DEUXIÈME PARTIE. — PREMIÈRE SOIRÉE. 15S
complètement déroulé dans ses suppositions; il ajoutait que Monac, enchanté, remerciait M. de Kerkoff de ses bontés pour Constance, qu'il se proposait même de lui rendre ses devoirs et lui exprimer sa gratitude en allant à Brest où le rappelait son service.
La .joie régnait parmi les habitants du manoir de Kerkoif; Prosperde Bonsac arrêta les conditions de vente de la Grange avec nne grande facilité; lui aussi se réjouissait. Quelques jours après, un gros paquet fut remis à M. de Kerkoff; il contenait toutes les pièces utiles pour conclure le marché tant désiré, la somme nécessaire pour solder celte petite terre, et enÛD un mot de Constance annonçant que quelques emplettesà faire, quelques dispositions à prendre, la retiendraient encore trop de jours à Paris pour qu'elle pût signer elle-même le contrat: elle semblait parfaitement heureuse.
Ce fut un beau jour que celui où Prosper transmit à M. KerkoSt pour madame de Monac, la possession*de celte habitation où son père, le vieux Bonsac, avait vécu avec tant de calme et de félicité pendant de longues et douces années.
Dès le lendemain, deux bancs furent placés, comme Constance Pavait demandé : Tun au bout d'un petit taillis, limite de sa terre et de celle de Kerkoff; l'autre à Textrémilé d'une courbe de la rive, sous un gros plane de Hollande, planté par le premier propriétaire. De là l'œil suivait, pendant longtemps, le cours parfaitement calme de la rivière, bordée de jolies prairies toujours vertes et décrivant une sorte de grand entonnoir au fond duquel s'élève en pente douce une forêt de hêtres et de bouleaux.
Le jardin se repeuple ainsi que la serre, la nvaison se meuble, tout est prêt; Marthe trouvera dans la volière de beaux pigeons et de jolies tourterelles ; une chèvre broute le gazon; Franck apercevra, dès son premier pas dans la cour, un jeune chien qu'il avait beaucoup désiré. Constance peut arriver : la Grange Tattend.
Les huit jours fixés d'abord pour le retour s'étaient changés en six semaines. Les lettres de Constance avaient été près-
que journalières ; une enfin apporta cet heureux mot : à mardi.
Comme il fut attendu ce mardi tant désiré ! Dès le matin, tous les habitants de Kerkoff se transportèrent a la Grange. Une revue de tous les appartements fut scrupuleusement passée. Lucie et sa fille arrangèrent de belles fleurs dans une foule de vases destinés à orner le vestibule, le salon, la salle à manger, un joli boudoir donnant dans la serre, la chambre de Constance et celle de ses enfants. Toutes les allées furent ratissées : il fallait que le pied de Constance sMmprimât le premier sur ce sable fin et jaunie, brillant au soleil de ses mille paillettes. Le gazon fut arrosé et tondu à neuf, les fleurs des corbeilles redressées, les roses épluchées. La Grange était propre, luisante, parfumée, parée, comme une jeune femme entrant à son premier bal de Thiver.
Deux cadres, Tun contenant le portrait du général Saint- Yves, l'autre un groupe composé de monsieur, de madame et de mademoiselle Kerkoff, furent placés dans le salon : c'était le cadeau de bienvenue de M. de Kerkoff.
Cinq heures sonnaient. Un bruit de voiture se fait entendre, on se précipite sur le perron, et bientôt Constance s'élance dans les bras de Lucie, de son mari. Son visage exprime la joie la plus pure, elle ne peut parler, elle presse les mains de ses amis, elle les embrasse. . . Enfin elle jette un regard autour d'elle, et elle reste ravie de ce qu'elle voit.
— Quoiî... c'est là la Grange; mais c'est une féerie!... Quoi !... dans cinq semaines vous avez transfornaé la maison si négligée de ce pauvre Bonsac en cette délicieuse demeure 1 mais je n'y reconnais plus rien !... Oh ! je vois Kerkoff : le
voilà de côté, à demi voilé par ces magnifiques sapins !
Oh ! je vous verrai donc toujours ! La mer à Thorizon, je ne l'y soupçonnais pas visible. Et quelle fraîcheur, que de fleurs, quelle propreté ! merci, merci, mes amis... Et mon banc? est-il placé ?
L'étonnement de Constance en pénétrant dans sa maison ne fut pas moins grand. On avait réuni tout ce qui peut et
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commode, on avait écarté tout ce qui est inutile ; la simplicité ]a plus recherchée, mais la plus vraie, régnait partout ; et tout, depuis le boudoir de madame de Monac jusqu^à la barrière de la cour, était en harmonie.
Constance n'avait plus de ternies pour remercier ses amis. Qui dira ce qu'elle éprouva en apercevant dans le salon ces deux tableaux I ses yeux se portaient de Tun à Fautre, ils se fixèrent enfin sur le portrait de son père et elle fondit en larmes. (( Oh 1 c*est lui, c'est lui qui me reçoit ici, c'est lui qui m'a mise sous votre protection, c'est lui qui m*a donnée à vous, merci, mon père, s'écria-t-elle ! merci, à vous qui me le rendez ! et aussitôt elle disparut pendant un instant.
La cloche la ramena au salon que l'émotion Tavait forcée à quitter; en y rentrant, Texpression de son visage ne pouvait être rendue ; elle se précipita de nouveau dans les bras de ces geos qui la comprenaient si bien : son silence seul exprimait ce qu elle éprouvait.
Un dîner avait été préparé. Constance n'avait voulu que des serviteurs bretons, et la bonne de ses enfants était la seule personne qu'elle eût gardée de sa maison de Paris.
Quel diner I... comme il fut gai et animé ! comme les questions se croisaient ! comme Marthe, comme Frank usaient de la liberté du premier jour ! comme ils avaient déjà vu de belles choses ! comme ils aimaient déjà la Grange ! comme les légumes étaient bons ! comme les fruits étaient frais et parfumés, et la crème donc, la crème de la Grange !... Le repas fut court cependant : on avait tant de visites à faire I... Marthe, Frank, marchaient de joie en joie, et Constance de surprise en surprise. D'une habitation tout à fait négligée, M. de Kerkoff avait su faire une ravissante demeure en ménageant des points de vue variés, eu tirant parti des arbres magnifiques de ce domaine, de ses jolies prairies et de sa belle rivière. Le ciel s'était mis d'accord avec lui : jamais soirée plus belle n'avait été choisie pour mettre en valeur un site aussi pittoresque.
La satisfaction de madame de Monac était donc comi>ièlc,
\bS CAUSERIES DU SOIR.
et la reconnaissance qa*eUe exprimait à ses amis était aussi sincère que Tive. Elle les reconduisit jusqu'aux limites de son empire, et elle vit que le banc qu^elle avait commandé airait été placé bien juste à l'endroit qu'elle avait indiqué. Elle s'engagea à aller diner le lendemain à Kerkoff, et on se serra la main avec la douce certitude de se revoir le lendemain, le surlendemain et tous les jours.
Constance avait remis un gros paquet de lettres à M. de Kerkoff : Fouville lui rendait compte de la manière dont les choses s'étaient passée^. Il avait trouvé Monac de plus en plus disposé à vivre à sa guise, de moins en moins préoccupé de sa famille, approuvant non-seulement les projets de sa femme, mais la poussant à remettre son appartement de Paris, mesure que Fouville n'avait pas approuvée. Aux yeux de cet ami dévoué, Monac persistait de plus en pins dans son plan de séparation : la fortune lui souriait, il était destiné à un magniQque commandement; il était le lion du jour. Lies nouvelles du Brésil étaient des plus fâcheuses : don Manuel continuait à dévorer la fortune de sa femme qui, fièredu luxe de son mari, donnait la main à toutes ses extravagances et se conduisait en tout comme si jamais elle n'eût eu de fille. Fouville entrait dans une foule de détails, tous très-favorables à l'espèce de changement qu'il avait trouvé dans les idées de sa pupille, mais désespérants quant à son bonheur intérieur, n terminait en bénissant le ciel d'avoir conduit Constance en Bretagnje.
DEUXIÈME SOIRÉE
Après le dîner, Constance prit M. de Kerkoff à part et lui raconta tout ce qui s'était passé depuis son départ. Elle avait été bienheureuse, sans doute, de trouver son mari disposé à