‹ Causeries du soir; ou, Exposition de la doctrine chrétienneChapitre 243 sur 259 · TROISIÈME PARTIE. — DIX-SEPTIÈME SOIRÉE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. — DIX-SEPTIÈME SOIRÉE

six ans je n'ai pas eu un regret, pas une nuit sans sommeU| pas un nuage. Je suis dans ma voie.

Ici je n'ai à obéir qu'à la règle; elle est simple, jamais un caprice, jamais une obligation qui ne m'ait été connue d'avance. Il y a sans doute dans mes compagnes des humeurs diverses, mais je ne suis point soumise à leurs -variations. Mes devoirs sont pénibles, nombreux, ils absorbent n?on activité ; les êtres avec lesquels je suis en contact sont dégoûtants, repoussants, soit; mais on trouve une joie infinie à retirer du bourbier ces misérables créatures, et, bien plus souvent que vous ne pouvez le croire, il se produit ici des transformations miraculeuses. Je bénis Dieu, dont je suis l'instrument indigne, je m'attache à ces malheureuses; rarement elles trompent ma confiance. Quand Tune d'elles revient au bien, à la vertu, oh I il me semble qu'un cadavre a été rendu à la vie ; la joie du cœur est alors infinie. Nous avons de plus une école d'enfants ; j'aime ces petits êtres, je me sens leur mère, ils n'en ont pas d'autres que nous. Vous, Constance, vous avez deux enfants ; moi, j'en ai des centaines ; je puis aimer l'un plus que J'autre, sans avoir de reproches àm'adresser; si j'en permis un, j'en retrouve un autre. Il n'est pas là de mari qui me contrarie, je suis maîtresse absolue de mon éducatiop. Oh! j'ai de grandes joies.

Si je lui faisais observer que son ordre était austère, elle me répondait : Je l'ai choisi exprès ; les austérités, quand la santé les supporte, fortifient notre constitution, on s'y habitue, on n'y pense plus. Notre vie est frugale, mais réglée; nos excercîces pénibles, mais point au-dessus de nos forces* Je me porte bien mieux qu'il y a dix ans. J'ai recherché le cloître, parce qu'il me sépare d'un monde que j'ai voulu fufr; îcî, je trouve une famille nombreuse, vous le voyez, ce vaste enclos me suffit ; je vois souvent quelques parepts, et vraiment je n'ai pas le temps de penser beaucoup à autre chose qu'à mes devoirs. Interrogez mes quarante compagnes, îlles vous répondront comme moi. Et cependant l'on vient ci de tous les points de l'horizon.

53i GAUSERias DU SOIR.

La sœur Saint-Antoine m'apprit qu'à côté du refuge, à l'extrémité de ^enclos, il existait une maison dans laquelle on recevait des femmes du monde» venant faire quelques retraites.

Depuis un temps énorme je me proposais de passer quelques semaines dans une maison religieuse, mon petit séjour à^ avait singulièrement accru ce désir. L'idée de réaliser ce projet me poursuivit, et je la communiquai à cette sœur, qui la fortifia. Nous rejoignîmes la supérieure, qui me conduisit à cette maison, et me fît connaître la règle qu on y observe.

— Constance, je dois vous gronder, et très- fort; une mère de famille, dans votre triste position, a autre chose à faire que des retraites; elle ne doit pas abandonner ainsi ses enfants; une femme, et jMnsiste beaucoup sur ceci, aussi peu âgée que vous Tètes, est comptable devant le monde de sa conduite. On prête le flanc à la calomnie, en cachant ainsi une partie de sa vie. Que ne peut -on pas bâtir sur ce fondement! Je désapprouve absolument ces longues absences, ces courses dont vous ne direz pas le motif vrai ; puis le lieu est très-mal choisi. Je vous en conjure, ne recommencez pas. Lucie vous blâmera plus que moi encore. Ne quittez pas ainsi votre maison, vous n'êtes pas veuve et vous êtes mère.

Madame de Monac baissa la tête, et convint qu'elle avait fait une démarche irréfléchie, quoique pure en elle-même et fort simple au fond.

— Vous saurez tout. Oui, je suis légère, je l'ai toujours été, je le serai encore ; je suis impressionnable plus que vous ne le croyez, ami; eh bien! j'ai été bien aise de me rendre compte, par moi-même, de cette vie monastique que je connais si peu ; de plus; il me semble que j'avais à expier ma vie mondaine, et trois semaines de pénitence sont bien pen dé chose, je vous assure, eu comparaison de toutes mes fautes.

— Encore! Vous allez vous poser en Madeleine. Eh I quels crimes avez vous donc commis ? Oh ! je vous en prie, ne tombons pas dans les scrupules, et ne vous chargez pas du fardeau des autres. Vous êtes tout bonnement une honnête femme,

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