TROISIÈME PARTIE. — PIX-NEUVIËME SOIREE
tes lannes même eussent cessé de couler. Tes enfonis I. tu les eusses pour ainsi dire abandounés, ou à eux-mêmes^ ou à des mains étrangères! Et ceux que nous pleurons I... dis, ce culte glacial de la douleur leur serait-il utile ? une seule pensée consolante eût-elle trouvé place en ton cœuç ? Tespérance de la réunion bienheureuse et éternelle eût-elle lui pour toi , comme un astre dont la lumière ne s^éloigne ni ne se cache? Oh ! non ; oh ! chère amie, bénie soit à jamais la doctrine qui assure à noa regrets un terme, qui rend nos larmes fructueuses, qui nous enseigne que la prière qui sort de nos lèvres, queTaumône qui tombe de votre main, que la résignation même, aident et soulagent ceux-là qui souffrent loin de nous, et que nous aimons toujours! Aussi, chrétienne que tu es, avec quelle ardeur ne consacres-tu pas ta vie tout entière à ces pieuses et saintes preuves d'une tendresse nouvelle? Ne trouves-tu pas une douceur infinie, une jouissance indicible à préparer ce sentier mystérieux par lequel, et eux et nous, nous marchons comme ensemble, quoique séparées, vers la commune patrie, vers cette terre du retour et de la réunion finale ?
Le christianisme, crois-le bien, a tellement été approprié à notre nature déchue, à nos misères, qu'il place partout une planche de salut; ainsi, dans la douleur, notfe pain quotidien, dans la douleur la plus grande, dans la mort, la mort, objet d'horreur, hors de notre foi, le christianisme fournit à nos affections un aliment nouveau. Non-seulement la mort ne nous séparé que pour un temps, mais a-t-elle frappé? une ère nouvelle commence : Fabsent attend de nous Tallégement à ses souffrances, et nous pouvons plus efficacement que jamais lui prouver notre amour. Oui, Constance, dans la mort notre divin Sauveur a placé non-seulement Tespérance, mais encore un lien unissant les uns aux autres les êtres auxquels il ordonna de s*aimer. Auprès des tombeaux, il permet encore une sorte de joie, un bonheur ; car n'est-ce pas un. bonheur, un vrai bonheur, que cette assurance qu'il nous donne que nous pouvons alléger les inef-
S60 CAUmfES DU SOIR;
bbles floufliranoes de noe fwAm et de nos aaris» que noas hâtons notre dâftrance ?
Dis-moi done que ma foi, ma foi divine, ne mène pas au bonheur 1 ne me l'assm^e pas ?
Compare ce que toi et moi sentons an' pied d'une croix fnnéraire à ce que doit y éprouver une pauvre fanme aux yeux de laquelle cette tombe ne s*ouYrira jamais ! »
— A nous Tespérance I
— A elle le désespoir ! Suppose qu'elle admet rétemité de rame, qu'elle est déiste ; et nous en connaissons : elle eonservera encore quelque espoir de réunion douteuse ^ mais comme ses regrets seront stériles 1 . . .
Cette conversation fut interrompue par Tarrivée de M. de KerkofT; sur un signe de Constance, Joanna rentra.
— Que de jours se sont écoulés depuis votre dernière irbite, mon vieil ami !
— Trois.
— Oui, trois; mais ils m*ont paru bien longs. ]e sais bien que cette absence était nécessaire. Lucie et Louise m'ont tenu fidèle compagnie. Je me fais mal à ne pas causer avec vous chaque jour.
— Joanna me remplace.
— On ne vous ranpiace pas, croyez-le bien.
Hais marchons ; le frais se fait sentir, et j'ai à vous parler tête à tète.
— Rentrons.
-^ Non ; si vous ne redoutez pas la fraîcheur de cette superbe soirée, gagnons cette allée ; nous y serons seuls.
Ami, je vais partir. Ne me demandez ni où je vais, ni ce que je vais faire, c^est un secret, et ce seeret n'est pas le mien. Qu'Q vous suffise de savoir qu'un devoir très-sérieux, pénible peut-être dans son accomplissement, me force à quitter La Grange pour quelques jours.
— Partez-vous seule ?
— Non ; Joanna fera une partie de la route avec moi ; elle se rend à ***; elle va causer avec la mère Sainte-Thérèse de notre
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projet d'ho^ÎQé* Nous atons pensé, et je vem tous consulter, que les religieuses de son ordre conviendraient à la réalisation de nos yuesl Je désirerais beaucoup q»e celte sœur Saint- Antoine, dont je vous ai parlé, devînt la supérieure de notre maison. Joanna sondera le terrain ; elle slinformera d'une foule de cbodes qu'il nous importe de connaître. Elle restera le temps nécessaire pour étudier les méthodes de ees bonnes dames et s'enquérir de leurs idées.
Je voudrais voyager seule, et la solitude m'effraye; je redoute l'indiscrétion de mes gens pour le secret de cette coui[^a. Gratien, votre valet de chamlH*e est. sûr ?
— Très-sûr et fort peu curieux.
-^ Donnez-le-moi.
— Il est à vos ordres.
— Merci !
— Quand partez- vous ?
— Le 3 novembre. J'ai déjà perdu bien du temps , le courage m'a manqué; le 3 novembre je l'aurai ce cruel courage.
Je vous confie mes enfants, prenez-les à Kerkoff. Pauvres petits ! cette séparation sera dure et pour eux et pour moi ; mais ce voyage, ce triste voyage.*, il est indispensable; personne ne peut me remplacer.
— Pas même moi?
— Hélas I non, je vous l'ai dit, son but comme sa cause sont un secret.
Tenez ! parlons d^autre chose ; il m'en coûte trop d'être mystérieuse avec vous, une parole indiscrète m'échapperait ; je le sais, elles'enseveliraitdans votre coBur. Encouragez- moi ! dites- moi qu'il est bien de ne pas écarter l'aocomplissemefit d'un devoir, quelque dur qu'il soit.
— Oui» Constance, et plus le devoir est pénible et plus il est méritoire de ne pas l'omettre.
Le silence s'établit. M™* de Monac, méditative et triste, pressait le pas;
— Oh ! qu'il est cruel de ne pas prendre votre avis ! Mais je
*fei CAUSERIES DU SOIEL
dois boire le calice jusqu'à la lie!... Je le boirai, mais tous m'en donnerez la force, oh 1 mon Dieu l...
Ces mots furent prononcés à mi-voix : Blés en&nts... les quitter... pour celai..
— Votre absence sera*t-elle longue?
-^ De dii jours, je suppose, dix siècles, et dix siècles de
souffrances.
Encore une fois, parlons d'autre chose.
Je veux donc partir le 3, parce que le 3 j'aurai du ooarage, je xous Vai déjà dit. Dans les méditations de la veille, j'en aurai puisé ! J* offrirai à Dieu ce que j* endurerai de pénible pour le repos de ceux qui souffrent bien plus que moi.
Quittons ces pensées ; vous avez, vous, amit un moyâi certain de m'arracher à moi-môine ; plus que jamais, il m'importe de bien connaître ces deux grands jours, la fête de tous les Saints, la Commémoration des morts. Je vous dirai encore: Soyez bon, parlez, arrachez-moi à moi-même.
— Dans peu de jours donc l'Eglise...
— D'abord, qu'est-ce que l'Eglise î
— Vous le savez depuis votre enfance, comme moi, tout autant que moi, je vous l'ai déjà dit peut-être.
" — Je ne le crois pas, je l'ai su sans doute ; mais répoodez-nioi.
— '^h bien! l'Eglise est la réunion des fidèles sous un même chef invisible, Notre-Seigneur Jésus-Christ, et sous un chef visible, le pape; elle est catholique, apostolique et romaine.
— Je sais bien ces vérités ; mais elle se divise?...
— En Eglise militante, triomphante et souffrante. L'Eglise militante, c'est cette partie de l'immense troupeau
du divin Pasteur dont vous et moi faisons encore partie j elle se compose de ceux des fidèles qui vivent sur cette terre. Le nom de militante lui est donné parce que les vivants sont exposés aux tentations de Fesprit du mal, aux luttes inces* santés de la chair, du cœur et de l'esprit, parce que la vie est un combat de tous les jours, de toutes les heures, de toutes les minutes.