TROISIÈME PARTIE. — DIX-NEUVIÈME SOIRÉE. î
M. de Châtaignier n*aTait pa accomplir son projet. Retenu par les infirmités de la Tieillese, loin de sa nièce, des lettres fréquentes, et pleines d'une cordiale affection, témoignaient de ses regrets.
M. de Kerkoff, désigné pout tuteur à ces orphelins, arrangeait leurs affaires. Les débris réunis de la fortune de leur père non-seulement acquittaient les dettes, mais complétaient encore une spmme assez forte : les dispositions bienveillantes et immuables de leur oncle leur assuraient un trèsbel avenir financier.
tie projet de Thospice n'avait pas été abandonné ; on traçait les plans, on réunissait les fonds» on obtenait les autorisations nécessaires. Au printemps les constructions devaient s'élever, et dans un an cet asile de la vieillesse et de Tenfance s'ouvrirait, à la grande satisfaction de tous, aux misères trop souvent ignorées et délaissées.
Joanna avait applaudi à cette pieuse fondation; elle y consacrait ses faibles revenus et son zèle ; elle y retenait Un petit appartement; elle y établirait sa demeure; mais Joanna pensait qu'à des religieuses seules il appartenait de régir cet établissement, et la vocation religieuse, elle ne Pavait pas.
Le saint amour du cloître n*a pas été donné à toutes, et si elle éprouvait un éloignement invincible pour le mariage, elle n'en éprouvait pas un moins positif pour des vœux éternels. Le dévouement, le sacrifice avaient été, étaient encore le but, le motif déterminant de ses actions; mais Joanna exerçait ses vertus à la face du soleil, en plein air; elle courait pour ainsi dire d'un être souffrant à un autre être souffrant; elle ne reculait devant aucun devoir de charité. Forte de sa propre force, elle n*avait jamais senti la nécessité d'appuyer -sa faiblesse contre la grille d'un couvent ; l'ascétisme n'était pas la loi de sa nature; la charité active, tel était son élément. Que de femmes du monde elle avait maintenues dans le rude sentier de la vertu ! 11 semblait que Dieu Veut réservée à cette mission toute spéciale; beau et utile rôle que la Pro- TÎdence confie à quelques âmes pour le salut d^un grand
nombre! Quelle femme n'eût aimé Joannal Joanna, si dé- Touée, si affectueuse, si indulgente, si compatissante 1 Joanna, dont i*esprit brillant, la locution facile, la Terre poétique , la douce gaieté, les talents Taries, rendaient sa présence une joie, l'intimité un bonheur ! Joanna inspirait l'amour de la Tertu ; et qui eût repoussé la religion si douce, si facile, si constante, si attrayante de cette fille, douée de tant de dons heureux consacrés au bien-^tre des autres ? Joanna prouvait par elle-même que Dieu a laissé à la femme une belle place entre le mariage et le cloître, place aussiadmirable qu'util e, que le monde ne comprend pas cependant, qull accepte à peine.
Les châtelains de Kerkoff avaient promptement apprécié cette vertueuse et aimable personne, et ils se réjouissaient tant pour eux que pour madame de Monac de la résolut ion qu'elle prenait de se fixer à T hospice.
C!onstance s'occupait avec une activité soutenue de la réalisation de sa pensée, et comme elle se rattachait à sa douleur, loin de la rejeter, chaque jour elle y < revenait. Aussi, cette douleur si profonde, ainsi dirigée à son propre insu, loin d'anéantir ses forces morales, lui donnait au contraire une énergie nouvelle ; le devoir, le sentiment de sa responsabilité, sa tendresse si vive pour ses enfants, ne laissaient pas de place aux regrets stériles qui tyent l'ftme en la desséchant. Cette courageuse femme travaillait sans relâche à se rendre utile à ceux qu^elle- pleurait et à ceux qui lui restsdent encore.
« Si le christianismen'échauffaitpas ton âme, si son espérance toute divine, et sa charité non moins divine né la][dominaient pas, lui disait Joanna; si, en un mot, tu étais restée telle que je t*ai connue autrefois, travaillée parla souffrance, plongée dans des remords imaginaires, accablée sous le poids d*une tristesse profonde, te complaisant dans ^isolement, car tu n'aurais pas la misérable énergie de ces femmes qui demandent à la dissipation son ivresse ; ton âme se serait affaissée sur ellemême, un désespoir sombre t*aurait jetée dans la torpeur,