‹ CauseriesChapitre 3 sur 16 · JUIN · texte numérisé non relu

JUIN

La Fontaine a dit quelque part que « la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne. » Tu fais le même marché avec nous, ù public, notre puissant et capricieux maître, lorsque tu nous honores de ton attention : tu ne la donnes pas, tu la vends, et même assez cher. Dès le jour oiî tu as daigné jeter les yeux sur l'un de nous, il ne s'appartient plus, il est à toi; on pourrait écrire sur son chapeau: Propriété nationale! Sa maison est de verre; ses actions, ses mœurs, ses habitudes les plus indifférentes sont percées à jour. Tu trouves juste et naturel que les petits journaux malicieux te le servent deux fois par semaine, bouilli ou rôti, mais surtout à la sauce piquante; tu t'adjuges le droit de le réveiller quand il dort, tt de lui passer un bâton dans les jambes quand il court vers un but que tu ne rêvais pas pour lui. Tu décides qu'il est né pour ceci, et totalement impropre à cela; que la nature l'a fait

pour cultiver tel genre de travail et pour 'mener telle façon de vivre. Tu trouves désastreux qu'un poëte mélancolique s'empoisonne avec de l'absinthe, mais, si l'on t'apprenait que Désaugiers ne buvait que de l'eau et que Béranger ne s'est pas enivré une fois en sa vie, tu trouverais le fait encore plus scandaleux. C'est qu'il ne fait pas bon déranger tes petites idées, ô public, notre fier seigneur!

Tues porté naturellement à voir un chef-d'œuvre dans chaque début, et dans tout visage nouveau la promesse d'un grand homme. Il suit de là que le travail de notre vie ne contribue le plus souvent qu'à défaire notre réputation : chaque livre ajouté à notre avoir sert principalement à rehausser le mérite de je ne sais quelle œuvre enfantine, un péché de jeunesse que tu as fais monter en marteau, et dont tu frappes à tour de bras sur ce que nous produisons de plus viril.

Tu n'aimes pas ceux qui écrivent trop, quand même ils ne te serviraient que d'excellentes choses. Il te paraît juste et facile qu'un cerisier donne tous les ans un million de cerises toujours bonnes, toujours belles ; tu n'admettras jamais qu'un auteur puisse porter à chaque printemps vingt-cinq mille lignes de bonne littérature, formant un million de lettres. Mais si le malheur veut que le plus fécond d'entre nous demeure six mois sans te donner un livre, tu demandes ce qu'il fait, ce qu'il devient,

quel vice, quelie passion ou quelle lassitude a paralysé son talent? Qu'il s'explique! sinon tu te hâteras de blâmer sa paresse ou de plaindre son épuisement.

Mais surtout, grand despote à trente-sept millions de têtes, tu exiges impitoyablement la somme déplaisir ou d'instruction que nous t'avons promise à échéance fixe. De tous les créanciers qui s'acharnent à notre poursuite, le plus difficile à attendrir, c'est encore toi. Note bien que le contrat qui nous lie manque absolument de réciprocité. Toi, lecteur, tu n'as jamais pris l'engagement de me lire. Tu feuilletteras ces quelques pages à ton jour, à ton heure, si tu n'as ni souci, ni plaisir, ni affaire, ni rêverie qui appelle ton esprit d'un autre côté. Personne ne t'oblige à quitter un repas, un rendezvous, un spectacle ou la promenade la plus indifTérente, pour jeter un coup d'œil sur ce que j'écris à ton adresse : fusses-tu le meilleur et le plus ancien de mes amis, tu me dirais sans embarras, en me serrant la main : & A propos! je n'ai pas eu le temps de te lire. »

Voilà la justice des hommes ! Que penserais-tu de moi, farouche ami, si je le disais, d'un ton libre et détaché, que je n'ai pas eu le temps de l'écrire?

J'ai promis, il est vrai, d'enregistrer au jour le jour lous les événements de l'année et de les raconter de mon mieux ?i la fin de chaque mois. Mais

on n'ignore pas que les événements les plus énormes peuvent glisser sur nous sans nous toucher, comme une goutte d'eau sur une toile cirée. Les Allemands , dans leur jargon métaphysique, ont indiqué l'abîme qui sépare Vobjettif du subjectif. Un poids de vingt kilos pèsera toujours en lui-même, au point de vue objectif, c'est-à-dire en temps qu'objet lourd, vingt kilos. Il pèse cent mille livres ou rien du tout, au point du sujet qui le porte. Pour la souris qui épuiserait ses forces sans parvenir à l'ébranler, il est aussi pesant que la chaîne des monts Himalaya ; pour l'éléphant, ce n'est qu'une plume. Voilà le point de vue subjectif; or, soyez persuadé que l'esprit humain n'en a pas d'autre. Le thermomètre indique la température objective, mais la sensation de froid ou de chaud qui contracte ou dilate l'homme dépend autant et plus des dispositions du sujet que de la température ambiante. Une grande nouvelle politique, tombant comme un pavé dans la corbeille des agents de changej produirait une infinie variété d'effets subjectifs. Elle ferait la joie des uns, le désespoir des autres ; elle en laisserait plusieurs indifférents. J'ai deux amis dont l'un a dû sa fortune et l'autre sa ruine à la mort de l'empereur Nicolas. Quant à moi, je me souviens fort bien d'avoir appris l'événement sur la porte du Théâtre- Français, juste au moment où le comité venait de me refuser une pièce. Ce petit accident,

tout subjectif, hélas! me rendit insensible au grand et dramatique objet des préoccupations publiques. Les auteurs refusés ou siffles ne sont pas les seuls que l'émotion dérobe aux influences du monde extérieur. Il faut y joindre les malades, et ceux qui se ruinent, et ceux qui héritent, et tous ceux qui craignent ou espèrent un subjectif plus important à leur gré que toute la somme d'objectif éparse sur la terre. Et n'oublions pas les amoureux, ces parfaits égoïstes dont Musset a décrit le bonheur en deux vers :

Heureux un amoureux ! Il ne s'enquête pas

Si c'est sable ou gravier dont s'attarde son pas !

Cela dit, ami lecteur, je ne te conterai pas les raisons qui m'ont fait prendre en dédain l'histoire universelle durant le mois de mai 1864. Si j'ai voyagé en Italie, ou en Normandie, ou dans le royaume idéal du Bleu, je n'aurai garde de t'en faire confidence, car autant tu es maussade avec ceux d'entre nous qui te ferment le secret de leur cœur, autant tu es cruel pour l'imprudent qui t'associe à ses joies. Je ne veux pas citer à ce propos des exemples assez connus; j'entre de plain-pied dans l'histoire du mois qui hnit, et voici le résumé des événements que j'ai pu entrevoir de loin, à travers le moins sombre de tous les nuages.

Si tu me trouves plus bref et moins bien informé

qu'à l'ordinaire, sois indulgent, ou tout sitriplement- juste. Libre à toi de m'appliquer ce que Musset (déjà nommé) disait, à propos d'une certaine catégorie de gens heureux :

Ne les dérange pas : ils t'appelleraient chien. Ne les écrase pas : ils te laisseraient faire. Ne les méprise pas : car ils te valent bien.

Nous avons ouvert le Salon, enterré Meyerbeer et Pélissier, condamné un homœopathe à la peine de mort et gratté la façade du Palais-Mazarin. Voilà tout ce que j'ai de nouveau à vous apprendre.

Il n'était peut-être pas très-urgent de gratter le bâtiment de l'Institut. Les amateurs de demi-mesures vous diront probablement qu'il valait mieux en démolir une aile, celle qui étrangle la rue Mazarine et la rue de Seine à leur naissance. Les radicaux de mon espèce sont d'avis qu'il fallait tout démolir ou tout laisser en l'état. La râcloire qui blanchit les surfaces poudreuses ôte à cette vénérable institution la seule excuse de ses préjugés, de ses ridicules et de ses iniquités deux fois séculaires.

Les maçons ont repris quelques parties en sousœuvre et remplacé un certain nombre de pierres pourries ; la mort seule, cette démolisseuse plus énergique que M. Haussmann, remplacera les esprits qui tombent en ruines, les caractères délités

par l'intrigue, la rancune et ce corrosif odieux qu'on appelle l'esprit de coterie.

On aura ])ientôt fini de gratter Tarcliitecture ; les sculpteurs viendront ensuite blanchir, en les usant un peu, les statues entassées dans le fronton. Mais quel philosophe se chargera de gratter les académiciens eux-mêmes? Et que verrons-nous, ciel clément! sous la croûte d'orgueil pédant et de morgue solennelle dont quelques-uns sont encore enveloppés ? Je donnerais beaucoup pour assister à cette opération instructive : mais on peut parier hardiment que le public n'y sera pas admis. Le sol sera jonché de palmes vertes, de perruques, de rides austères, de phrases filantes et entortillées comme du macaroni dans un plat.

Vous savez probablement que l'année 1864: a produit vers la fin de février un de ces livres qui sont la gloire d'un homme et l'honneur d'un pays. C'est VHistoire de la littérature anglaise, par H. Taine. Titre obscur et modeste à dessein, œuvre d'une hardiesse et d'une originalité qui ne vous laissent pas le temps d'admirer le prodigieux du travail et l'énormité de la science. Sous prétexte d'analyser les livres des grands écrivains anglais , Taine , dans la force de son âge, de son talent et de sa méthode, a mis au creuset l'Angleterre elle-même, pays et nation. Jamais, je crois, l'histoire ne s'est élevée plus haut par une marche plus sûre. Macaulay est atteint, si-

non dépassé. Chacun honore et défend son pays à sa manière, et ce n'est pas seulement sur les champs de bataille qu'on gagne les revanches de AA'aterloo. Ajoutez que ce livre, en trois gros volumes in-8% est écrit dans le style de nos meilleurs maîtres : l'érudition de M. Mignet, la limpidité de M. Thiers, la chaleur de M. Michelet, l'élévation de M. Guizot. Au demeurant, médiocre affaire de librairie: les Misérâbles se sont vendus 250 000 francs, prix vrai; l'éditeur y a gagné plus que l'auteur lui-même : ces dix volumes indigestes, de la plus laborieuse vulgarité, ont enrichi tout le monde excepté la littérature française. Le livre de Taine, publié sans tambour ni trompette, dans la moins tapageuse et la plus patriarcale librairie de Paris, n'enrichira que notre nation et notre langue. Heureusement l'Académie a de quoi réparer ces injustices du sort. Elle dispose de quelques legs importants, dont le revenu doit contribuer, suivant l'intention des iondateurs,à l'encouragement des lettres honnêtes. Il fut donc ou du moins il parut décidé que le prix Bordier serait décerné à Taine. M. Dupanloup avait flairé quelques vagues parfums d'hérésie dans cette œuvre capitale En d'autres temps, il l'eût condamné au feu, et M. Cousin serait allé au bois couper des fagots; mais nous sommes en 1864. L'évêque d'Orléans a prêché une croisade en chambre, et M. Cousin, ex-philosophe, ex-vollairien, ex-libéral, ex-soi-disant-insurgé

de 1830, s'est croisé avant tous les autres. Ces deux orateurs ont prouvé que l'Académie ne pouvait récompenser le mérite littéraire d'un livre immense, sans endosser la responsabilité de ses idées. On a longtemps combattu sur ce terrain avec une vivacité tempérée par la courtoisie académique. Le ciel a pu reconnaître les siens dans le scrutin de partage: onze académiciens ont voté pour le jeune écrivain ; M. Dupanloup et M. Cousin l'ont emporté de deux voix. Le nombre treize a donné gain de cause à la superstition et à la coterie. Que M. Dupanloup s'en aille en guerre contre un livre philosophique parce qu'il y a relevé quelques propositions malsonnantes, il est dans son droit et même dans son rôle. Mais, lorsqu'un homme renie son passé comme M. Cousin, lorsqu'il change d'opinion, de parti et de religion morale, le conseil d'État, en haine du scandale et dans l'intérêt du bon exemple, devrait l'autoriser à changer de nom.

Il est vrai (mais je descends aux circonstances atténuantes) que Taine avait gratté jusqu'au nu les prétendues doctrines de M. Cousin. Lisez les Philosophes français du dix-neuvième siècle. C'est le meilleur et le plus honnête pamphlet qu'on ait écrit depuis longtemps en faveur de la vérité.

Les journaux se sont abattus sur Meyerbeer comme sur une proie. On en a tant parlé qu'il ne m'en reste plus rien à dire. Oui, l'Europe a perdu un

grand compositeur ; il n'en reste plus que trois vivants : Rossini, qui n'écrit plus; Auber, qui ne veut plus écrire, et Verdi, qui m'a tout l'air de se reposer un peu. Meyerbeer lui-même était sur son dé- .clin, n'en déplaise aux faiseurs d'oraisons funèbres. Il avait débuté à Paris par deux chefs-d'œuvre; Robert et les Huguenots. La musique de Robert, quoique moins originale, moins élevée et même, si l'on veut, plus facile, a plus de charme et un succès mieux assuré que le sublime des Huguenots. Le maître était moins maître à ce premier coup d'éclat; il subissait encore un peu l'influence italienne ; son originalité n'était pas si formée, et, dans tous les cas, son génie avait le vol moins haut. Cependant Robert m'a inspiré, et à beaucoup d'autres sans doute, une prédilection du même ordre que le Cid de Corneille. On reconnaît la supériorité incontestable de Polyeucte, mais on se sent plus jeune en relisant le Cid. Pardonnez-moi si je dis une sottise. Rien n'égale mon incompétence en musique, sauf le plaisir que j'éprouve à entendre la bonne musique. Le quatrième acte des Huguenots a sa place marquée dans la liste assez courte des chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Mais rien ne me corrigera d'adorer ces jolis motifs de Robert, si nets, si mélodiques, si faciles à retenir, si complètement dégagés de pédanterie, qui me représentent si vivement la jeunesse du compositeur, et me rappellent si doucement la mienne.

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Il serait un peu tard pour critiquer le Prophète et l'Etoile du Nord et le Pardon de Ploermel, qui clôt provisoirement la liste. Mais j'ai toujours pensé ou plutôt senti par instinct que Meyerbeer s'éloignait par degrés du grand art, fait pour tous et intelligible aux simples de mon espèce. Il donnait dans la science, dans les mathématiques musicales, dans le compliqué, le bizarre, la manière, et presque à certains moments la puérilité. Ses erreurs, quand il se trompait , étaient assurément les lapsus du génie, mais il avait fini par y retomber si souvent et avec une telle complaisance, qu'on pouvait sans impiété croire son goût un peu faussé. Je souhaite que V Africaine vienne bientôt me donner un démenti. J'accepterai le soufflet avec reconnaissance, s'il ramène dans le bon chemin nos jeunes compositeurs un peu égarés à la suite de Meyerbeer.

Cet homme illustre a prouvé que la faim n'est pas pour le génie une nourrice indispensable. Ce n'est pas dans un grenier, entre les bras d'une Gothon, qu'il a rêvé les mélodies de Robert le Diable. Il laisse une fortune évaluée à trois millions et demi de thalers, qui font plus de treize millions de francs. Le tout, ou presque tout, acquis par héritage; ses œuvres lui coûtaient cher et lui rapportaient peu. On assure qu'il était simple de goûts et presque parcimonieux, mais qu'il ne comptait point avec la gloire. La louange était le seul vin qui lui fît oublier sa

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sobriété naturelle et ses autres vertus domestic'iues. Il tenait un compte scrupuleux des moindres éloges et ne refusait pas d'en payer la note à l'occasion. Le coup de plume le plus méprisable le piquait au vif; s'il découvrait un détracteur de son talent au fond des carrières Montmartre, il courait le fléchir ou l'acheter. Sa politesse avec les gens de presse, mandarins lettrés ou simples Chinois, était réellement Israélite, c'est-à-dire irréprochable et quelquefois excessive. Je n'en parle que par ouï-dire; l'occasion de le voir m'a toujours manqué.

Je connaissais assez particulièrement le maréchal Pélissier, duc de Malakoff , qui vient d'être enlevé à la France et à l'Algérie par une mort foudroyante. Notre première entrevue date de loin ; c'était fort peu de temps après la campagne de Crimée. Un jeune et déjà célèbre artiste tomba chez moi un matin et me dit : « Le duc de Malakoff désire te connaître. Il a lu Ion petit livre sur la Grèce, il a je ne sais quelle idée sur ce pays, il veut en causer avec toi, et je viens te prendre au saut du lit pour te mener déjeuner aux Champs-Elysées. » J'étais alors assez jeune, très-pauvre, à peine connu, et parlant horriblement fier. Une telle invitation, f[ui me paraîtrait toute simple et assez cordiale aujourd'hui, me fit presque l'etTet d'une injure. « Est-ce que le maréchal ne sait pas écrire? S'il n'a ni plumes ni encre, il a du moins des aides de camp et des

officiers d'ordonnance! » Vous entendez d'ici les petites gamineries d'une jeune vanité froissée. Mon ami reporta le message comme il put, mais deux jours après j'eus la visite de M. Appert, aide de camp du maréchal (il est aujourd'hui un des colonels les plus distingués de l'armée), d'ailleurs homme du monde et homme d'esprit s'il en fut. Je sentis un peu de honte au souvenir de mon incartade, et je ne me fis pas prier. Tout Paris a connu le maréchalduc; il est donc inutile que je dépeigne ici sa personne courte, replète et franchement militaire, son sourcil froncé, sa voix rude et tant soit peu nasillarde. Il m'accueillit cordialement et me fît déjeuner à sa gauche. L'appartement qu'il habitait au 115 de l'avenue des Champs-Elysées était à peine installé; beaucoup de pièces hautes et vastes, et à peine trois chambres meublées. Je me rappelle qu'avant de me verser à boire, je fis le geste de servir le maréchal. Il m'arrêta brusquement et me dit unefois pour toutes qu'il avait l'habitude de se servir lui-même. La brusquerie est contagieuse et je trouvai spirituel de répondre carrément (un mot ajouté au dictionnaire par ce pauvre général Gavaignac) à toutes les questions qu'il m'adressa. Ce ton parut lui plaire; il me parla beaucoup de la Grèce qu'il avait parcourue comme jeune ofticier, sous les ordres du général Maison. Je ne devinais pas encore oii il voulait en venir. Mais après le repas, qui fut d'une brièveté

toute guerrière, il me prit à part un instant dans une espèce de fumoir ou de cabinet d'étude, qui était au bout de l'appartement. En quelques mots il m'indiqua que les événements pouvaient le renvoyer en Orient comme grand-duc d'Athènes. Ce projet n'a peut-être existé que dans son cerveau ; peut-être y a-t-on pensé en plus haut lieu; la France avait de bonnes raisons pour souhaiter la chute du roi Othon, qui s'était montré notre ennemi pendant la guerre de Grimée. Le maréchal me demanda si, le cas échéant, je serais homme à suivre sa fortune, et je ne répondis pas non. Je croyais et je crois encore qu'il y a beaucoup à espérer de la nation grecque. Le tout est de la mettre en des mains énergigues, et M. Pélissier avait montré en Algérie qu'il ne reculait pas devant les mesures de rigueur. Je dois dire à sa louange qu'il portait comme un fardeau le souvenir des Arabes enfumés dans une caverne. Il affirmait d'un ton de grande bonne fol que ce n'était pas lui , mais le vent qui les avait tués en rallumant pendant la nuit un monceau de branches accumulées. Il me renvoya ce matin-là avec une familiarité brusque qui n'était pas sans grâce chez un homme habituellernent dur. « Quand vous passerez par ici à l'heure du déjeuner, venez vous mettre à table; vous m'avez l'air d'un bon petit b.... » Je n'abusai guère de la permission, cependant je revins une ou deux fois. Je me souviens même d'avoir

(éprouvé quelque embarras en le voyant traiter durement certains officiers qui sollicitaient son appui. Il ne s'humanisait pas avec tout le monde. On a fait toute une légende sur les propos extra-diplomatiques dont il égaya plus tard son ambassade de Londres. Il vint ensuite à Nancy, où l'Empereur lui avait confié un grand commandement militaire. J'ai su qu'il y avait pleuré de grosses larmes au moment de la campagne d'Italie. C'était la première fois que, lui vivant, on faisait la guerre sans lui. 11 m'annonça unjour savisiteà Saverneenme demandant à dîner. J'avais tenu la chose secrète pour lui épargner les discours à la gare et toutes les sottises officielles qu'il avaitenhorreur.Cependant une indiscrétion répandit le bruit de son arrivée et mit toutes les autorités en l'air. Je l'attendais le dimanche ; il me fit savoir le samedi qu'il était nommé grand-chancelier de la Légion d'honneur et qu'il faisait ses paquets , toute affaire cessante. Je ne l'attendis plus, mais tout l'officiel de la localité fit le pied de grue à l'arrivée de de tous les trains, ce qui nous procura un quart d'heure de bon rire. 11 paraît que dès ce temps-là sa grande préoccupation était d'économiser pour sa vieillesse: singulière idée chez un homme qui devait mourir avec 300 000 francs de revenu !

Je ne sais s'il aura laissé beaucoup de regrets dans l'armée: il était décidém.ent trop dur avec ses inférieurs. Sa brusquerie lui attira souvent des

affaires désagréables, mais je ne le tiendrai jamais pour méchant. Quoi qu'il en soit, il a remporté dans sa vie une belle victoire et porté à la Russie un coup dont elle se sentira longtemps. Il avait assisté à bon nombre de batailles, et jamais, si j'ai bonne mémoire, il n'avait reçu une égratignure.

Il ne m'appartient pas de vous entretenir du salon des Beaux-Arts. Un de mes bons amis, juge trèscompétent, s'est chargé ici de cette besogne, que je fais de mon côté dans un autre journal. Mais je voudrais, sans mériter le reproche d'empiétement, vous soumettre quelques réflexions générales.

Un jour ou l'autre il faudra que les artistes ou l'État, au pis aller, consacrent à nos expositions un bâtiment ad hoc. Cette grange de l'industrie ne fera jamais l'affaire. La sculpture est très-mal dans le jardin, oîi le grand air et la lumière diffuse dévorent toutes les finesses du modelé. La peinture n'est guère mieux installée au premier étage. Il va trop de jour; les toiles du plafond laissent passer une surabondance de rayons qui frisent sur les toiles et accrochent tous les empûtements sans miséricorde. D'ailleurs il fait trop chaud sous ces vitrages: j'ai vu deux ou trois fois le salon déserté pour cause d'ébullition.

On a pris une excellente mesure en exposant à part les ouvrages refusés ; on fera bien à l'avenir de ne pas reléguer les sculpteurs exclus dans un

lieu de ténèbres. La lumière doit être égale pour tout le monde dans un pays comme la France : le soleil, doyen des démocrates, ne refuse ses bienfaits à personne, il éclaire M. Veuillot comme autrefois le bel Antinoiis : ne le rendons pas injuste malgré lui.

Le jury aux trois quarts élu s'est montré plein d'indulgence : il n'a rejeté que l'absurde et l'horrible ; il en a même reçu une assez bonne part. Mais dans l'intérêt du public, on ferait sagement de trier les deux ou trois cents tableaux qui méritent d'être vus, et de les exposer à part. La foule s'arrêterait avec plaisir dans le salon d'honneur, s'il yen avait un. Les curieux iraient ensuite chercher leur vie dans les autres.

Enfin il importe de décider que la grande médaille ne sera plus décernée par les artistes. Jamais ce peuple jaloux ne voudra se donner spontanément un roi. Nous avons vu le jury couronner un sculpteur mort, et refuser le prix à tous les peintres vivants; double scandale en .un seul jour. Meissonier avait pourtant exposé deux œuvres capitales. On lui a refusé la médaille sous prétexte qu'il avait obtenu une récompense de premier ordre à l'exposition de 1855. On savait bien pourtant que les récompenses de 1855 sont internationales, hors classe, et indépendantes du passé, et sans action sur l'avenir. A tout le moins, le jury devait-il rédiger

un procès-verbal de la discussion et dire : Meissonier n'aura pas la médaille, mais nous savons qu'il la mérite.

On disait autrefois, en parlant de rhomœopathie : « Si elle ne fait pas de bien, elle ne peut pas faire de mal. » M. Gouty de la Pommerais a démenti ce dicton populaire.

Je ne sais rien d'intéressant comme ce procès criminel, qui a défrayé tous les journaux, animé toutes les conversations et passionné les trois quarts du peuple français durant une quinzaine. Ne craignez pas que je résume ici les débats que vous avez lus; je me contenterai d'en extraire la quintessence morale.

D'abord, l'affaire du docteur a été un succès pour la magistrature : instruction bien faite, débats conduits avec impartialité, réquisitoire sans violence. C'est la revanche du procès Armand, où quelques magistrats, soit dit sans reproche, avaient heurté de front l'opinion publique. L'arrêt civil surtout, ce coup de poing de la fin, avait créé une sorte d'antagoniste entre le grand corps inamovible que nous respectons tous, et le jury, qui représente le bon sens et la conscience du peuple. On avait vu, pour la première fois depuis longtemps, une aristocratie de sagesse et de vertu moins logique et plus passionnée que la foule. Je ne dis pas que M. Armand n'ait jamais administré de correction à son dômes-

tique, mais je pense, avec la Cour de cassation, que le verdict du jury méritait un peu plus d'égards. Ceci soit dit pour constater que les magistrats de Paris ont sauvé l'honneur du couvent et donné un bel exemple à la province.

Un autre point à relever (mais celui-là est commun aux deux affaires), c'est l'admirable variété d'idées , la prodigieuse richesse de conclusions qui distingue le corps médical. Il suffît qu'un médecin français déclare un fait pour qu'un de ses confrères, également autorisé et muni des mêmes grades, proclame immédiatement le contraire.

Notez aussi que l'homœopathie s'est trouvée, pour la première fois, en présence de l'analyse légale, et l'on a constaté que tous les globules du monde, sans exception, contenaient exclusivement du sucre de lait. La chose était connue, mais non pas avouée. Un des maîtres de la gaie science (nous la distinguerons ainsi de la science sérieuse) avait dit, depuis longtemps, qu'une goutte d'opium jetée dans le lac de Genève ferait un médicament beaucoup plus riche et plus fort que toutes les préparations homœopathiques. Nous avons entendu un pharmacien, celui-là môme qui donnait cent pour cent à M. de la Pommerais sur le prix de ses ordonnances, avouer que ses remèdes ne coûtaient rien. Avis aux bons clients qui payent 2 fr. 50 c. ou

1 fr. 75 c. un llacon de sucre de lait, ou une liole d'eau alcoolisée.

J'ai passé tous les jours, durant cette quinzaine, devant une pharmacie homœopalhique. Les employés et le patron n'avaient qu'une seule occupation au monde : ils lisaient le procès.

Le dernier résultat, mais non le moins intéres • sant de cette affaire, sera d'attirer l'attention publique sur les assurances-vie. Très-grosse question, bien connue en Angleterre, absolument ignorée chez nous, et qui n'est pas indifférente au progrès de la civilisation. Xous en causerons longuement un de ces jours, si vous n'avez rien de mieux à faire.

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