‹ Causeries du soir; ou, Exposition de la doctrine chrétienneChapitre 77 sur 259 · DEUXIÈME PARTIE, — PREMIÈRE SOIRÉE. i · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE, — PREMIÈRE SOIRÉE. i

la laisser traiter de la Grange aussi facilement. Mais elle ne s*y trompait pas : cette facilité prenait sa cause dans la profonde indifférence que M. de Monac ressentait pour elle; tout contribuait à lui persuader qu il subissait une influence des plus fâcheuses, et elle commençait à redouter les plus grands malheurs de ce côté. Elle avait proposé non-seulement de prolonger son séjour à Paris, aussi longtemps que son mari y resterait, mais encore de raccompagner à Brest. Toutes ces marques de déférence avaient été repoussées, et, bien plus, M. de Monac avait affecté avec elle une froideur polie et dégagée qui ne lui était pas ordinaire; il n'avait même témoigné que de l'indifférence à ses enfants, ce qui avait profondément bJessé leur mère.

Dans cet état de choses, elle avait cru devoir ouvrir son cœur à Voncle de M. de Monac. Ce vieillard, quoique ayant servi de père à son neveu, le jugeait bien; loin d'abuser sa nièce sur un avenir prochain, il lui avait fait part d'inquiétudes *qui corroboraient celles qu elle-même nourrissait dans son àme.

L'avenir se présentait à elle d'aufant plus sombre , que sa sanlé avait vivement préoccupé le* médecin auquel elle s'était enfin déterminée à demander un avis. Elle revenait heureuse de retrouver ceux qui formaient sa vraie famille, mais l>lo^anl sous le fardeau de bien des douleurs et de bien des inquiétudes.

El cependant, ajouta-t-elle, je suis tout autre qu'au mois de mai, mon âme jouit d'une sorte de calme que je n'ai jamais connu ; je prévois que je serai encore rudement éprouvée, înais il me semble que je suis en paix avec Dieu. Il est vrai 'l'ie j'ai cherché à suivre ses lois, je me suis occupée de veiller Hir moi même, j'ai évité les occasions, puis je me suis réfu- -: te dans la prière.

J'ai vu l'abbé P...; j'ai plus causé avec lui que je n'en avais ■•• i)rojet. 11 est plein de bonté, de patience ; mais il m'a Irou- ^fo bien ignorante, et il m'a renvoyée à vous pour bien des 'choses.

— Et ce que je ciaignais... vous savez?... ce danger?...

— G*était une chimère : je n'ai pas même eu à combattre, i'eunemi ne s'est pas présenté; mais je me suis trouvée devant un autre ennemi sur lequel je ne comptais pas, mon intimité. Vous vous figurez mal tout ce qu'on m'a dit de dur, de piquant sur mon éloignement de Paris; sur ce que Ton appelle ma réforme. Oh ! j'ai été bien malheureuse de tous ces cancans. Il semble vraiment que j'appartienne à ce monde, qui, après avoir été souvent indifférent pour moi, m'accable actuellement de reproches et de sarcascnes : à ses yeux je suis devenue une malhonnête femme.

Puis, que de questions sur ce que je désire le plus soustraire à la connaissance du public! Que d'insinuations sur mon mari, sur ma mère ! Oh I quels gens j je les quitte avec plaisir. Quoi ! j'ai passé un mois sous votre toit, et Lucie ne m'a pas fait une seule question, ne m'a pas dit un seul mot qui eût trait à ma position de famille : ce qu'elle en connaît vient de mes confidences spontanées, et des étrangers me mettent à la torture ! . . .

— Vos affaires?

— Un jour M. de Monac est entré chez moi avec son oncle ; et, après une conversation fort indifférente, il m'a tout à coup déclaré qu'un marin n'étant jamais certain 4e revenir d'une campagne, il trouvait convenable dq me rendre compte de ma fortune ; partant de là, il m'a fait l'exposé de ma position financière, non de la sienne.

— Et il en résulte?...

— Que la Grange payée, il me reste en rentes, dont j'ai les titres, et en terres, une fortune convenable ; je me trouve même riche, mon vieil ami, car il me semble que je deviens très-simple dans mes goûts ; mais mes enfants auront à décompter : car l'avoir de leur père disparaîtra, le mien est fort diminué, et il ne leur reviendra rien de ma mère que cet étranger ruinera complètement.

Après avoir longuement parlé de ses intérêts, de ses plans> Constance reprit :

Page 1