PREMIÈRE PARTIE. —NEUVIÈME SOIRÉE
Quand j'aurai marié ma fille, établi mon fils, comme je jouirai de mes petits enfants !..
— Votre sollicitude ne s' arrêtera jamais, et vous aurez encore de nombreux devoirs à remplir auprès de vos enfants même père et mère à leur tour. Jamais le chef de la famille a*a fini.
— Vous avez raison, car je sens combien ma mère me manque souvent, soit comme conseillère, soit comme protectrice. Mais pour les cœurs bien placés il est si facile, si oaturel, d'aimer ses enfants, rien ne coûte pour eux.
—Vous croyez donc que toujours et partout l'enfant a été l'objet d'un amour aussi puissant que celui que vous ressentez au fond de votre âme pour ces deux petits êtres auxquels vousavez donné la vie. Eh bien, sachez donc, chère Constance, qu'il ne faut, qu'il n'a fallu rien moins que le christianisme pour assurer à l'enfance et Tamour et le respect,
A l'heure où je vous parle, le Chinois jette en nourriture ses enfants aux animaux les plus voraces, ou les expose sjr les fleuves. L*exposition a été le droit commun du paganisme; souvenez-vous des Grecs et des Romains; chez ces derniers, le fils n'était-il pas la chose du père de famille, qui avait droit de vie et de mort sur lui ; et ce droit ne cesse que par l'édit de Constantin. Le père non-seulement condamne son fils à mort, mais il le vend. Ne fallait-il pas qu'après sa naissance, l'enfant reçut encore de son père la permission de yivre? Si je vous exposais toutes les horreurs de ce monde païen, tant de crimes dont les enfants étaient l'objet, votre cœur ne supporterait pas un pareil spectacle.
Je ferai le tour de la terre avec vous, et nulle part je ne trouverai l'enfance sacrée; partout elle sera exposée ou à servir de victime à des dieux sanguinaires, ou à être la pâture des animaux féroces, livrée qu'elle sera, par l'abandon dans les heux déserts, à leur cruauté. Un seul peuple est excepté, c'est celui auquel Dieu a donné sa loi sur le Sinaï. A celui-là il a été dit : Honore ton pire et ta mère ; celui qui abandonne son pére est infâme; celui qui irrite sa mère est maudit de Dieu.
Il a fallu te christianisme pour répandre ce magnifique commandement, ma chère Constance, et je vous assure que la nature parlait fort peu aux cœurs des Germains, quand ils égorgaient leurs vieillards. J'aurai peut-être un jour à vous faire Thistoire de la famille dans le monde, et vous resterez stupéfaite de son état moral avant FËvangile.
La nature a donc été impuissante auprès des hommes pendant de longs siècles, comme elle Test encore à la Chine.
Ainsi la loi de Dieu seul a parlée aux hommes la langue de leur vraie nature, si bien que vous confondez les préceptes du christianisme avec cette voix que vous entendez en votre cœur et que tout un monde ignora. Je vous prends sur le fait. Croyez-le bien, cette croyance est naturelle à Thomme, naturelle en ce sens qu'elle est parfaitement en rapport avec sa nature régénérée.
Les dieux des païens acceptaient les victimes au berceau ; le Dieu des chrétiens, lui, s'entourait de petits enfants, les aimait, les couvrait de caresses : lui aussi avait été petit enfant, naissant dans une étable, soumis à son père et à sa mère, leshonorant et les aidant ; mais, pour le sauver de ce massacre des innocents, Marie n'avait pas craint de quitter la terre natale, de prendre le chemin de Texil, de s'exposer à toutes les misères.
Mais ce monde ancien pour lequel Tenfant était si peu, aurait traité avec un dédain, que nous ne concevons plus, toute une catégorie d'hommes pour lesquels nous avons d'autres sen~ timents.
Dans votre serviteur vous voyez un homme, n'est-ce pas, vis-à-vis duquel vous avez des devoirs à remplir?
— Oui certainement, je regarde mes gens comme des êtres humains, semblables à moi. Je me crois obligée à les nourrir, à les payer, les faire soigner s'ils sont malades.
— Vous croyez même q^ue vous êtes obligée de surveiller leur conduite?
— Oh ! oui, jusqu'à un certain point.
— Il n'y a pas de certain point. Vous devez veiller sur eux.