PREMIÈRE PARTIE.— QUINZIÈME SOIRÉE
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QUINZIÈME SOIRÉE
Je descends de chez Lucie. Elle est souffrante votre femme» mon vieil ami, et l'inquiétude que j^emporterai demain me rendra notre séparation plus pénible encore : elle le serait assez sans cela, quoique je me figure, avec un bonheur que je ne puis exprimer, que dans six jours je serai votre voisine I . . . Moi Totre voisine, moi à la Grange I... quel rével... 11 se réalisera. Vivre près de vous, mes bons amis; élever mes enfants à côté des vôtres; trouver à toute heure un bon conseil si j^en ai besoin, une consolation si je souffre, une main qui serre la mienne : ami, ami. Dieu est bon pour moi !
Vous me traitez en fille, vous ; Lucie, elle, si charitable, se fait mon amie, comme si je méritais son affection : oh I les bons jours viennent.
Quel chemin j'ai parcouru depuis un mois ! Lucie serait fatiguée par le moindre bruit ; elle m'a recommandé de ne laisser pénétrer personne jusqu'à elle, excepté sa fille : je vais donc vous garder encore toute la soirée. Si c'était la dernière I . . •
Non, cela ne se peut ; non, Dieu m'a amenée ici, il m'y ramènera, il me placera sous votre garde, il achèvera ce qu'il a commencé ; car, quel changement en moi ! . . .
Quand je suis arrivée, mon âme succombait sous une ineffable tristesse : le nouveau départ de mon mari, une lettre de ma mère qui me perçait le cœur, cet abandon de tous me poussait au désespoir. Que n'ai-je pas rêvé?... Je n'oserai jamais vous dire ce que j'ai éprouvé, un soir, en passant sur le pont des Arts ; heureusement je tenais ma fille par la main !... Vous n'avez pas tout lu dans mon âme?... — Mais!...
— Vous TOUS trompez, ou plutôt je vous ai trompé» car j*ai été femme avec vous.
— Eh bien î
— Eh bien, je fuyais en venant ici, oui, je fuyais !... J'avais imaginé que mon âme en se saturant de passion oublierait !..• On m*avait tant dit que le bonheur se confondait avec l'ivresse du cœur ! Une intrigue odieuse, liée par deux personnes que vous détestez par instinct, était sur le point de réussir ; j'étais presque enlacée !
Un jour je passais, par hasard, dans le quartier du Luxembourg; je me rappelai qu'on m'avait vanté la délicieuse chapelle des sœurs de Bon-Secours ; j'y pénétrai et je fus ravie. Quel pieux sanctuaire ! quelle mystérieuse retraite ! quel heureux souvenir de l'art d*un autre âge ! Une seule jeune sœur était là; poussée par je ne sais quelle main, je m'approchai d'elle et je lui demandai de prier pour moi, pauvre femme malade, bien malade. Je me prosternai dans le coin le plus obscur ; j'implorai de tout mon cœur le secours de la sainte Vierge. Elle entendit, je n'en puis douter, cette bonne mère, le cri de détresse poussé vers elle; elle exauça la prière de la sœur. En quittant cette chapelle j'étais bouleversée ; je ne rentrai pas chez moi, j'y avais donné un rendezvous. Cependant, marchant au hasard, j'arrivai à la porte du cimetière; je me précipitai sur la tombe de mon père. Je ne pouvais m'arracher de cette froide pierre. .Votre souvenir revenait là comme une bonne pensée. D*aufres idées remplirent aussi mon esprit. Je compris vers quel but on me dirigeait. Je vous écrivis en vous demandant de venir ici; sans en donner avis à personne, je quittai Paris dans la soirée avec mes enfants ; j'allai m'élablir chez une vieille paricnte à la campagne, et avec quelle joie j'ai lu et relu votre réponse ! Dieu avait parlé ; je n'ai dit adieu à personne ; je n'ai fait que deux visites : l'une à la Vierge qui m'avait inspirée, Tautreà. la tombe de mon père, et je me suis mise en route.
J'étais sûre de l'accueil qui me serait fait, et cependant mon cœur se serrait en approchant de votre demeure. Coin-