‹ Causeries du soir; ou, Exposition de la doctrine chrétienneChapitre 82 sur 259 · DEUXIÈME PARTIE. — DEUXIÈME SOIRÉE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. — DEUXIÈME SOIRÉE

sans prendre sur moi une responsabilité imposante ; je laisse ces livres pour ce qu'ils sont.

Les traditions du Nord, FEdda, conGrment cette assertion, que le monde attendait le libérateur ; car on y retrouve la mort du Dieu bon, et son retour à la vie (1).

Si donc une croyance a été répandue dans le monde, c'est celle-là : c'est l'espérance, Tattente du Rédempteur ; cette croyance est, dans la force du mot, essentiellement catholique. Dogme sublime que celui-là, et donné à Thomme, dans son infinie bonté, par un Dieu qui ne punit qu*à regret. Ce serait une grave erreur que de croire, chère amie, que cette tradition si imposante n'ait frappé que les écrivains religieux : les hommes les plus opposés au christianisme ont, à cet égard, des aveux étonnants : a De temps immémorial, dit Voltaire, c'éc< taitcbez les Orientaux une maxime, que le sage viendrait de « l'Occident.» Vol ney corroborera ce témoignage : « Les tra- « ditions^ sacrées et mythologiques des temps antérieurs <( avaient répandu sur toute TAsie la croyance d'un grand « médiateur futur, d'un juge final, d'un sauveur, d*un con- « quérant, d'un roi, d'un Dieu législateur qui devait ramener « l'âge d'or sur la terre et délivrer les hommes de l'empire du «mal (2). »

D'où viendrait-elle cette croyance, si elle ne prenait pas naissance dans cette promesse faite au premier coupable, et conservée par la tradition ?

L'esprit se perd, je le sais, dans la contemplation de ce grand dévouement du Verbe ; dans l'appréciation de cet acte sans pareil, l'homme ne peut comprendre cet amour que lui porte un Dieu.

— C'est bien vrai, ce que vous dites.

— Qui, je vous le demande, Constance, prétendra comprendre Dieu, l'infini? qui, parmi les hommes, pourra pous-

(1> Voir la Rédemption annoncée parles traditions, par Schmit, Démonstration évangélique^ de Migne.

(%) Cités par M. Tabbé Chassay, Le Christ et V Évangile, 2* partie, VAUe-

magne^ page 261.

ser Forgaeil jusqu'à dire à Tlnfini : <c Tu ne dépasseras pas mon horizon ; tu te régleras sur mon intelligence, et tu ne feras rien que je ne puisse comprendre : ainsi je le Teux? »

Et ce pygmée de Tintelligence se dressera ainsi devant le roi des soleils 1... que lui répondra Dieu? Levez les yeux. Constance, et comptez ces myriades d'étoiles scintillant sur nos têtes; demandez au savant, et leurs noms, et leur histoire et leurs lois : et ce qu'il vous répondra sera tel, que votre imagination, confondue de tant de grandeur, de tant de magnificence, de tant de majesté, de tant de puissance, de tant de sagesse, s'abtmera devant ce splendide spectacle. Mais quoi donc, parce que vous ne comprenez pas, il faudra que le Créateur change la créatfon ! il faudra qu'il brise ces mondes, parce que le spéciale de ces mondes, dont les mystères ne vous seront cependant pas tous dévoilés, vous étonne l...

Pourquoi changerait-il son monde moral, parce que, faibles enfants de la terre, nous ne savons pas les pieui!... U faudrait donc qu'il se détruisit lui-même, parce que nous ne pouvons mesurer sa grandeur. Se détruire!... il ne le peut.

Oui, ab!monc«nous devant cet océan de lumière dont nos yeux ne savent soutenir la splendeur ; remercions Dieu de ce qu'il nous a dit de lui-même : c'est tout ce que nous en savons ; remercions Dieu de ce qu'il fait pour nous, et ne cherchons pas à soulever les voiles de ses mystères, La raison de l'homme a sa sphère : Dieu, lui, n'a pas la sienne, car fl est infini.

Ici, M. de KerkoS fut interrompu par un domestique lui annonçant qu'il était attendu avec impatience chez lui par un visiteur étranger.

DEUXIÈME PARTJE. — TROISIÈME SOIRÉE. i7l

TROISiÈME SOIRÉE.

— Dites-moi bien vite, chère Constance, pourquoi ces mots si pressants : Venez le pi us tôt possible ?. . . Vous avez quelque mauvaise nouvelle à m annoncer ?

"— Hélas 1 oui. Tenez, lisez.

En prononçant ces paroles, madame de Monac remit à M. de Kerkoff une lettre de Fonde de son mari. Il lui apprenait qu'avant de quitter Paris, Monac lui avait avoué que des pertes énormes, éprouvées au terrible jeu de la Bourse, compromettaient lé reste de sa fortune : Fhonneur était sauf; mais, ses engagements remplis, il ne lui resterait rien ; il parlait, prenait la mer, et pour une longue campagne.

M. de Châtaignier assurait à sa nièce que depuis très-longtemps il redoutait cette catastrophe: les gens d'affaires de son neveu luiavaient donné la certiludeque toutes ses dettes seraient payées par les valeurs qu'ils avaient entre les mains. 11 adressait à Constance les paroles les plus affectueuses et pour elle et pour ses enfants; il la priait de ne pas chercher à voir son mari, et il lui défendait surtout de s'engager même pour la pins petite somme.

Kerkoff, en méditant avec attention cette lettre, éprouva la crainte qu*elle ne fût que Le prélude d'une autre, et les pensées les plus amères traversèrent son esprit.

Bientôt il put lire dans le cœur de Constance, et il le trouva déchiré par les sentiments les plus opposés. Tantôt elle en voulait à ce père qui ruinait ses enfants, tantôt elle s'en voulait à elle-même de n'avoir pas su prendre sur lui un empire désirable j elle le plaignait de sa solitude au moment d'un malheur aussi grand, elle se préparait à tous les sacrifices pour adoucir la position de cet homme qu'elle ne croyait pas aimer,

mais qu'elle aimait, au fond, de cet amour vrai que toute femme honnête porte au père de ses enfants.

Kerkoff déploya toutes les ressources de son esprit pour démontrer à Constance que ce triste événement était imminent à ses yeux depuis longtemps, que les paroles aCTectueuses de M. de Châtaignier étaient presque des promesses, et qu'il voulait espérer que Marthe et Frank n'auraient point à se plaindre de la forfùne ; car leur oncle, Vieux garçon et très-riche, pouvait réparer les folies de leur père. 11 s'unissait à ce bon parent pour retenir Constance à la Grange, et pour lui faire un devoir de conserver la ligne de conduite qu'on lui traçait. Au fond du cœur, il remerciait Dieu de trouver chez son amie des sentiments qu'il approuvait et qui l'honoraient à ses yeux.

11 ne parvenait pas cependant à calmer les vives souffrances de cette âme si souvent blessée ; elle l'était surtout en ce moment par l'indifférence de cet homme qui n'était pas veau chercher auprès d'elle des consolations qu'elle lui eût prodiguées.

Après avoir essayé en vain l'emploi de tous les moyens propres à calmer une si juste douleur, M. de Kerkoff proposa à Constance d'aller prier avec elle à une chapelle peu éloignée, où la Mère des affligés était en grande vénération.

Cette chapelle, dédiée à Notre-Dame-des- Bois, était située à l'entrée de la forêt, qu'on apercevait au fond de la vallée dans laquelle la Grange était bâtie. Une jolie route suivant la rivière, traversant de belles prairies, et bordée par une ligne d'arbres, conduisait à sa lisière; on prenait un petit sentier, se cachant dans les grands arbres dont les branches enlacées formaient un sombre berceau ; à peu de distance, la pente devenait un peu roide; de gros rochers blancs et gris, tapissés de lierre et de bruyère, donnaient au paysage un caractère sauvage contrastant avec les prés si frais, les arbres si touffus, le tapis si épais de mousse, le champ de muguet que Constance et son vieil ami quittaient. Le chemin, rocailleux, était bordé de myrtiles, aux petits fruits rouges et bruns ; de houx, aux feuilles brillantes, et de sorbiers, aux fleurs en ombelle.

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