PREMIÈRE PARTIE. — DIXIÈME SOIRÉE
cousin, ton voisin, ton ami, tous savez le prochain de celte dame ; il y a simplement : Tu ne tueras pas.
Le prochain c*esl tout le monde; tout le monde, ce sont tous les hommes, le noir, le blfinc, le rouge, le jaune, le pauvre comme le riche et le riche comme le pauvre.
— Je sais bien quMl n'est pas permis de tuer, mais de cette défense ne naît pas Tobligation d'aimer; je veux bien ne tuer personne, mais je ne veux pas être forcée à aimer tout le monde.
— Je comprends, et je vous assure que je ne perds pas de vue votre si grave difficulté; j'y reviendrai. Permettez-moi encore quelques observations, je vous en supplie.
Pourquoi Uieu défend-il Fhomicide ? ou je me trompe fort, ou le motif de celte défense est tout simplement en ceci, que tous les hommes sont frères, sortis qu'ils sont d* un même père. Adam. Le premier meurtrier a été Caïn, qui fut maudit de Dieu ; au Sinaï donc, Dieu renouvela une loi aussi ancienne que le monde, une loi qui rappelle celle qui avait été si bien gravée dans le cœur de Thomme primitif que Caïn avoua Ténormité de son iniquité.
Si tous les hommes étaient frères au début, ils le sont encore, car je ne sache pas qu'il y ait eu de création particulière, et vous voilà, ma chère enfant, au beau milieu du genre humain, retrouvant partout dans ce cercle immense un frère dans chaque individu.
Si cela ne vous suffit pas, le christianisme n'est pas à bout, je vous assure. Sa doctrine tout entière, quant aux relations des hommes, repose sur la fraternité. Dieu est le père, les hommes sont les enfants, tous donc sont frères. Ou il faut repousser TEcriture, ou il faut admettre que votre prochain est tout le monde sans distinction. Aimer noire prochain, c'est aimer tous les hommes. Je suis au désespoir de vous contrarier, mais je suis obligé de vous déclarer que je ne puis voir une distinction à établir. Et au reste pourquoi voudriez-vous l'établir cette distinction?
— Mais, encore une fois, parce que je ne puis aimer tout le
motide du même amour. Je ne puisaimer un inconnu comme un être que je connais depuis mon enfance, qui m'a rendu ^rvices sur services, qui m'aime, lui, jusqu'à m* écouter quand je l'ennuie, et qui prend la peine de me répondre, même quand il trouve que je divague. Ai-je tort?
— Mais ce n'est point du tout d'une affection de ce genre qu'il s'agit, et Dieu me garde de déraisonner assez pour que TOUS puissiez croire que je vous demande votre amitié pour le premier nègre que vous rencontrerez. Cet amour que je TOUS demande se traduit assez bien par ces mots : Faire pour les autres ce que nous voudrions qu'ils fissent pour nous.
Or, quel est l'homme pour lequel vous ne voudriez pas faire ce que vous voudriez qu'il fît pour vous.
Rappelez-vous celle délicieuse parabole du Samaritain.
Vous trouvez un inconnu sur le bord du chemin, des yoleurs l'ont dépouillé, il est couvert de blessures, à demi-mort, vous bandez ses plaies, vous le portez à rbôtellerie la plus voisine, vous assurez son sort; en agissant ainsi, vous avez rempli le précepte.
Est ce bien difficile? est-ce impossible?
— Non, certes, et je n'ai fait qu'acte d'humanité.
-s- Combien de fois ne trouvez-vous pas que les montagnes du christianisme tombent devant la réflexion la plus légère. LMmagination aidée par l'ignorance grossit tellement les prescriptions les plus simples, qu'elles apparaissent de loin avec tous les caraclères de Timpossibililé.
— Vous conviendrez, ami, que les blessés sur les chemins sont rares aciuellenient et que je puis m'engager, sans me compromettre brancoup, à rem()lir ce devoir.
— Oui, sans doute, les blessés sont rares , mais les blessés sont de bien des genres, et par cette admirable parabole vous comprenez que le chrislinanisme ne vous demande qu'une chose tout à fait à votre portée. Faites à votre prochain tout le bien que vous pouvez ; en un mot, aimez-le, et ainiez-Je comme vous-même.
— Je vousavaisseulementdémandéla définition du mot pro-
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chain ; vous me Pavez donnée. Quant à ce grand précepte, nous y reviendrons 5 car, si vous ne vous en apercevez pas, je m'en aperçois, moi; nous traitons plus d'un sujet à la fois et je vous déclare que j'en ai assez d'un à suivre. Revenons un peu à nos affaires. Voilà le prochain défini ; le prochain c'est tout le monde. Vous avez, ami, mêlé à votre démonstration celle loi : Td ne tueras pas, puis vous avez un peu
— Divagué?... soit.
— Or vous m'avez trouvée très-fort disposée à ne point êlre homicide.
— Oui, certainement, vous détestez le sang, et cependant vous êtes très-capable d'en faire répandre.
-Moil
— Oui ; vous, comme les autres, n'avez-vous pas remarqué combien les femmes parlent légèrement du duel, par exemple, comme. elles déclarent avec un aplomb digne de l'ancierf tribunal des maréchaux de France, que dans tel ou tel cas l'honneur a été trop facilement satisfait, par des imprudences de ce genre, elles ont amené des rencontres déplorables et que Dieu a condamnées de la façon la plus absolue.
Vous n'aimez pas le sang, et il y a peu de jours vous parliez avec une sorte d'enthousiasme de ce pauvre négociant qui, succombant sous le.poids de tous ses maux, a demandé un refuge à la mort. Eh ! chère amie, il n'est pas plus permis de se luer que de tuer les autres. La vie est un fardeau qu'il faut porter jusqu'au bout, et que Dieu seul peut nous enlever. La pbi/osophie ancienne avait sanctifié pour ainsi dire le suicide; le christianisme a dû rétablir encore la vérité. Observez tant que vous voudrez, et vous trouverez que cetwûcte est un acte de désespoir suprême, c'est-à-dire dès lors, une chose essentiellement défendue au chrétien, pour lequel l'espérance est un devoif . Qu'est-ce que la vie pour le chrétien, sinon un temps d'épreuve, un voyage, une marche expiatoire vers la patrie. Dès lors cette épreuve imposée fwr la Providence peut-elle être abrégée contre son vœu ? Et non certes ; en étudiant avec un peu de réflexion ces si tristes morts, on trouve qu'elles sont
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la conséquence d'une pasMon violente, d'undérangementdaos les facultés morales. Dans le premier cas, il est clair que Texcès de la passion nejustiGe pas une action blâmable; dans le second, Tacte ne se justifie pas, nuiis il s'explique; une liberté suffisante lui manquant, la volonté n^était pas complette, il rentre dans le domaine du délire.
Les anciens sacrifiaient à la déesse de la vengeance, le christianisme impose Toubli absolu de tous les injures et in-terdit jusquàla plus légère pensée de ressentiment. PTest pas «chrétien qui refuse de pardonner à son ennemi.
Je ne connais pas de doctrine qui approche delà sublimité de celle-ci ; cette religion toute d'amour n'a pas de place pour la haine, que dis-je pour la haine ; pour le souvenir de Foffence. Fils d'un même père, créatures d'un même Dieu, rachetés par un même sang, pouvons-nous en effet nous haïr? et pourquoi la haine? quelle puissance Thomme posséde-t-il contre Thomme? lui causer bien des maux sans doute, mais que sont ces maux en face de la volonté de Dieu ? que sont ces maux au prix du sang qu'il a versé pour nous? que sont les maux de la vie auprès des joies de TEternité?
Dieu a voulu, et de la manière la plus formelle, que la paix régnât entre les hommes ; sa loi toute entière se propose ce but admirable. Considérez comme il sait conduire le cœur humain et prévoir ses écarts. Il ne veut pas que l'homme lue rhomme ; dès lors il lui interdit la vengeance; non-seulenaent la vengeance, mais la haine ,car la haine naîtra dans ce cœur s'il conserve le ressentiment. Il faut que la haine soit écartée loin, bien loin, car elle est mauvaise conseillère, et pour qu'il en soit ainsi, qtie le souvenir soit banni, que la cause première, que l'injure soit oubliée; il faut plus, bien plus, il faut pardonner à nos ennemis; oh I alors après ce pardon oi\est la possibilité de la vengeance et de le haine? après ce pardon sorti, non des lèvres, mais de Tâme, sorti avec effusion avec amour?...
— Avec amour!...
— Avec amour, Constance. Le Sauveur prie en croix pour
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ses bourreaux 9 il nous dit de la manière la plus expresse:... « Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui tous persécutent et vous calomnient. »
Voilà la différence absolue entre notre admirable foi et toutes les autres doctrines. Elle arrive à faire un devoir de Tamour dans un monde où la haine, la vengeance, la niort étaient un précepte. Voulez-vous une preuve de \à divinité de Jésus^Christ ? certes elle serait dans ces paroles : Aimer qui nous calomnie ! . . . qui nous hait ! . . .
Voilà l'homme régénéré dans toute sa grandeur, le voilà arrivé à son apogée ; il a dépouillé tout ce qu'il y a de terrestre en lui; le voilà tellement maître de son propre cœur, tellement haut placé qu'il sait prendre à leur juste valeur les actes de ses semblables. Il les plaint, comme le fils de Dieu en croix excusait ses bourreaux : Pardonnez-leur, ils ne savent ce qu^ils font. Le voilà ainsi arrivé à ce point d'amour pour lequel il avait été fait ; il est si fort, cet amour, qu'il remplit tout le cœur, 1 ame tout entière ; il aime parce que Tamour divin est en lui.
Oui elle est divine cette intelligence qui a ainsi coordonné les sentiments de notre âme, qu'elle lui fait un devoir d'aimer qui nous a frappés, et souvent dans nos plus chères affections.
Ne me dites pas que l'homme n'arrive point à sacrifier ainsi ses sentiments les plus puissants ; les exemples fourmillent : Texistence de la société actuelle rend témoignage de cette vérité. Le droit des gens depuis Jésus-Christ n'est que la sanction de ce précepte. Les anciens tuèrent le prisonnier de guerre, puis le marquèrent du sceau de l'esclave ; les sauvages le mangent, et nous, nous le confondons dans nos hôpitaux avec nos blessés.
Méditez-la, cette doctrine sublime, etplus vousla méditerez, plus vous trouverez qu'elle va si bien à l'homme qu'elle lui donne son complément de grandeur. Quoi de plus nobleque le pardon du fort?...
Je vous en conjure , chère amie , écoutez votre cœur la première fois que vous aurez oublié une injure, la première fois que vous aurez rendu le bien pour le mal ; et si après
avoir vaincu ce premier mouvement de répulsion, si après ce sacriâce accompli, vous n'éprouvez pas une joie intérieure extrême, je serai forcé d'avouer que je me suis trompé.
Jésus -Christ est venu donner la paix au monde, et la paix doit régner entre nous; Tamour est notre loi suprême, notre fin dernière. Nous avons été faits par aniour, et pour Tamour de Dieu et des hommes.
Serait-ce aimer les hommes, que de les porter au mal? Non certes, car le mal c'est une mort, et la plus cruelle de toutes. Ainsi donc les perfides conseils, les mauvais exemples sont autant que le scandale condamnés par celte loi : Tu ne tueras pas.
— Oh I comme Dieu a bien fait de punir ces fautes-là!
Dans le monde, quoi de plus commun que les mailvais conseils? Il est des personnes pour lesquelles, je vous assure que le mal est un bien. Parvenues à la corruption la plus profonde^ il semble qu'elles ne puissent supporter en face d'elles un visage ne portant pas le même cachet que le leur. Â son début dans leur cercle, la pauvre jeune femme est soumise à une sorte 'd'examen, et si la candeur de sa vertu apparaît, oh ! malheur à elle; elle sera l'objet d'une guerre occulte qui ne cessera que quand elle sera tombée dans le piège ; on ne lui épargnera pas les épreuves. On commence par la plaindre ; elle ne connaît pas le bonheur; sa vie est monotone, sombre; elle ignore le plaisir : on attaquesa vertu de tous lescôtés. J'ai vécu dans ce monde, mon mari m'y a menée; j'ai entendu ces paroles perfides, j'ai... ohl vous ledirai-je? senti ma tête tourner, mon cœur faillir au milieu de ce tourbillon. Le mal perd sa laideur quand il apparaît seul. Que de fois j'ai fermé les oreilleô pour ne pas entendre, leyyeux pour ne point voir, car, faible femme que je suis, je n'aurais pas résisté à cet enlraînement de l'exemple si je ne m'étais enfuie, et souvent ma pauvre tête en feu n'a retrouvé un peu de calme que dans quelque coin obscur d'une église où pleurant à chaudes larmes, je demandais à Dieu de me fortifier, de me soutenir et d*éclairer mon ignorance. Oui, maudits soient les conseils perfides et les