‹ Causeries du soir; ou, Exposition de la doctrine chrétienneChapitre 66 sur 259 · PREMIÈRE PARTIE. — TREIZIÈME SOIRËE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — TREIZIÈME SOIRËE

Éden. BoDsac, V heureux Bonsac, meurt seul, et meurt de chagrin.

(Jn concierge fut imposé à cette jolie maisonnette, qui bientôt fut réduite à l'état où vous l'avez trouvée l'autre jour.

Prosper, arrivé en peu d'années à l'apogée de la fortune, et il faut le dire par des moyens peu honnêtes, ressentit une passion nouvelle s'allumer dans son âme ; il avait désiré Topulence, Topulence ne lui suffit plus; à cet or il fallait une position, à ces voitures un blason, à cette chemise de dentelle un cordon. Prosper devint ambitieux ; vous savez comment on arrive de nos jours. Prosper arriva, et je m'étonne très-forl que vous n'ayez pas, du premier coup d'œil, reconnu en lui le baron de Vergniac que vous avez connu et qu'une assez triste affaire a renversé.

—Quoi 1 cet homme qui vient dépasser.

— Est M. de Vergniac, tombé, déshonoré et ruiné ? car, toujours poussé par la cupidité, il a sans cesse voulu tenter la fortune, et l'infidèle, loin de répondre à ses prières, l'a repoussé, repoussé jusqu'où vous voyez. U est enfermé à la Grange, assez abaliu pour ne pas voir qu'il possède bien plus que ce qui faisait le bonheur de son père, abandonné de tous et arrivé à la décrépitude, pour ainsi dire, à un âge où la vie a toute sa force. Son cœur n'est pas changé; Prosper désire encore, désirera toujours.

— - Heureux Prosper de Bonsac, s'il eût fermé son cœur à la cupidité !

— Ainsi, Constance, vous pensez que la vraie sagesse estde se contenter de ce que Dieu nous a accordé dans sa mansuétude.

— Oh 1 oui, je le pense ; et je demande à l'auteur de toute bonté de me donner l'amour de sa loi.

Je nç ]ç comprends que trop, tout le mal de ce temps ne vient que de la cupidité. Du plus grand au plus petit, tous désirent, et à ceux-là pour lesquels la règle n'est pas sacrée, la rapine, le vol, la fraude, la violence, la misère publique, les crimes même, tout est bon pour arriver à Folyet de leur convoitise.

Mais regardez donc cet homme revient ; il semble vouloir nous parler ; je vais le gêner, je regagne seule le parc ; bonsoir.

QUATORZIÈME SOIRÉE

J^ai une nouvelle à vous annoncer, Constance, et je suis bien contrarié de n*avoir pu vous parler encore seul à seule. L'ennui de la campagne , car chaque chose a son ennui comme chaque plante a sa chenille, ce sont les visiteurs indifférents. Pas une heure de repos depuis le déjeuner.

Vous m'avez laissé hier avec Prosper ; ce pauvre homme n*est pas le moins du monde corrigé par les revers qu'il vient d'éprouver. Plus que jamais l'ambition et la cupidité le dévorent ; il lui reste des débris de fortune qui, réunis, sagement administrés, lui assureraient plus qu'une honnête aisance, il serait encore très-riche pour ce pays ; son cœur est rempli non pas tant d'amertutne que de projets, que de désirs ; bref, il veut vendre la Grange, la jolie petite terre de son père.

— Eh bien?

— J'avais pensé que celte jolie habitation vous irait trèsbien ; le domaine n'est pas considérable. Avec quelques frais d'appropriation vous pourriez vous y installer à merveille : qu'en dites-vous ?

— Oh I je dis que ce serait un paradis sur terre : là, à votre porte. .. ! Vivre sous votre aile, ami, près de votre femme, de vos enfants, oh ! je retrouverais tout ce que j'ai perdu, j'aurais tout ce qui me manque ; quel rêve ! il ne se réalisera pas.

— Pourquoi? il me semble que vous avez encore des fonds disponibles de votre dot, et plus qu'il n'en faut pour payer cette terre ; votre mari ne sera pas fâché de trouver un prétexte pour les ôter à la personne qui les a actuellement. Je

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