PREMIÈRE PARTIE. — DOUZIÈME SOIRÉE
d'esfNrit, mais d'un caractère faible et d'une santé délicate ; obligé à une longue, absence de métier (il servait), sa jeune et brillante femme confiée à son beau-père, vieux roué de la cour de Louis XV, fut initiée par lui à toute la littérature du temps. J*ai vu souvent la bibliothèque de la baronne, et je vous assure que le meilleur ouvrage n'aurait pas eu entrée dans la vôtre. Celte enfant eut bientôt perdu le peu de foi qu'elle avait ; elle vivait au centre d*une société de province, mais n'en cédant en rien au dévergondage des mœurs du Directoire. Madame de *** devint le point de mire de tous les hommes, et, à dix-huit ans, elle était arrivée à un degré de corruption rare ; à yingt-deux, sa santé était perdue ; elle était belle et très-belle; pour cacher à un mari faible, il est vrai, mais point aveugle, des fautes sans cesse renaissantes, que de détours, que de peines I La baronne, réduite à dépendre de ses domestiques, ne jouissait plus d'aucun repos ; on la voyait sans cesse tremblante, épier le moindre mot, le moindre geste qui eût pu éclairer son mari. Ses affaires arrivèrent à un état de délabrement incroyable ; elle volait ce pauvre homme pour payer des secrets prêts à être trahis. Que vous diraj-je? Pour se tirer d*une liaison devenue dangereuse, elle dut aliéner sa fortune tout entière, et que de manèges ne lui fallut-il pas pour amener son mari à signer un acte dont il n'a jamais connu la teneur, car il est mort avant elle. Je l'ai vue, celle femme, si bien placée dans le monde, si elle eût su y conserver l'estime, je l'ai vue mendier Tamitié d'une femme de chambre, et laisser asseoir à sa table un cocher : elle craignait une indiscrétion. Oh! quelle vie. Elle n'a pas été longue cependant 1
Eh ! bien, si la baronne de *** avait pu recevoir une bonne direction, si elle eût vécu au milieu d'un monde honnête, elle eût été honnête ; elle n'avait rien de très- mauvais en elle, et, je vous le répèle, la force des choses, l'enchaînement des faits Tout amenée à une mort horrible. Oh ! que d'exemples de ce genre ! que de femmes commençant par la coquetterie, et finissant par le déshonneur et la honte ! Si les jeunes hommes
iM CAUSERIES DU SOIR.
et les jeunes femmes savaient Fhistoire vraie de tant de mar* tyrs des passions immondes, ils fuiraient les premiers mots, souvent fort innocents en apparence d*une conversation qui îresl que le débat d'une vie toute de larmes.
Aussi, jusqu'à ce que j'aie vu une vie de désordre se terminer dans le désordre, avec bonheur, je croirai à mon catéchisme, et je laisserai nos littérateurs, nos penseurs, nos philosophes en paletots et en jupons débiter toutes leurs belles phrases sans plus m*émouvoir. Je ne compte pas plus renoncer à ma femme qu'à une terre ; pas plus la mettre en communauté que ma fortune ; je veux et mes enfants, et mes champs; et vous, Constance?
— Je vous ai déjà répondu à cette question, ne la répétez plus. Est-ce qu'il est vrai que Ton ait nié le droit de propriété, et que l'on prétende nous amener à la communauté de toutes choses? On n*a jamais eu cette pensée, n'est-ce pas?
— On n'a pas eu cette pensée ! d'où venez-voos donc, chère amie ? Vous ne savez donc pas que vous dormez sur un volcan? vous ne savez donc pas que sous votre société, toute dorée, toute parfumée, tout empanachée, toute mangeante, toute polkante, toute de plaisir, il en est une autre mourant de faim, de froid, sans vêtements, sans logement, à laquelle on répète de tous les côtés : la propriété est tin roi; « tu as i< droit à tout ce que tu vois, tu es fort, prends? » Et vous Çu gurez-vous TefTet que doivent produire de telles paroles sur de pauvres ouvriers auxquels le pain manque, qui recueillent les cris de leurs enfants sans pouvoir les calmer? car ils n*ont rien ; que l'hiver presse, et qui entendent de si loin le bruit do votre joie. Quel feu ne vont point allumer dans les cœurs ces paroles-là, cardans ces cœurs on a fait le vide. Avant de prononcer ce mot : la propriété est un vol, on avait dit celui-là : Dieu n'est pas ; s'il était, il serait un mal. Dans ce cœur donc on ne veut rien laisser, que les appétits de l'animal, que les passions de la bête féroce; car, qu'on ne s'y trompe pas « Dieu de moins, et la vie humaine n*a plus d'explication ; Dieu de moins, et l'homme, destitué d'avenhr, n'est pins qn*uti