DEUXIÈME PARTIE
PREMIÈRE SOIRÉE
Le départ de madame de Monac laissa à KerkoQ le vide que produit toujours, à la campagne, réloiguement d^une personne aimée> qui pendant quelque temps a partagé la vie intime du foyer. Elle manqua partout. Le déjeuner du lundi fut triste et sombre; au dîner son couvert était mis, tant l'babitude de la compter au nombre des membres de la famille était prise ; et quand Lucie dit de Penlever, il y eut un assez long silence, interrompu enfin par Louise qui demanda où était, à cette heure, la petite Marthe. Dès lors la conversation se rétablit et il ne fut plus question que de Constance et de ses enfants. Tout ramenait à elle, même les choses les plus indifférentes.
Lucie, trouvant son mari dans Tembrasure d'une fenêtre, lui demanda s'il croyait que cette affaire de la Grange s'arrangeât. Il lui semblait peu probable que M. de Monac consentit à Tacquisition d'une pçtite terre, éloignée de Paris, dénuée de tout charme pour lui. Elle convint qu'elle n'avait pu se rendre compte de ce qui se passait.
Il lui fut vite expliqué que depuis longtemps Monac avait la volonté de se soustraire tout à fait à ce qu'il appelait le joug conjugal trop lourd encore pour lui, malgré le laisser-aller avec lequel il le portait. Ce projet élait connu de M* de Fouville, quoique complètement ignoré par madame de Monac. L'acquisition de la Grange rentrerait donc dans les idées de
ce mari, qui serait enchanté de voir sa femme éloignée de Paris ; celte perspective écarterait peut-être même de son esprit la pensée d'une séparation à l'amiable qu'il nourrissait depuis quelques mois. Cette douleur serait épargnée à Constance par Tacquisition de la Grange. M. de Fouville était même disposé à croire que Monac ne revenait à Paris que pour s'occuper de ce projet de séparation. Une correspondance fort active existait entre un oncle du mari de Constance et son protecteur; cet oncle voyait avec une peine. extrême la déplorable conduite de son neveu et il entourait de son respect et de son estime la jeune femme victime d'une légèreté sans exemple. Ce bon parent, averti, devait être actuellement à Paris, et son actif concours amènerait à bien un projet complétant sa propre pensée; car son désir le plus vif était de placer Constance et ses enfants sous la protection de la famille de Kerkoff.
Lucie approuva fort celte ligne de conduite et se livra à Vespérance de voir bientôt fixée à la Grange, d'une manière stable, celle à laquelle elle portait un intérêt si direct. Quelques confidences de Constance lui avaient appris à quel point elle avait à souffrir des excentricités de M. de Monac et même de sa brutalité. Elle se promit une joie bien pure de cette prochaine réunion. Dès ce moment tous les vœux de la famille de Kerkoff se confondirent en un seul.
Au bout de deux jours, une lettre de Constance annonça à Lucie qu'elle avait trouvé son mari fort disposée entrer dans ses vues, que l'acquisition de la Grange était décidée, qu'on allait faire rentrer les fonds nécessaires et que dans huit jours les voyageurs seraient de retour.
Fouville écrivait de son côté; il annonçait que Monac subissait une déplorable influence, que toutefois il consentait à renoncer à ses projets de séparation à cause de l'effet quMls produiraient. La retraite de sa femme en Bretagne lui convenait parfaitement : elle ne l'embarrasserait plus à Paris, et la résolution qu'elle prenait, semblerait d'autant plus simple qu'à la Grange elle serait assez près de Brest, port auquel îl allait être probablement attaché, et qu'ainsi le monde serait