PREMIÈRE PARTIE. — TREIZIÈME SOIRÉE
sainte table nos châtelains et un beau et aimable jeune homme dont la gaieté et Pesprit m'avaient charmé la veille. Une seconde messe fut dite un peu plus tard, sans doute pour que tout le monde en trouvât une à sa guise. Je me contentai de la première, et au déjeuner qui suivit la grand'messe de la paroisse, je fus tout étonné d^entendre la grande majorité des convives s'extasier sur le bon effet d*un orgue expressif, touché avec un talent extraordinaire par mon jeune homme du matin. On le pressa pour obtenir quMl touchât encore cet orgue aux vêpres; les femmes se passionnent pour la musique religieuse; il y avait là des chanteuses connues ; le salut sera exécuté par ces dames et ces messieurs ; des morceaux de belle et vieille musique sont choisis, et nous voilà tous à vêpres. J'avais à mes côtés votre ami Wilken, jugez; le curé, homme d'esprit et de cœur, s'avisa de nous faire un délicieux sermon sur la charitéàla campagne ; il sut émouvoir ces cœurs-là, et je vis tomber plus d'une pièce d*or dans la bourse de'la petite quêteuse. Qu'elle est gentille, la petite ! me dit Wilken dont l'œil était humide, et ce mot était le passe port des 40 francs que lui arrachaient les paroles du pasteur. Là soirée fut toute gaie» tout animée; on chanta des chœurs, des solos, des duos, que sais-je? On exécuta de délicieux morceaux de piano; enGn, Lussac lut avec son admirable talent une tragédie. ' Vous voyez, il y eut de tout. Eh bien, le dimanche..,? dis-je à "Wilken. Charmant, je vous jure, mais un peu cher ; ce maudit curé m'a coûté 40 francs. Tout le monde avait trèsstrictement sanctiQé le jour du Seigneur. En nous séparant le mardi, j'entendis chacun se louer delà facilité, de la véritable amabilité des habitants de Saint-Firmin, et une femme trèslionne, je vous assure, déclarait qu^elIe s^était fort amusée, qu'elle avait beaucoup causé, que la conversation avait été pleine de charmes; a et cependant, ajoutait-elle, on n'a pas Ci dit on seul mot contre le prochain, je l'ai observé. » Et elle avait très-bien observé.
I — Ce n'est pas moi qui établirai en principe le défaut d*a-* imabilité des mœurs chrétiennes, vous le sayez bien.
Pourquoi ne classez-Toas pas au nombre des choses réprouTées tous ces discours par lesquels un détracteur passionné pour le mal s'acharne à souiller la vertu même ?
— On ne peut toucher tous les points d*un si vaste sujet ; puis, je suis loin de vous donner ou un sermon, ou un traité.
Vous ne savez que trop, combien est basse la manière d*agir de Tenvie, et tout ce qui est bas, le christianisme le repousse. Le Dieu incarné a plus que personne rencontré des détracteurs : toutes les œuvres chrétiennes souffrent contradiction.
La flatterie n'est pas plus admise que Fenvie, et je ne saurais vous rendre le sentiment de répulsion que me causent ces faméliques protestations de dévouement de la part de mjsérables qui vous embrassent aujourd'hui pour vous trahir demain; amis de la puissance, qu'ils adulent jusqu'à l'heure de sa chute ; amis de votre table et de votre vin; race perfide que je fuirais jusqu'au fond des bois. Craignez. Thomme qui vous loue* et aimez celui dont les paroles sont parfois amères.
Encore une fois. Constance, le christianisme n'aime que le courage et la vérité.
Que penser de ces êtres pusillanimes tremblants devant la vérité , complaisants pour le mal, tout en reconnaissant sa laideur? Dieu les a marqués du sceau de la réprobation, et je len remercie, je lui rends grâces surtout des récompenses qu'il promet au fort, à t^elui pour lequel le bien est le bien et le mal le mal.
— Oui, Dieu connaît sa créature, et il la guide vers un but admirable que lui seul a pu indiquer.
— Si vous aviez besoin d'une preuve de plus de cette profonde connaissance de Thomme que révèle le Décalogue, je vous citerais ces mots de la dernière table.
«Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain; tu ne « désireras pas sa femme, ni son serviteur, ni sa servante, ni « son bœuf, ni son âne, ni rien de ce qui est à lui. »
Le créateur du cœur de Thomme avait mesuré' la courte distance séparant le désir de l'action ; aussi voyez comme il coupe le mal dans sa] racine en détruisant le germe du mal