PREMIÈRE PARTIE. --DIXIÈME SOIRÉE
Mais, tout en cheminant vers notre toit, je veux vous raconter ] 'histoire du premier des ermites.
Paul vivait en Egypte, sa patrie, pratiquant les vertus chrétiennes, lorsque la persécution de Décius éclala; si on condamnait à la mort, on cherchait surtout à corrompre, témoin ce jeune martyr qui coupa sa langue avec sjss dents, et la cracha à la face de la femme qui le tenlsiit. Paul avait reçu uae éducation soignée; il vivait dans l'aisance, ayant perdu fort jeune ses parents. 11 gagna le désert pour fuir la persécution; il avait vingt-deux ans alors, et quatre-vingt-dix ans s'écoulèrent pour lui dans la solitude. Sa vie touchait à son ternae, quand saint Antoine, âgé lui-même de quatre-vingtdix ans, vint le visiter. A peine en présence, les deux vieillards s embrassent et se saluent par leur nom. Paul interroge Anloine sur ce qui se passe dans le monde. Ils mangent, assis aa bord d'une fontaine, le pain que leur envoie la Providence; ils passent la nuit en prières, et le lendemain, Paul annonce sa mort prochaine; il prie Antoine d* aller chercher le manteau de saint Athanase, qui lui servira de linceul. Antoine se met en route, et le patriarche du désert rend son âme à Dieu ; et, à son retour, le pieux cénobite trouva le corps de Permile sans vie ; deux lions apparaissent, et creusent la fosse dans laquelle cette précieuse relique sera déposée. Paul avait vécu cent treize ans. Un pain miraculeux et Teau de la source soutinrent ses forces pendant quatre-vingt-dix années. Jusqu a sa dernière heure, elle sonna tard, à cent cinq * ans, saint Antoine ignora les infirmités de la vieillesse; ses membres avaient conservé leur agilité, son esprit sa force.
Vous le voyez, la vie du désert n'est pas le suicide; pour les hommes, elle n'éteint ni les forces du corps ni les forces de l'âme.
La Madeleine, dont la main versa des parfums sur les pieds du Sauveur, dont les larmes coulèrent au Calvaire, a passé trente ans dans la solitude la plus complète. Sainte Marie l'Egyptienne, que Zozime trouva dans le dé-
sert, où elle expiait une TÎe bien coupable, se nourrissant des herbes qui y croissaient, sans vêtement et souvent sans eau, sans abri contre le soleil de Palestine et contre les frimats de l'hiver, n'avait pas quitté, depuis quarante*sept ans, cette terre aride et brûlante. Lisez son histoire, elle vous enseignera les mystères du repentir.
Quarante-sept ans, Constance, une femme!... entrée là belle entre toutes, ayant aimé, jusqu'à la folie, tous les plaisirs de la voluptueuse Alexandrie, de ce monde païen, où la beauté avait ses autels; quarante-sept ans sans avoir entendu un langage humain !... nue, telle que Canova a imaginé sa Madeleine, décharnée, amaigrie par la mortification, mais^ belle encore, les pieds et les genoux calleux, les joues usées par les larmes. Oh I quelles pensées, quelles réflexions elle inspire, cette création d'un si grand génie, inspiré cette fois par le christianisme !
Constance, une femme tiendrait-elle à quarante-sept ans de salons, de bals?
Le suicide du désert est lent.
Je crois donc, Constance, que l'école du plaisir ment en appelant suicide Vabstinence du cénobite, et que nous commettons une grave erreur en rejetant loin de nous le cloître et ses austérités.
Si je me rappelais toutes les femmes avec lesquelles j'ai débuté dans le monde, les compagnons de mes jeunes années, si je refaisais leur liste et leur histoire, combien manqueraient à l'appel à la fleur de Tâge, moissonnés par la faux du plaisir ; combien n'offriraient plus à mes regards que des restes de vie flétris par les passions, les chagrins et la maladie !