PREMIÈRE PARTIE. — DIXIÈME SOIRÉE
Remarquez-Yous que j'avance vers le bien» car je désire plus que je ne puis vous le dire Theure qui ramène nos graves entretiens.
— Je vous plains de tout mon cœur d'être réduite à moi pour ces explications si importantes; je les redoute, moi, ces heures; car je ne suis qu*un homme du monde,* je puis facilement me tromper et vous induire en erreur, aussi ne prenez que comme une conversation, et non pas comme une démonstration, ces pauvres causeries. Hier, par exemple, j'aurais pu vous citer une foule de textes, et je me suis abstenu de toute preuve, et cependant rien n'est plus curieux, plus important que Texamen du monde païen en r^ard du monde chrétien.
— A la première soirée pluvieuse, nous nous enfermerons dans votre cabinet, et vous me ferez cet exposé ; ce malin, je me suis avisée de méditer, et je me suis prise à vouloir m'expliquer cequecomprenaitce grand commandement de l'amour du prochain. Il m'a semblé bien difficile de croire que Dieu ait eu la volonté de nous appeler à un amour mutuel et constant les uns des autres. Les hommes s'aiment peu en généra), et les femmes se détestent. Puis s'il faut vous le dire, je me suis persuadée que cet amour se réduisait à un cercle bien plus étroit que l'universalité des hommes, et j'ai cru que le nœud de toute cette difficulté se réduisait à bien définir le moi prochain; eh bien, ami, qu'est-ce que le prochain?
— J'ai rencontré une très-honorée femme du monde qui prétendait que le prochain était le cercle formé par les voisins, les parents, les cousins, les amis, bref, ce que l'on appelle l'intimité. Cette limite franchie, la brave femme se retrouvait en pays, ou neutre, ou ennemi, et interprétait tout autrement que l'Eglise la loi de Dieu, je vous assure. Je crains que vous ne soyez on ne peut plus disposée à adopter le dictionnaire de celle dame. Voyons I un peu de candeur.
— Vous ne me persuaderez pas que je suis forcée d'aiiiier le genre humain ; allez-vous prétendre que mon prochain soit tout le monde? J'aurais donc mon prochain blanc, mon
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prochain noir, mon prochain jaune, et mon prochain rouge«
— Et pouquoi pas ?
— Pourquoi pas ! et parce que cela ne. se peut ; je vous déclare que je déteste les Gafires autant que les Chinois» et les Caraïbes encore plus que les Indous. En ma qualité de parisienne, j'af déjà bien de la peine à supporter vos provinciaux si sots, parlant patois et si mal mis.
— Comme vous êtes grande dame aujourd'hui ; au delà, des ponts, vous n'avez plus de prochain et pourvu qu'on n'ait pas la peau aussi blanche que vous, on ne sera bon qu'à être tué, mangé ou à couper des cannes à sucre sous un bon soleil des tropiques. Comme alors l'amour du prochain nous est facile et méritoire? car vous vous contentez du devoir d'aimer ceux que vous aimez. Oh ! vous avancez dans le bien, chère amie.
Dieu n'a pas tout à (ait pensé comme vous.. Je ne suis pas assez osé, pour vous dire qu'il ait eu raison ; vous déciderez. Figurez-vous qu'il s'est avisé de dire : Tu ne tueras pas. Et il n'a fait de restrictions pour aucune des peaux blanches, rouges, ou noires, ou jaunes, que vous condamnez avec tant de laissezaller à un tout autre sort que le vôtre, puisque vous persistez à ne pas les regarder comme votre prochain. Le législateur suprême a certes entendu, par ces paroles , défendre aux hommes d'attenter à la vie de leurs semblables; les expressions de cette défense sont précises, non- seulement il est prohibé de tuer^ de donner la mort ; mais encore de causer à autrqj quelque mal que ce soit, hors un très-petit nombre de cas : celui de la défense légitime, de la guerre, car la raison dit que ce mal devient alors une nécessité. Mais Dieu va plus loin, il prétend arracher l'homme à la brutalité qui lui est plus naturelle que vous ne le supposez peut-être. Il ne s'arrête pas à notre existence physique, il veille sur notre existence morale et la préserve. Ainsi, à ses yeux, le mauvais exemple, les injures, les calomnies sont coupables, car ternir une réputation, conduire au mal, n'est-ce pas tuer l'âme? El, chère Constance, pas d'exceptions. II n'y a pas dans la loi : Tu ne tueras pas ton