‹ Causeries du soir; ou, Exposition de la doctrine chrétienneChapitre 36 sur 259 · PREMIÈRE PARTIE. — NEUVIÈME SOIRÉE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — NEUVIÈME SOIRÉE

— Non.

— Et sa mère?

—Je ne Tai pas connue.

— A cet enfant se rattache quelque sombre histoire, si j'en juge par l'expression de votre figure ?

— Peut-être.

— Ohl je ne demande pas votre secret.

— Je n'en ai pas. Les comtes de Saint-André m'ont toujours été fort étrangers ;• malheur à ceux que leur père a justement maudit. Le dernier habitant de ce château a été Un mauvais fils, et, jeune, il a porté la peine de sa faute. Riche, par le testament d'une tante, il a laissé dans la détresse son vieux père, homme de cœur et d'honneur, homme aux! sentiments nobles et à la vie pure; et sa vie à lui, toute consacrée aux ioîesde mauvais goût, aux plaisirs honteux, s'est fanée \ite, s*esf tarie dès le matin. Que vous dirai-je? tenez, voyez vous là, au bas de ce petit bois, une cabane couverte de chaume?

— Oui, abritée par un gros châtaigner.

— Là vivait dans la retraite la plus profonde la veuve tfun ancien officier, pauvre femme que les révolutions avaient ruinée; là, elle avait élevé un ange,^a fille unique, qui ne possédait au monde que sa pureté. A seize ans séduite, à dix-sept ans elle mourait de honte et de désespoir entre les bras de sa mère, qui ne lui survécut que six mois. Ce bon M. de Saint-André avait passé sa vie dans les camps, ruiné aussi par les commotions politiques , il avait vécu de son épée, qu'il avait honorablement portée sur cent champs de bataille d'un bout du monde à Tautre, il n'avait pour tout bien que les ruines de ce château et l'amour d'une belle Italienne, à laquelle il avait donné son nom et dont il avait eu un fils orphelin de bonne heure. Georges avait été élevé loin ^ de son père, au hasard, et s'il en savait assez pour mener bonne et joyeuse vie, il ignorait qu'il y eût dans ce monde un seul devoir à remplir, ou, s'il en connaissait quelques-uns, il s'embarrassait peu dejeur importance; n'ayant rien à recevoir de son père, il prétendait ne rien lui devoir, pas même le

respect. Aussi ne visitait-il que rarement ce pauvre comte, livré à un soldat, jadis son ordonnance. Aux premiers jours de son héritage, Georges assura à son père une petite pension, assise sur une terre éloignée ; gêné bientôt, il vendit cette terre, et la pension cessa. Le comte tomba dans la misère ! sa fierté ne lui permit pas de réclamer quoique ce fût de Georges, dont la piété filiale fut bien des fois mise à l'épreuve par Beau-Temps, le vieux dragon. Les excès de ce jeune étourdi contristèrent souvent le cœur de son père ; bientôt ces excès devinrent de mauvaises actions, puis enfin des bassesses. Les lettres par lesquelles le père rappelait à Tbonneur cet enfant perdu, restaient fermées ; la honte, la douleur dévoraient Tâine du gentilhomme ; il maudissait ce fils dont la naissance avait été pour lui une si grande joie ; il se mourait , ce vieillard. Un jour on lui apporta mystérieusement un enfant et une lettre lui expliquant et la naissance de son petit-fils, la mort de sa mère et de celle sa grand'mère. Ce coup fut terrible ; Georges, par hasard peut-être, vint voir son père ; le petit Gabriel lui fut présenté ; il le repoussa et un blâme ironique sortit de sa bouche ; ce blâme provoqua une scène des plus violentes ; Georges frappa sen père. Trois heures après, le vieillard expirait dans les bras de Beau-Temps. Peu de mois écoulés, Georges cessa de vivre. Épargnez-moi les détails de cette mort.

L'héritier des comtes de Saint- André-Dumont, pauvre enfant délaissé, a été élevé par Beau-Temps, aux soins duquel des parents éloignés ont eu le bon sens de croire, et Tégoïsme cette fois a été utile. Beau-Temps s'est fait le père du fils adoptif de son général, il Ta mis dans une bonne pension, et j'espère que la main de Dieu ne s étendra sur Gabriel que pour le bénir.

Voilà la légende fort récente de ces vieilles tours ; vous trouverez dans le cimetière un tombeau, élevé par Beau-Temps à la mémoire de son chef, et une pierre noire sans nom recouvre les restes de Georges; le soldaffa fait placer, lanuil, loin de la tombe du comte.

PHF.AÎIÈIŒ PARTIE. — ' NEUVIÈME SOIRÉE. 65

— Triste hisloîre en vérité, mon ami, et je n'ai plus du tout envie de voir de près ce vieux castel. Je serais glacée dans ce salon, ou le père maudit le fils, où le fils!... mais étes*vous sûr quMl frappa son père ?

. — Je n'élais pas témoin de cette horrible scène.

— Comment un fils peut-il s'oublier à ce point, frapper son père ?

— Néron fit bien éventrer sa mère.

— Oui, mais Néron était un monstre.

— Sans doute. Le parricide est fort rare, et cependant il se présente plus souvent que vous ne le supposez. Je n'ai été appelé aux assises qu'une fois, et j'avais à juger un fils ayant aussifrappé son père. Afl^reux spectacle que la douleur du père et que l'odieux sang-froid du fils !

— Dans le monde, que de mauvais fils dont, cependant, la main est innocente. Que d'enrichis qui oublient, comme votre Georges, la détresse de leurs parents. Oh ! c'est odieux.

— Que déjeunes filles qui ont donné leur cœur et promis leur main sans le consentement de leur père et de leur mère !

Combien peu on se préoccupe du respect que l'on doit aux auteurs de ses jours !... combien l'obéissance est en oubli!... combien la déférence I... Oh ! respectez cette raison qui faiblit, n'entrez pas en discussion contre ce vieillard, hélas ! les ans se sont amassés sur sa tête; honorez ses cheveux blanchis. Les deux eilrémilés de la vie sont presque semblables ; à Tune la raison n'est pas encore venue, à l'autre elle s'en va. On eut des soins mioulieuxde votre berceau ; oh! respectez le grand fauteuil de votre vieux père ; il écouta avec un bonheur sans pareil vos premiers bégaiements, écoutez avec déférence ses paroles dernières, alors même que le sens leur fait défaut.

— L'expérience n'a pas été donnée en vain aux vieillards et vous avez raison, trop souvent même, parmi nous, les parents sont abandonnés t des soins mercenaires, dans leurs derniers jours ; trop souvent la solitude se fait autour d'epx,

nous courons à-nos plaisirs, nous oublions vite les soins dont notre enfance fut entourée.

— Nous pensons, Constance, bien moins encore à Fâme de nos pères.

— 11 est bien, n'est-ce pas de prier pour ceux qui ne sont plus. Dès que je rentre à Paris, ma première visite est pour le tombeau de mon père. Puis j'ai fondé des messes pour le repos de son âme. Mais, tenez, comment vous dire celai... vous le savez, ma mère!...

— N'est pas religieuse, est-ce cela que vous vouliez dire? — ^ Dois- je chercher à l'éclairer ?

— Oui, chère Constance ; car laisser nos parents dans leur erreur, n'est-ce pas leur préparer des maux affreux dans l'avenir, et nolr^amour Qlial se préoccupée bon droit de si tristes pensées. Mais il faut agir avec une grande prudence, un tact exquis, prier, surtout.

— Que faire, mon Dieu ?

— Je vous le répète, priez, Dieu vous entendra; vous êtes trop bonne (ille pour qu'il n'en soit pas ainsi. Ne hâtez rien ; souvent un zèlo mal entendu a dicté des démarches qui ont éloigné pour toujours tel vieillard qui plus tard eût cédé'à Tamour filial, puis votre mère est loin de vous.

— Je ne puis voir ce château de sang-froid, depuis votre histoire.

— Regardez à l'opposé Voyez-vous celte longue bruyère se dessinant en bande violette à notre gauche, à l'horizon?

— Oui, elle se perd dans le nuage bleuâtre?

— C'est cela. Tout à côté se trouve le château de Colmon , d'où je reviens. J'ai été, comme vous le savez, rendre mes devoirs au châtelain, vieillard de quatre-vingt-trois ans, aux cheveux blancs d'argent, au front d'ivoire, aux dents blanches, au teint frais et vivant, a la démarche assurée et à la taille encore pleine d énergie. Là, ma chère Constance, là on prendrait des leçons de respect filial; quatre filles et un fijs entourent le bon M. de Colmon, La vieillesse ne lui a pris que les oreilles, mais elle n'a pas manqué son coup. Vous seriez tou>

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