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LÉGENDE TROP HISTORIQUE ET MALHEUREUSEMENT SAVERNOISE

Nos lecteurs ne m'accuseront pas, je l'espère, de me livrer exclusivement aux questions de clocher. Depuis tantôt six ans que j'écris à Saverne pour le public libéral et éclairé de VOpinion nationale^ je n'ai montré qu'une fois le petit bout de mon oreille savernoise. II s'agissait de je ne sais plus quelles misères municipales, et je m'accuse d'avoir traité beaucoup trop cavalièrement un galant homme, un peu vif qui adonné depuis sa démission de maire, malgré les instances de tous ses administrés, moi compris.

Si j'aborde encore aujourd'hui une question locale en apparence, c'est qu'elle touche à des intérêts généraux. Tous nos lecteurs, ou peu s'en faut, sont intéressés à la solution de ce problème en pierre de taille qui est inscrit au budget sous le nom d'Asile impérial de Saverne.

Les voyageurs qui vont en Allemagne, ou qui en viennent, s'arrêtent à notre gare, au pied d'un édifice grandiose, somptueux, presque neuf. Ils demandent quel est le nom et la destination de ce palais. On leur répond : C'est l'Asile Impérial. — A quoi sert-il? — A rien. — Quoi, rien? — Fort peu de chose.

Cent fois, dans mes voyages, les curieux, race commune en France (je le dis à l'honneur de notre pays), m'ont demandé; « Que faites-vous du château de Saverne ? » Je réponds diplomatiquement que l'État ne manquera pas de l'employer un jour à quelque œuvre d'utilité publique. — Mais en attendant ? — En attendant ? Je ne sais trop que dire.

Or, la France a dépensé, sous Napoléon III, deux millions de notre argent pour restaurer et approprier cet immeuble à peu près inutile. On nous demande encore vingt mille francs par an pour l'entretien et le personnel : c'est donc cent vingt mille francs que le château nous coûte chaque année. Et si riche que l'on puisse être, on n'aime pas à dépenser annuellement quarante mille écus sans voir au juste pourquoi.

En 1850, lorsque le prince-président faisait son tour de France pour lier connaissance avec ses futurs sujets, il passa par Saverne. Le maire lui offrit, non les clefs de la ville, la ville étant ouverte atout venant, mais la propriété d'un château très-imposant

et très-délabré. Le prince accepte cet hommage au nom de l'État. Et la ville se réjouit à l'idée que si l'État prenait son château, ce n'était pas pour le laisser en ruines ; et qu'un si vaste établissement, quelque usage qu'on en pût faire, ajouterait, par la force des choses, à la prospérité très-médiocre du pays.

Mais, de même qu'il y a des hommes à qui rien ne réussit, il y a probablement aussi des édifices prédestinés au malheur. La grandeur n'y fait rien : celui dont je vous parle a presque cinq cents pieds de façade.

N'ayez paspeur que je vous donne sa monographie depuis les temps les plus reculés. J'aurais pourtant beau jeu : dans toute ville, petite ou grande, on trouve un archéologue aussi modeste que savant, qui connaît pierre par pierre, jour par jour, l'histoire de tous les monuments du cru. Si quelque insatiable était tenté d'apprendre les détails que j'omets ici, je l'adresserai à M. D. Fischer, de Saverne , le plus érudit et le plus obligeant des hommes.

Lorsque l'évêché de Strasbourg et Saverne qui en dépendait furent réunis à la France (1681) notre château venait d'être entièrement rebâti par les évêques François Egon et Guillaume Egon de Furstenberg. Coysevox avait travaillé quatre ans à l'orner de sculpture ; dom Ruinart parle d'un

escalier « auquel l'Europe ne possédait rien de comparable. »

Mais Saverne était sur le chemin des grandes guerres de Louis XIV; le château en souffrit plus d'une fois. En 1709, un incendie détruisit à peu près complètement l'aile droite.

Le ciel permit dans sa toute-bonté que l'évéché de Strasbourg, avec toutes ses dépendances, tombât aux mains des plus fameux viveurs du dix-huitième siècle: les Rohan, c'est tout dire. Quatre Rohan, l'un après l'autre, régnèrent sur Strasbourg, Saverne et autres lieux, et donnèrent leur bénédiction sans rire. Le premier fut Armand-Gaston, cardinal et académicien, le même qui eut l'honneur de sacrer l'abbé Dubois. Saint-Simon nous raconte (t. xix. p. 113, Éd. Hachette) qu'il « se baignait souvent dans du lait, pour se rendre la peau plus douce et plus belle. » Le dernier , Louis-Réné-Edouard , évêque et cardinal comme les trois autres, sera éternellement célèbre dans l'histoire scajidaleuse de France : c'est le Rohan du collier. 11 fallait que la foi catholique fût terriblement enracinée dans le cœur des Alsaciens, pour résister aux exemples de ces gaillards-là.

Armand-Gaston, qu'on appelle encore le grand cardinal, rebâtit et restaura magnifiquement le château de Saverne. Il prodigua les marbres, les tableaux, les dorures. Ses cheminées étaient in-

crusiées d'agate et de cornaline ; on voyait dans ses jardins un boulingrin aussi beau et presque aussi vaste que celui de Saint-Germain ; une pièce d'eau longue d'une lieue ; un kiosque copié sur celui du doge Pisani et cent autres merveilles qui étonnèrent Louis XV en 1744. Le roi daigna juger que Saverne effaçait les magnificences de Versailles. Un obélisque planté devant le château indiquait en milles allemands la distance de Saverne aux principaux points du globe. Évidemment Saverne était alors le centre de la terre, le nombril du monde, comme Delphes autrefois. La borne milliaire est toujours en place ; mais les magnificences ? Elles sont loin .

En 1779, le beau cardinal Louis dormait tout seul par aventure dans le plus somptueux des châteaux, lorsqu'il fut éveillé par les aboiements de son chien. Il appela son valet de chambre, qui mit le nez à la fenêtre et vit que le palais était eu feu. Le successeur des apôtres se sauva en chemise avec une cassette qui renfermait quelques objets précieux : au même instant, le plafond tombait dans sa chambre.

L'incendie dura trois semaines; la ville entière était aux pompes : on ne sauva que les bâtiments latéraux.

Le prince de l'Église rebâtit son palais de fond en comble sur le plan du château de Wiesenstein, voisin deCassel. Il emprunta, il leva un subside sur les contribuables de l'évêché, il imposa les juifs

(coutume patriarcale;) la ville lui fournit gratuitement les bois de construction, et fit au même prix toutes les corvées nécessaires, L'Alsacien est trèsbon ; la prestation est dans ses mœurs. Lorsqu'un paysan de nos villages veut bâtir une maison, c'est à qui lui prêtera ses chevaux, ses bœufs et ses bras : quand l'édifice est achevé, le propriétaire remercie et régale.

Tandis qu'on travaillait à relever les ruines, le château recevait d'illustres visites; d'où je conclus qu'il était encore assez habitable. Le prince Henri de Prusse, le prince de Gondé, le duc d'Enghien, les plusgrandspersonnages delà cour venaient prendre du bon temps à Saverne : je ne cite que pour mémoire la comtesse de Lamothe et ce bon Cagliostro ; il vécut ici près d'un an, cherchant la pierre philosophale avec le sot mitre, et à ses frais.

La révolution éclata quand ce pauvre château n'était pas encore bien fini. Le cardinal émigra paisiblement vers sa petite souveraineté épiscopale d'Ettenheim et d'Oberkirsch ; les évêques de Strasbourg étaient princes souverains en Allemagne.

En ce temps-là, que pouvait-on faire d'un château sinon une caserne? On logea des troupes à Saverne. Je vous laisse à penser comment nos braves se comportèrent sous les lambris dorés du ci-devant cardinal. Le civil aida le militaire dans son œuvre de destruction. Le kiosque féerique, cette merveille

transportée de la Brenta sur la Zorn, fut démoli en 1794. La municipalité déclara qu'il fallait « en effacer toute idée dans le souvenir des hommes. » C'était suivant les purs, « un monument marqué au coin du despotisme, un bâtiment d'un luxe impardonnable. » On le lui fit bien voir. Les bosquets servirent à chauffer la soupe, avec les boiseries dorées et les parquets de marqueterie ; on divisa les jardins en jolis lopins de terre; la magnifique esplanade fut d'abord un parc d'artillerie, puis un pré, puis un champ de manœuvre, puis un champ de foire. Un incendie en 1793, un autre en 1797, mais sans malheurs trop graves. Ce que le feu n'avait pu faire, la Légion d'honneur l'accomplit. On ne s'attendait guère à voir la Légion d'honneur en cette affaire.

Vous savez probablement que le premier consul, l'an 1802, avait divisé la Légion d'honneur en quinze cohortes, dont chacune avait un chef-lieu, c'est-àdire un hospice destiné aux légionnaires invahdes. Saverne fut désigné d'abord comme chef-lieu de la 5* cohorte ; mais Toul lui coupa l'herbe sous le pied : Toul avait apparemment des protections plus puissantes.

Notre municipalité, voyant bien que personne ne voulait la débarrasser du château, résolut de l'acheter pour elle-même. Elle l'acquit de l'État au prix de 43 664 fr. 50 c. Marché conclu, Saverne craignit d'avoir fait une mauvaise affaire : on supplia la

Légion d'honneur de reprendre le château. La ville n'avait pas payé les 43 000 fr. à l'État; la Légion d'honneur ne les paya pas davantage à la ville. Mais la Légion d'honneur vendit la couverture, la charpente, le cuivre, le plomb, les ardoises, les planchers, les portes, les fenêtres, les cheminées, les rampes de fer, et généralement tout ce qui valait quelque chose. Elle tira, dit-on, deux cent mille francs de ce hrocantage : après quoi elle afferma les terrains, laissa les quatre murs et n'y pensa plus.

La ville regretta plus que jamais la spéculation qu'elle avait faite. Elle se mit à revendiquer le château, ce qui m'étonne un peu, et la Légion d'honneur refusa de le lui rendre, ce qui n'est guère moins surprenant. 11 fallut que Louis XVIII remontât sur le trône de ses pères pour restituer aux bons Savernois, moyennant finance, une ruine où la pluie entrait sans permission.

Le département fit les frais d'une toiture, et, grâce à cette libéralité, Saverne fut admise à l'honneur de loger un régiment hongrois de l'Autriche. Le comte Giulay a teté notre bière : il était souslieutenant ici-même dans le régiment qui porte son nom.

Nos alliés sont partis depuis 1818, et la Providence n'a pas jugé à propos de les ramener chez nous. 11 suit de là que la pauvre masure cardinale,

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veuve des Autrichiens, s'est dégradée tout à son aise jusqu'en 1852. Le 22 janvier, un décret quasi impérial apprit à la France que le château de Saverne serait restauré et achevé pour servir d'asile aux veuves des hauts fonctionnaires civils et militaires morts au service de l'État.

A cette nouvelle, il n'y eut qu'un cri de joie dans la ville. Les habitants voyaient déjà leur château remis à neuf et peuplé de maréchales, d'amirales, de générales, sans compter les veuves des sénateurs, des ministres, des conseillers d'État, des procureurs généraux, des ambassadeurs; veuves riches, brillantes, et sinon consolées, au moins désireuses des plus honorables distractions. Quelle gloire pour le pays ! quel mouvement! quelle ressource ! Tout le peuple suivit avec une impatience légitime la belle restauration entreprise par M. Lejeune, architecte. Que n'espérait-on pas? Nous autres provinciaux, nous sommes prompts à croire ce qui nous est agréable. On savait que M. Lejeune donnait un soin particulier à l'appartement impérial. L'empereur viendrait donc quelquefois, à temps perdu, jouer au whist avec les veuves de ses ministres !

Un seul point nous troublait : le château, fort bien aménagé, ne contenait que soixante-dix-huit appartements. C'était peu, suivant notre estime. Les veuves de hauts fonctionnaires se comptent par centaines, par milliers, dans cet Empire du galon

qu'on appelle la France. Jamais, au grand jamais, on ne pourrait contenter tout le monde. Il se ferait sans doute un vaste encombrement de veuves refusées devant la grille du château.

La restauration faite, il y eutun momentsolennel. Le peuple leva les yeux au ciel et attendit cette manne vivante qu'on lui avait promise. Et la manne ne tombait pas! Vous représentez-vous la figure que les Hébreux auraient faite au milieu du désert, si la manne annoncée par Moïse avait omis de tomber?

A la longue, il se présenta quelques personnes fort honorables, veuves ou filles de fonctionnaires. On en comptait jusqu'à douze en 1858. En 1865, au moment où j'entreprends de raconter cette lamentable histoire, il y a dix-sept appartements occupés sur soixante-dix-huit. Les veuves des ministres ne sont pas venues, ni les veuves des sénateurs, ni celles des conseillers d'État, ni celles des généraux, ni celles des amiraux, ni celles qui auraient pu faire la fortune de la ville. On cite deux ou trois pensionnaires dont le revenu s'élève à mille écus. J'en ai connu une qui serait morte de faim sous ce toit impérial, si le ministère n'était venu à son aide. Pour empêcher la transformation de l'asile en hospice, le gouvernement a décidé qu'aucune dame ne serait admise sans justifier d'un revenu de quinze cents francs. Il est bien avéré que tout le personnel des

dix-sept appartements ne jette pas vingt mille francs par an dans la circulation. Bref, cette fondation si magnifique en espérance a misérablement avorté. Le ministère hésite à nommer de nouvelles pensionnaires lorsqu'il s'en présente par hasard; les dames internées au milieu de nous s'y ennuient, s'y accordent mal ou demeurent étrangères les unes aux autres dans celte demi-solitude. Elles ont tous les désagréments de la vie en commun, et aucun des avantages qui en résultent. Point de salles communes, ni salon, ni salle de bains, ni bibliothèque : figurez-vous un couvent sans réfectoire ni chapelle, et un couvent presque désert !

Cependant l'Empereur avait eu une belle idée, non-seulement généreuse, mais pratique et éprouvée par une longue expérience au palais de Hampton- Court. Il a voulu que chaque veuve ou fille de fonctionnaire fût absolument chez elle. Autant de dames, autant d'appartements complets : antichambre, salon, salle à manger, chambre à coucher, cuisine et une chambre de domestique. L'État fournit le mobilier et donne le bois de chauffage. La vie n'est pas chère en Alsace : une femme seule y est à l'aise avec deux cents francs par mois. On dit, et je le crois, que si l'asile s'était peuplé, l'Empereur etàt nommé une surintendante chargée de réunir les dames pensionnaires, de donner à dîner, d'égayer la maison, de représenter un peu. Mais à quoi bon

une surintendante et des salons ouverts ?Pour réunir dix-sept personnes, que l'âge, ouïes chagrins, ou la gêne, ou quelque autre mobile également respectable, engagent neuf jours sur dix à rester dans leur coin?

Le lecteur qui sait compter se dit déjà que dixsept pensionnaires, dans un établissement qui coûte 120 000 francs par an, nous reviennent à 7 000 francs par tête, et qu'avec 7 000 francs chacune de ces dames vivrait dans l'abondance n'importe où.

Le lecteur qui raisonne et qui cherche le fin mot de toute chose se demande pourquoi nous n'avons pas plus de dix-sept pensionnaires, et pourquoi ces dix-sept ne répondent pas mieux au programme de l'Empereur et à l'idéal du peuple savernois? Pourquoi? Mais c'est tout simple : parce que Saverne est à cent quinze lieues de Paris. Hampton-Gourt est à quatre lieues de Londres. Transportez l'asile impérial à Saint-Germain ou à Versailles : les veuves les plus florissantes se battront pour y entrer. Mais 8st-il naturel qu'une femme ayant de quoi vivre, abandonne son pays, sa famille, ses relations sociales, et vienne se cloîtrer au fin fond de l'Alsace pour économiser un loyer de 400 frans? Ce qui m'élonne, moi, c'est qu'il se soit trouvé dix-sept personnes si désespérées ou si imprudentes.

Pour conclure, je crois que l'Empereur a semé un germe excellent, mais que le terrain a été mal

choisi. Il est permis d'espérer qu'il corrigera, en homme pratique, une erreur de détail. Un entêté laisserait l'asile impérial végéter indéfiniment à Saverne. Un brouillon abandonnerait l'idée par dépit, sur cette première expérience. Un vrai sage se comportera comme nous autres petits propriétaires : lorsqu'un saule paraît soufïrir en terrain sec, nous le transportons au bord de l'eau, et nous plantons un châtaignier à sa place.

Je ne crains pas de déclarer que tous les ministres de la maison de l'Empereur ont fait leur deuil du château de Saverne.L'un d'eux m'a dit : « C'est une affaire manquée, mais que voulez-vous '/l'Empereur y lient. »

L'Empereur a raison de tenir à l'asile ; il a trop de raison pour le laisser plus longtemps à Saverne. Qui sait si une vérité discrètement voilée par les ministres ne sera pas portée jusqu'au trône par un simple attacheur de grelot?

Il est juste et libéral d'offrir aux veuves de nos fonctionnaires les plus méritants, les douceurs du logement gratuit et les avantages de l'association; mais l'expérience a prouvé qu'il n'était pas possible de les leur faire acheter au prix d'un exil si lointain.

Oui, mais que fera-t-on du château de Saverne, quand on aura porté l'asile à quelques kilomètres de Paris ? Notre petite ville espère obstinément qu'un

si magnifique édifice ajoutera quelque chose à ses revenus. Les contribuables français qui ont placé deux millions sur la grande place de Saverne sont tous intéressés à ce que leur capital ne demeure pas improductif.

Les Savernois ne s'insurgeraient pas contre la transformation de leur cliâteau en caserne * nous aimons l'uniforme et nous n'avons aucun mépris pour les profits de garnison. Mais si l'État voulait concentrer de grandes forces dans le voisinage du Rhin, il trouverait à Strasbourg, à Phalsbourg et ailleurs assez de casernes disponibles. De plus, on sait partout, et notammentàSaverne,que les soldats n'ont pas pour habitude d'embellir les châteaux qu'on leur prête. Enfin, tout l'aménagement intérieur résiste à l'installation des chambrées. Chacun des 78 appartements est isolé par de gros murs ; les poutres des planchers sont, par conséquent, assez courtes, et, pour créer de grandes salles, il faudrait non-seulement démolir, mais charpenter sur nouveaux frais. La caserne serait donc : 1" inutile; 2° dangereuse; 3° impossible. Donc, il faut se rabattre sur un établissement civil.

On a songé à mettre ici l'école forestière qui a son domicile à Nancy. La translation des élèves ne souffrirait probablement aucune difficulté. L'État peut faire où bon lui semble l'éducation de ses futurs employés : or, Saverne est un centre forestier

plus intéressant et plus instructif que Nancy. Mais on ne pourrait guère déplacer les élèves sans emmener les professeurs, ou sans leur imposer des voyages périodiques. D'ailleurs Nancy tient son école, et y tient. Ne faisons tort à personne.

Mais on ne léserait ni les droits ni les intérêts d'autrui en fondant à Saverne une école secondaire des eaux et forêts. Je parle d'une institution trèsmodeste et très-utile qui existe en Allemagne, qui manque à la France. Tant que l'État croira devoir rester propriétaire, il aura besoin de gardes et de brigadiers dans ses forêts. Il les voudra honnêtes, dévoués, courageux et capables. Le courage, le dévouement, la probité surabondent dans l'armée : tous les sous-officiers sont propres au service des forêts ; on peut prendre au hasard ; inutile de choisir. Mais tous, sans exception, au sortir de l'armée, auraient besoin défaire un stage. Où le ferontils mieux qu'à Saverne? Forêts en plaine, forêts en montagne, rien n'y manque ; toutes les essences forestières existent en abondance autour de nous. Nous avons même, dans nos ruisseaux forestiers, des ateliers de pisciculture. Tout brigadier devrait être un peu pisciculteur. Non seulement les ruisseaux forment les rivières, mais ils les alimentent de poisson. Or, les ruisseaux descendent des montagnes; or, toute montagne qui se respecte doit être boisée : donc la nature commande que les plan-

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leurs de forêt soient en même temps des semeurs de poisson.

Huit cents apprentis forestiers se logeraient à l'afse dans le château des Rohan : on les mettrait par dix dans chaque appartement, sans démolir une cloison. En une année, deux au plus, leur instruction serait terminée. L'inspecteur et le sousinspecteur de Saverne, secondés par une demidouzaine de gardes généraux, suffiraient au maintien de la discipline et aux détails de l'enseignement. Tous nos gardes et brigadiers célibataires viendraient à tour de rôle se perfectionner à l'école et acquérir les connaissances théoriques qui leur manquent. On pourrait mettre au concours un certain nombre de bourses pour les jeunes Français qui ont la vocation forestière et (jui n'ont pas le moyen d'entrer à l'École de Nancy. Plus d'un sans doute ferait son chemin par la traverse et arriverait aux grades supérieurs.

Si la France dédaignait d'emprunter aux Allemands une institution si libérale et si utile, on pourrait installer à Saverne une autre école dont le besoin se fait sentir depuis longtemps. r4'est l'École normale supérieure des institutrices laïques.

Car enfin l'État finira par comprendre que l'éducation des femmes mérite son attention ; qu'il ne faut pas, dans une société laïque, livrer un sexe entier, toute une moitié^ du' peuj)le, à l'enseigne-

ment clérical. De même qu'il a fondé notre admirable école delà rue d'L'lm, pour élever et perfectionner incessamment l'instruction des lycées,, il créera une pépinière d'inslitutrices nationales ; il formera d'honnêtes et savantes filles, ni sottes, ni bornées, qui se marieront au sortir de l'école, et qui iront ensuite professer les lettres et les sciences modernes dans des collèges féminins.

L'état est plus puissant qu'il ne le croit luimême sur le terrain de Tinstruction publique. Il peut, quand il voudra, attirer dans ses écoles toute la jeunesse desdeuxsexes. L'important c'est d'abord qu"il ait des écoles, ensuite qu'il y envoie de bons professeurs, enfin qu'il protège ses propres établissements, au lieu de réserver ses faveurs à la concurrence cléricale.

Depuis que nous avons M. Duruy au ministère, les préfets, les sénateurs et tous les gros bonnets du gouvernement reprennent peu à peu leurs enfants aux jésuites pour les livrer aux professeurs de l'État. Le jour où M. Duruy fondera des collèges féminins, une école normale et ce qu'on pourrait appeler l'Université féminine, les béguines fermeront leurs boutiques d'ignorance et d'intolérance, les filles d'un conseiller d'État n'apprendront plus entre deux signes de croix à mauJire les actes de leur père.

Mais voudra-t-on vouloir ? Tliat is Ihe question.

Si mon projet tombe dans l'eau, j'en mettrai un autre en avant.

Les gens de lettres et les artistes meurent à Paris comme des mouches. Ils y vivent trop vite. Cette atmosphère surchauffée leur brûle le sang. Ne croyez- vous pas comme moi qu'on en sauverait la moitié si on leur fournissait les moyens d'aller parfois à la campagne ? un joli petit appartement meublé, un bon air, dans un pays sain, au milieu des bois ? un parc devant la maison ? l'eau tout près ? Nous comptons autour de Saverne trois cent soixante-cinq promenades à faire ; une par jour, pendant un an.

Je ne suis pas de ceux qui demandent à l'État de prendre les artistes en tutelle. Un jour viendra, j'espère, où chacun de nous ne devra rien qu'à luimême et au public qui paye le plaisir qu'on lui fait. Un peu de solidarité entre nous, un coup de main donné par les amis des arts et des lettres ; c'est à peu près tout ce qu'il faut pour assurer aux travailleurs de notre espèce une vie honorable et tranquille.

Mais enfin l'État existe ; et s'il avait par hasard un château dont il ne sût que faire, quel joli prytanée de passage, quelle maison deretraite, quelreposoir de l'âme les écrivains et les artistes auraient là ! Murger vivrait encore, et il auraitécrit dix volumes de plus. Car vous pouvez remarquer, ami lecteur, qu'on travaille fort à Saverne.

DISCOVRS DE L'ESCABEAU.

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