‹ Causeries du soir; ou, Exposition de la doctrine chrétienneChapitre 65 sur 259 · PREMIÈRE PARTIE, — TREIZIÈME SOIRÉE. 43i · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, — TREIZIÈME SOIRÉE. 43i

dès la pensée: nous avions au resle déjà observé cette prccaiitiOD toute paternelle. *

Les hommes punissent par leurs lois répressives, celles de Dieu sont préventives; il attaque l'idée, quelle sagesse I Enlever au cœur les désirs pervers, n'est-ce pas assurer l'esprit dans l'amour de la vertu et du devoir? le Législateur divin ne punit qu'à regret, et pour ne pas frapper il prévient les occasions de chute, il les signale. Rentrons en nous-mêmes, chère enfant, et demandons- nous s'il est sage, ce commandement. Plaçons- nous à un point de vue plus étendu ; la société établie, il était indispensable de, la conserver, et comment se conserverait-elle si toutes les cupidités, toutes les convoitises étaient permises ; comment le pauvre, ayant toujours devant les yeux la richesse et ouvrant son cœur à la cupidité, supporterait-il la misère? comment l'humanité, travaillée par tant de mauvaises passions, supporterait- elle le choc constant de ieurs impulsions? Elle succomberait, et promptement; il faut mettre son cœur sous clef comme vous l'avez dit, Constance.

— Qu'avez-vous ? pourquoi me serrez-vous ainsi le bras ?

— Vous ne voyez pas cette figure sinistre qui s'avance là, par le chemin à droite, dans le taillis ?

— Quoi, cet homme sec et jaune?

— Oui.

— Saluons-le, je vous dirai son histoire.

— U est passé, il ne peut entendre, j'écoute.

— Ce monsieur que vous venez de voir demeure à peu de distance d'ici, au bord de la rivière, dans cette petite jnaison si mal tenue, entourée de hautes herbes, de ronces.

— Parmi lesquelles on aperçoit encore quelques vestiges d'allées et des arbres magnifiques.

— Oui. Cette demeure n'a point toujours eu ce triste aspect : il y a dix ans, vous eussiez loué sa gentillesse, sa propreté, l'ordre se décelait partout, partout l'œil intelligent du maître s'apercevait; une main soigneuse entretenait et la 'maison, et ses abords, et ses entours; le calme et le bonheur semblaient habiter sous ce toit si brillant de tuiles rouges. Ce

domaine était petit, mais fertile; un vieillard frais et dispos, au visage serein, miroir de son âme, en dirigeait Texploitation ; l'abondance des champs régnait autour de lui, ses serviteurs Faimaient comme un père, ses voisins le vénéraient, et à deux lieues à la ronde il n'était question que de la félicité et des vertus de M. de Bonsac. Ces vertus se résumaient, comme celte félicité, en un seul mot, la modération. M. de Bonsac jouissait de ce qu'il avait plu à Dieu de lui donner, ce que Dieu lui avait donné, c'était en toute chose la médiocrité: le bon esprit que Fesprit de M. de Bonsac !

Ce bon voisin avait un fils, et pour bien faire il le plaça tout petit dans une pension des plus renommées. Prosper y rencontra les enfants des familles les plus brillantes, leurs goûts devinrent les siens, leurs mœurs les siennes. Par malheur Prosper passa loin de son père ces années où le cœur prend un pli qu'il ne perd plus. Prosper trouva, en quittant les châteaux, les villas de ses camarades, jeunes fous de seize ans aux allures viriles, la maison de son père bien petite, le parc bien simple, le gibier rare, et la table peu recherchée. Jamais je n'oublierai Theure où ce bon M. de Bonsac, le visage sombre et l'œil triste, me dit : Prosper s^ennuie à la Grange.

De ce jour Bonsac fut perdu, plus de joie : plus de bonheur ; il avait vu l'avenir.

Prosper, à peine bachelier, car il avait et de l'aptitude et de la volonté, rêva la fortune ; il convoitait les jouissances de ses amis. Il travaille en secret la nuit, car il est de bon ton de paraître oisif, ses rêves vont se réaliser. Prosper entre chez un agent de change, le voilà en route ; il se lance dans quelques spéculations, elles sont heureuses, la fortune est femme, elle sourit aux jeunes figures. Prosper tient une espèce de rang, il prend place au balcon de l'Opéra ; ses désirs augmentent avec ses succès, riche, il veut êlre millionnaire, il lésera.

Mais son père ne soigne plus la Grange, la Grange déplaît à Prosper. Bonsac dépérit comme dépérissent sesileurs ; tout se fane, tout prend un air de profonde tristesse dans ce petit

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