DEUXIÈME PARTIE. — DEUXIÈME SOIRÉE. i
Je veux régler ma \ie : il faut m* habituer à une longue solitude, je le vois ; il faut me retremper dans la réflexion, car j'aurai besoin de bien des forces ; je veux consacrer mon temps à réducation de mes enfants, à Tétude, à quelques actes de bienfaisance que vous mMndiquerez. Je passerai mes soirées avec vous ; vous viendrez un jour, j'irai l'autre, et surtout Dous ne nous générons pas. Je désire voir très-peu de moflde; je suis trop isolée pour avoir une maison.
Quand Lucie ne pourra sortir le soir, vous viendrez, vous, D'est-ce pas, mon ami ? vous ne m'abandonnerez pas? Vous nVavez répondu d'avance ; car j'ai trouvé mes deux chers baucs placés là où je vous les avais demandés. Je vous remercie de celte attention, et surtout de ce qu'elle contient une prooQesse tacite que vous n'oublierez pas.
— Non, certes, ma chère Constance, je tiens trop à votre affection pour ne pas répondre à vos moindres désirs. Je viendrai ici, souvent, trop souvent peut-être, à mon âge : on devient \ile Importun, fatigant; nous bavardons nous autres, vieilles ii^'nsy et nous ne savons plus vivre comme on vit à présent. Vous êtes trop jeune pour faire cette différence, et surtout trop poliepourla constater. Ne m'attirez donc pas tant à laGrange: c'est un conseil d'ami que je vous donne; vous finiriez par ino Irouver.très-ennuyeux : on se connaît, chère enfant.
— Eh bien, nous voilà à notre banc, ami, asseyez -vous. Quels beaux saules pleureurs ! quels magnifiques peupliers 1
yolre ami, le vieux Bonsac, a bien fait de planter ces arbres
lins sa jeunesse. Comme ils font bien! Vous avez eu une
i 'nue idée de faire disposer cette corbeille de fleurs du banc
i la rivière. Comme elles vont être belles dans quelques
"rs ! quelle bonne odeur donneront ces chèvrefeuilles et ces
l^matites ! Merci encore, ami. Vous me ferez faire une petite
^r«]ue, n^est-ce pas, pour descendre le cours rapide de la
:wêre? Merci. Voyons, parlons raison.
— Malgré vos inquiétudes, vous vous trouvez donc plus 'ureuse ?
— Oui, je vous avoue que je commence à croire que le
bonheur^ tel que je Faisais rêvé, est une chimère. Par ma propre expérience, j'arrive à penser qu'il n'existe sur cette terre .
que dans la paix.
— Vous voilà dans le vrai, ma chère Constance ; vous
marchez dans la voie sûre.
— Oui, j'en conviens, je crois y être ; j'espère que, soutenue par vous, j'arriverai au port. Je ne désespère plus de moi, mais je compte bien sur vous.
— Chère amie, ce n'est pas en moi qu'il faut espérer, ce n'est pas sur moi qu'il faut compter, sur moi pauvre vieillard, courbé sous les années, et pécheur, et grand pécheur, mon enfant ; du berceau à la tombe, c'est en Dieu qu'il faut espérer, c'est sur notre Rédempteur qu'il faut compter, c'est la
grâce qu'il faut demander.
^ On me renvoie toujours à la grâce, mon ami; mais que doi&'je entendre par ce mot . la Grâce?
— La meilleure réponse serait celle du catéchisme, dont vous vous souvenez très bien : « C'est un don surnaturel « que Dieu nous fait par sa pure bonté et par les mérites de « Jésus-Christ, pour opérer noire salut. » Quelque sèche qu'elle soit, cette définition est au moins laconique et claire.
— Eh bien, point encore assez pour mof.
— Tant pis, vraiment ; car, encore une fois, je ne suis pas théologien, et celte question de la grâce que vous me posez à brûle-pourpoint, en a embarrassé plus d'un. Si vous n'êtes pas contente de ce que je vais vous dire, nous écrirons à mon
ami l'abbé P.. .
Vous vous souvenez que, dans nos pi^eihieres causeries, nous
avons parlé avec détails de la chute de l'homme ; cette
croyance est devenue pour nous le point de départ de Vhis-
toire si triste de l'humanité ; nous avons trouvé en ce grand
fait l'explication de l'état présent de l'homme, et nous y avons
découvert la cause de l'extrême changement opéré dans ce roi
de la création. De créature faite à l'image de Dieu, comme le
dit l'Ecriture, l'homme est devenu ce (lue vous savez î un être
livré aux penchants les plus honteux, à l'ignorance la plus ab-