‹ CauseriesChapitre 5 sur 16 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

a Rome n'est plus dans Rome, » ou pourparlerplus net, il n'y a presque plus de Parisiens à Paris. N'en dites rien aux Allemands, auxRusses et aux Anglais qui profitent de la belle saison pour nous faire leur visite. Ils se regarderont les uns les autres ; ils s'écouleront parler à Mabilie, au Château des Fleurs, au pré Catelan, au concert Besselièvre ; et chacun d'eux s'en ira persuadé que les Parisiens ont plus d'accent que d'esprit.

L'empereur et l'impératrice ont fait un mois de villégiature à Fontainebleau, puis ils ont bifurqué sur Saint-Gloud et Vichy. Le bonhomme Dangeau serait fort embarrassé pour écrire la chronique de la cour ainsi dédoublée, à moins d'emprunter les jambes du colosse de Rhodes. Le grand événement de Fontainebleau a été la fondation d'un club de canotiers gentilshommes, sous la présidence de la jolie princesse Murât. On voit que l'alliance anglaise

se dénoue, malgré l'intervention du bon vieux roi des Belges : nous augmentons notre flotte de six pèrissoirs, et de trois youyous. Les journaux n'ont pas dit si les canots privilégiés du petit lac étaient blindés, mais c'est probable. Sans blindage, point de salut : le Kearsage l'a prouvé aux corsaires de l'Alabama.

Depuis que l'empereur esta Vichy et l'impératrice à Saint-Cloud, les faits divers semi-officiels ont pris une couleur des plus originales. On lit que le souverain de trente-sept millions d'hommes s'est tenu les côtes toute une soirée en l'honneur de Gil-Pérez, et que la plus jolie, la plus élégante et la plus mondaine des impératrices a présidé gravement le conseil. C'est le mode renversé, mais il est à remarquer que les affaires publiques n'en vont ni mieux ni plus mal. Je ne crains pas que la sainte alliance profite de l'occasion pour nous envahir à nouveau, mais j'ai peur qu'une trop longue méditation sur la carte d'Europe assombrisse un beau teint transparent et nacré.

Les simples "Excellences se dispersent à l'exemple des Majestés. Tous les jours on apprend que le ministre de ceci a remis son portefeuille au ministre de cela. Touchante confiance, que les banquiers n'imiteront jamais! J'entends dire pourtant que la Banque de Savoie vient de passer la main à la Banque de France; mais on ajoute que cet acte de

renoncement s'est payé quatre millions. C'est ce que la couronne de France a donné dans les temps au prince de Monaco, en échange de son petit droit divin.

Je lis assidûment le cours de la Bourse, quoique je n'aie pas de grands intérêts engagés sur ce tapislà. Mais un philosophe s'amuse de tout, même d'une partie de cartes où il ne doit ni gagner ni perdre. Le résultat de mes observations, qui datent de plusieurs années, c'est que la belle saison fait tout fleurir excepté les afTaires d'argent. Le bulletin d'été ne manque jamais de dire que la Bourse a été nulle, à moins pourtant qu'elle ait été mauvaise. On manque rarement d'annoncer une reprise pour les premiers froids, comme si les papiers en circulation devaient tous remonter à la chute des feuilles. La logique n'a rien à voir dans cette prophétie, et cependant l'expérience lui donne toujours raison. Peut-être existe-t-il certains courants magnétiques qui pèsent sur le marché comme les courants d'air appuient sur le baromètre. Si la loi se confirme, les sages feront bien d'imiter le marchand de bois qui achète en été pour revendre en hiver.

11 paraît assez naturel que les transactions soient moins actives de moitié lorsque la mer, la campagne et la chasse retiennent loin du marché la moitié des acheteurs et des vendeurs. Mais, pour pousser le raisonnement jusqu'au bout, il convien-

drait aussi de donner des vacances à la moitié des agents de change, ou mieux encore de fermer la Bourse un jour sur deux. Les affaires n'en souffriraient pas, puisqu'il n'y a pas d'affaires, et toute une population d'hommes actifs et intelligents jouirait comme nous de la campagne et détendrait ses nerfs au soleil. Les Anglais savent la vie mieux que nous; ils prennent tous de vraies vacances. La manie de campagne dont ils sont possédés profite à la santé publique et au progrès de la population. Ce peuple a doublé en cinquante ans : il comptait 9 500 000 individus en 1810, et 19 700 000 en 1860. Je n'ose pas vous dire dans quelle proportion nous nous sommes multipliés durant la même période.

On commence pourtant à comprendre chez nous que le bitume et le gaz ne sont pas des éléments de bonheur. Les familles les plus riches et les plus éclairées vivent huit mois aux champs et quatre dans les villes. Paris ne bat son plein que vers la fin de décembre et la marée humaine y descend dès les derniers jours d'avril. Mais il faudra du temps pour que la simple bourgeoisie entende ses intérêts et se crée de nouvelles habitudes. Nous avons les chemins de fer, nous n'avons pas encore la manière de nous en servir. L'alimentation publique a fait des progrès incontestables, mais la circulation est en retard. Nous commençons à consommer autant de pain, de viande et de vin que notre santé en ré-

clame; il faudrait que chaque citoyen consommât dans son année cinq ou six cents kilomètres de plus. On y viendra.

Cette révolution inévitable, et désirable, étonnera d'abord un peu les directeurs de nos théâtres : je crois qu'en fin de compte ils n'y perdront rien. Du temps qu'on ne pouvait sortir de Paris sans se ruiner en poste ou s'étouffer en diligence, le peuple caserne dans la ville avait contracté l'habitude du spectacle, à défaut d'autres plaisirs. L'État, dispensateur de tous les privilèges, obligeait les théâtres à s'ouvrir en tout temps, de peur que les internes de Paris ne fussent privés de récréation pendant les soirées de juillet. Mais comme l'autorité n'était pas assez forte pour contraindre le public à s'enfermer dans une étuve et à payer ce supplice-là, les théâtres mangeaient de l'argent depuis les lilas jusqu'aux vendanges, sauf à se rattraper sur les recettes d'hiver.

La liberté proclamée depuis six mois et inaugurée depuis trente jours adaptera ce vieux plaisir du théâtre aux besoins et aux mœurs de la société moderne. Il y a mille bonnes choses en germe dans ce décret impérial : la liberté d'ouvrir boutique, qui n'est pas méprisable, et la liberté de fermer, qui vaut encore mieux en juillet. Quelques-uns de nos confrères ont ri de voir que six ou sept théâtres inauguraient la liberté par une clôture. Ce qui m'é-

tonne, moi, c'est que tant de théâtres aient cru devoir rester ouverts. La comédie, le drame et l'opéra sont des objets de consommation comme le pain, la viande et la ^alett^ : il n'en faut pas servir au peuple plus que son appétit ne lui permet d'en manger chaque soir. Vous verrez que dans quatre ans, lorsque les directeurs connaîtront un peu mieux les besoins de la place, on n'ouvrira pas plus de quatre ou cinq théâtres pendant les mois d'été : juste assez pour que les Anglais, les Allemands et les Russes aient un échantillon de l'art français.

Ou bien on construira, pour la belle saison, des salles aérées, fraîches, commodes, véritables lieux de plaisir, comme j'en ai rencontré dans les plus modestes villes d'Italie.

Ou bien encore les directeurs des vieilles salles modifieront si bien leurs tarifs que la modicité des prix attirera les pauvres eux-mêmes, et fera descendre le goût du spectacle dans les dernières couches du public. Il y a dans Paris cent mille individus qui font queue pour un gratis sous le soleil intolérable du 1.5 aoijt : ceux-là, je vous en réponds, ne sont pas des sybarites ; ils ne craindront pas la chaleur, si vous leur donnez Molière ou Rossini pour quinze sous. Reste à savoir quelle est la meilleure combinaison, ou de fermer trois mois, ou de jouer devant les banquettes, ou d'user le mobilier du théâtre pour des recettes de cent francs.

L'expérience en décidera; mais du moins on ne verra plus un directeur se ruiner par ordre, en vertu d'un caliier des charges imposé et accepté aveuglément.

Aux approches de l'hiver, les coupons d'avantscène et les billets d'orchestre reprendront faveur comme le 3 p. 100 et les actions du Crédit mobilier. Alors les directeurs profiteront de la hausse pour élever leurs prix. Ils vous feront payer d'autant plus cher que la pièce sera meilleure et le succès plus éclatant. Jusqu'à ce jour, et très-injustement, une stalle du Vaudeville a toujours coûté le même prix, soit qu'on donnât la deuxième représentation des Faux bonshommes ou de la Dame aux Camélias, soit qu'une demi-douzaine de pauvres acteurs, mourants d'ennui, célébrât les funérailles de M. et Mme Fernel. Quant aux premières représentations, les directeurs ont pris la sotte habitude de les donner pour rien devant les concurrents, les ennemis de l'auteur, et tous ceux qui ont un intérêt direct à faire tomber la pièce. Tandis que trois ou quatre cents personnes dans Paris offrent en vain deux, trois ou quatre louis pour un strapontin de bois dur, on offre les meilleures loges et les fauteuils les mieux rembourrés aux critiques qui égorgeront l'auteur et le théâtre dans leur feuilleton du lundi. Mauvaise combinaison : la dignité du journalisme ne s'en trouve pas mieux que l'intérêt de la di-

reclion. Les théâtres eî les journaux vivent dans une intimité iiargneuse comme les filles et leurs souteneurs. L'administration se prétend exploitée et battue; elle additionne avec amertume les billets que la presse lui a soutirés en un an. Le journal, de son côté, fait l'addition de toutes les réclames qu'il a insérées gratis dans l'année, et prouve qu'il y amis du sien. Ce n'est pas encore tout : sotto voce, certains directeurs laissent entendre que leur budget est grevé de subventions secrètes. S'ils déposent leur bilan, on raconte autour d'eux que l'infâme journalisme les a mangés tout vifs. Ne vaudrait-il pas mieux convenir une fois pour toutes que le théâtre et la presse rentreront dans le droit commun, les directeurs payant leurs réclames au prix du tarif, les critiques payant leurs places au prix du bureau? Le moment est bien choisi pour commencer cette réforme : il n'y a plus un seul forban au rez-dechaussée des grands journaux.

Je serais bien curieux de voir jouer une pièce nouvelle devant toute une salle de bon argent. Il y aurait des effets singuliers, des émotions imprévues, le public étant plus vrai, plus neuf et moins blasé. La direction serait sage de ne point exagérer le prix des places : Balzac a fait une douloureuse expérience à la première représentation de Quinola. Les spectateurs qui ont payé trop cher deviennent plus exigeants que les autres. Il ne faut élever les

tarifs qu'après un succès éclatant, bien et dûment constaté. Il faut savoir aussi les abaisser à temps, et lâter constamment le pouls du bon public. Les directeurs anglais ont pris une habitude qui ne tardera guère à se naturaliser chez nous. Le prix de toutes les places sera réduit de moitié à partir de neuf heures et demie. C'est une chose qui se fait déjà, mais malproprement, sans ordre, avec mille petites friponneries, par le ministère des vendeurs de contre-marques. Du moment où le directeur est un marchand assimilé à tous les autres, il a le droit d'écouler à prix réduit, comme un solde de marchandises, les billets qu'il n'a pu placer autrement.

Les effets de la liberté sur l'art et la littérature dramatiques n'ont pas pu se montrer en un mois, et en un mois de morte-saison. Deux théâtres seulement ont tâté du répertoire classique que tous semblaient prêts à dévorer. La Porte-Saint-Martin a bientôt renforcé Molière de Rossini et de Bellini, parce que Molière joué médiocrement n'exercerait pas à lui seul une attraction bien puissante. Jamais je ne payerai pour entendre en juillet les chefsd'œuvre que je sais par cœur, si vous ne me garantissez une exécution hors ligne. Le petit Théâtre- Déjazet ne semble pas avoir trouvé un filon nouveau dans Tartuffe : le voilà qui fait relâche à peu près tous les soirs. Au résumé , cette première

expérience n'aura guère servi qu'à mettre en relief la troupe savante, exercée, presque infaillible, qui attire l'Europe entière au coin de la rue Richelieu.

On peut prédire à coup sûr que les nouvelles conditions du théâtre développeront jusqu'à l'excès cette locomotion perpétuelle qui est entrée depuis cinq ou six ans dans les mœurs de nos artistes. Il se signera moins d'engagements à longs termes; comédiens et directeurs se prendront, se quitteront et feront perpétuellement la chaîne des dames. Chacun voudra sa part de la liberté proclamée. Deux théâtres ou trois auront un répertoire et une troupe. Les autres s'en tiendront à la nouveauté sous toutes les formes : nouveauté des ouvrages et des visages. Étant donnée une pièce inédite, on recrutera les exécutants un peu partout. C'est ainsi qu'un fabricant de soieries fait faire une mise en carte spéciale pour chaque dessin nouveau. Nous garderons pourtant des théâtres de répertoire et de troupe, comme il y a dans le commerce des maisons qui ne traitent que l'article uni, à la porte d'un magasin de nouveautés.

Le génie des auteurs sera-t-il étouffé dans ces convulsions? J'en doute. Les plus grands hommes du théâtre, Shakspeare, Molière, Rossini ont travaillé longtemps pour des troupes ambulantes, presque foraines, qui se renouvelaient sans cesse au gré

du hasard. Les vieux moules de l'opéra, du drame et de la comédie sont tellement usés qu'on rendrait service au public en les bi-isant une bonne fois. Je vois en France un certain nombre d'esprits vraiment originaux qui tentent des voies nouvelles : c'est Dumas fils, Augier, Barrière, Labiche, Lambert Thiboust, Meilhac, Sardou. Ils cherchent, ce que personne n'a fait avant eux, au lieu de couler de la pâte dans le vieux gaufrier comique. Quelques-uns ont trouvé; d'autres trouveront peut-être. La comédie et le vaudeville sont déjà, quoi qu'on dise, dans la voie du progrès. Le drame est arrêté, malgré le talent incontestable des Dennery et des Féval : ils se recommencent et se rabâchent à satiété; le siècle demande autre chose. Il n'y a plus d'opéra possible au monde, si l'on ne crée un élément nouveau. Scribe a épuisé avant sa mort la mine admirable qu'il avait ouverte lui-même. L'opéra-comique est fini, plus que fini. Félicien David, Maillarf, Grisar, les rares compositeurs originaux qui nous restent , attendent le bec dans l'eau qu'on leur trouve des situations musicales. C'est pourquoi j'applaudis à la révolution qui bouleversera tantôt le sol de nos théâtres : non-seulement parce que la liberté ne saurait être mauvaise en soi, mais aussi parce qu'il était temps de faire table rase. Le jour où les grands arbres d'une vieille forêt se couronnent au lieu de croître, on défriche le terrain et l'on

voit pousser des récoltes admirables sur un fonds qui semblait épuisé.

Pourquoi le galant homme qui gouverne le Gymnase est-il le plus habile directeur de Paris?

Parce qu'il n'a pas hésité à rompre avec le vaudeville de Scribe et de Bayard, le jour où Dumas fils a créé un art plus vivant et plus vrai. Parce qu'il s'est hâté d'ouvrir ses portes à Sardou , un autre débutant, moins hardi, moins profond, moins nouveau, mais doué d'une finesse et d'une dextérité prodigieuses. Quand vous lirez cette chronique, vous aurez probablement vu et applaudi le Don Quicholte de Sardou, Paul Dalloz et Gustave Doré. C'est un grand avantage que vous aurez sur moi, car je suis toujours à la porte de Quimper, au milieu des blés noirs qui fleurissent, et ma lorgnette ne porte pas aussi loin que le télescope d'Herschell. Je n'ai su que par ouï-dire le début éclatant de Mlle Honorine au Palais-Royal ; j'admire de confiance le Don Quichotte qui se joue aujourd'hui même, à l'heure où je fais de la prose au fond d'un petit manoir isolé. Mais j'ai vu dans l'atelier de Doré les costumes qu'il dessinait pour la pièce; j'ai assisté à une conférence du grand artiste avec don Lesueur, qui semblait pénétré de l'esprit de son rôle ; je connais et je goûte beaucoup cet aimable Victorien Sardou, qui ressemble, par l'audace et par le visage au jeune vainqueur de Marengo;

j'ai beaucoup travaillé dans ma vie avec Paul Dalloz, directeur-gérant des deux Moniteurs. C'est un jeune homme très-bien né, comme son nom l'indique; en outre, gentleman accompli et doué d'une activité d'esprit singulière. Il a plus de nerfs qu'il n'en faudrait pour mettre en mouvement deux ou trois corps humains ; il est actif, curieux, inquiet, passionné pour les choses nouvelles et les découvertes en tout genre; sa porte et son esprit sont ouverts à toute heure aux idées de progrès. Sans avoir, il s'en faut, l'encolure d'un Hercule, il a donné de rudes coups d'épaule à toutes les nouveautés utiles de notre temps.

Je ne sais pas encore au juste si le Moniteur du soir sera compté parmi les nouveautés utiles. Des journalistes que j'estime, des orateurs que j'admire ont exécuté une charge à fond de train contre cette feuille privilégiée qui trouve le secret de payer six centimes de timbre et de se vendre un sou, prix fort. D'un côté, j'apprécie infiniment toutes les combinaisons qui noircissent le papier blanc, multiplient les lecteurs et étendent la matière abonnable; de l'autre.... les discussions politiques sont interdites à la Nouvelle Revue de Paris. Pour tout concilier (car je suis un homme conciliant, quoi qu'on dise), je ne crois pas que le Moniteur du soir doive porter préjudice à aucun des journaux existants. On l'achètera, j'en suis sljr,

pour avoir la primeur des nouvelles officielles, pour y lire Théophile Gautier, Méry, une rédaction littéraire au-dessus de toute comparaison. Mais on s'empressera de prendre en même temps quelque feuille un peu moins authentique, ne fût-ce que pour entendre la voix des simples mortels, pour recueillir des opinions non officielles, et même (pardonnemoi, grand peuple!) pour rencontrer les canards qu'un Moniteur ne publie pas.

Juste au moment où l'on criait bien haut que l'of- • ficiel du soir allait tuer tous ses confrères, mon ami Millaud n'a pas craint de fonder deux nouveaux journaux, l'un politique et financier, l'autre purement filtéraire, hebdomadaires tous les deux. La modestie, cette auréole des gens de lettres, me défend de vous dire que ces feuilles ont une rédaction du premier choix car j'écris régulièrement dans la première et je compte travailler pour l'autre. Ce que je peux avancer sans rougir, c'est que Lamartine, Dumas, Alphonse Karr et plusieurs autres individus bien famés signent leur nom dans les deux journaux de la semaine , sans compter Léo Lespès et Timothée Trimm qui sont évidemment deux personnes, car un seul homme ne pourrait en faire tant. Les deux journaux réunis ne se vendent que six sous; isolés, ils valent quatre sous pièce. Aussi les vendeurs ont-ils soin de les tenir séparés. Dans un petit voyage que j'ai fait la semaine dernière, j'ai

trouvé le journal littéraire seul de son bord à la gare de Quimper. A Lorient, on n'avait que le journal politique; à Vannes, le littéraire avait mis l'autre en fuite et le champ de bataille lui était resté. Je n'ai pas poussé mes recherches plus loin, parce que je n'allais pas jusqu'à Nantes; mais au retour j'ai trouvé la politique régnant à Vannes, les lettres à Lorient et la politique à Quimper. Je signale cette malice des vendeurs pour que l'excellent Millaud la connaisse et la déjoue; mais je crois qu'il aura du mal.

Voilà donc quatre journaux, tous bien portant et bien achalandés, réunis en faisceau dans les mains d'un seul homme. C'est une force, politique à part. Je ne crois pas que M. Millaud ébranle souvent les rois sur leurs trônes : s'il le faisait par accident, il est si doux et si bonhomme qu'Une s'en consolerait jamais. Mais avoir dans le pays une clientèle de lecteurs innombrables, imprimer à coup sûr des kilomètres de papier, c'est le moyen de servir puissamment le progrès en propageant tout un monde de connaissances utiles. On peut taquiner Millaud , ses annonces mnémotechniques et ses voitures à la Barnum; il est doué d'une philosophie et d'une persévérance Israélites. Faites pleuvoir sur lui les quolibets : il rira finement, ouvrira son parapluie e^ travaillera de plus belle. Barnum tant qu'on vou dra, mais Barnum bienfaisant, car il fait écrire et il

fait lire. J'avoue qu'en se dévouant aux intérêts du peuple il s'expose au danger de refaire une grande fortune: un journal qui réussit, c'est un capital tout créé.

Xous avons tous assisté à la naissance du Nain- Jaune. Un jeune journaliste audacieux, pétulant et brillant s'éveille un beau matin avec le vague projet de fonder quelque chose. Il trouve un titre en mettant ses bottes, il rencontre un imprimeur en traversant la rue, il fait un tour de boulevard etrecrute une rédaction : le journal est fait, l'hameçon est jeté. Que le public y morde, et demain le fondateur entre en possession d'un fort joli revenu. Il en jouit un an, deux ans, puis il trouve plus gai de capitaliser ses rentes et il vend la feuille à un ami. Connaissez-vous une industrie, un commerce, une culture où les fortunes s'improvisent aussi lestement? Mais il faut réussir, c'est comme un coup d'État. Malheur aux vaincus! Je connais deux honnêtes garçons de beaucoup de savoir et d'esprit qui se sont obérés pour toute leur vie en essayant de fonder deux journaux. J'en sais un autre qui a lutté plus d'un an contre l'indifférence obstinée du public. Il est artiste, il est philosophe, il sait le monde, il a des amitiés de choix. Son journal a été charmantdès le premier numéro : c'était comme un salon oii dix hommes vraiment distingués prenaient leurs ébats sous le masque. Eh bien ! le public n'y venait

pas, et la Vie parisienne n'a franchement réussi qu'à

sa deuxième année.

On dit que le Nain-Jaune, vendu par Aurélien Scholl, va se donner le luxe d'un cautionnement et traiter les questions politiques. J'ai lu je ne sais où une composition de troupe qui rappelle les beaux jours de la barrière du Combat : Veuillot,Proudhon, Silvestre, Barbey d'Aurevilly, UlissePic.Granier de Cassagnac; les simples faits divers seront rédigés par quelqu'un de la Halle. Si la nouvelle est vraie, je plains les pauvres chrétiens qui seront exposés dans ce cirque! Mais le succès d'un tel journal est assuré. Le public aime les orateurs, les artistes et les savants qui font honneur à la France ; il les aime presque autant que le bœuf, le porc ou le mouton. Vite! qu'on les égorge, qu'on les découpe, et surtout qu'on les serve bien saignants! Le plus beau de l'affaire est que personne n'échapperait aux dents de cette rédaction fauve. Les cléricaux s.eraient mordus par Proudhon, les libéraux seraient assommés par les autres. MM. Pouchet, Musset et Joly se verraient éreintés à la première p ige; MM. Pasteur, Flourens et Dumas recevraient leur compte à la deuxième.

Je vous disaislemois dernier que la France prend goût aux questions sérieuses. Elle vient de me donner raison une fois de plus en se passionnant pour et contre les générations spontanées. Je résume l'affaire en quelques mots pour ceux de mes lecteurs

qui n'en auraient pas une idée nette. Il s'agit de savoir si certains animaux peuvent naître sans père ni mère ; si la matière organique en décomposition peut se réorganiser spontanément sous des formes nouvelles. Etant donné de l'air pur, de l'eau pure et un corps organique comme la filasse de chanvre ou la levure de bière, est-il possible de développer des infusoires dans ce mélange par une sorte de fermentation animale?

Oui! répondent MM. Pouchet, Musset et Joly; et ils le prouvent par des expériences aussi belles que concluantes. Ils démontrent que l'eau, l'air, la filasse, tous les éléments employés ne contiennent aucun œuf, aucun germe microscopique. Bientôt le mélange s'anime et l'on y voit la vie foisonner sous les formes les plus diverses. J'aime à croire que vous devinez l'importance d'une telle solution. Si un petit animal, gros comme la centième partie d'une tête d'épingle, a pu naître spontanément, rien n'empêche que la nature, par ses propres forces, ait formé, dans d'autres temps et d'autres conditions, des baleines, des éléphants, des lions, voire des hommes.

Cette doctrine n'est pas nouvelle; on l'enseignait sans scandaliser personne dans les plus grandes écoles de l'antiquité. Mais elle a le malheur de contredire un texte hébreu : il faut opter entre la tradition religieuse et l'expérience scientifique. Vous

n'êtes pas sans avoir entendu dire que certaine tradition, battue en brèche par le progrès, se débat depuis quinze ans avec une énergie admirable et fait tête à l'ennemi de tous côtés. Elle est forte, elle est habile, elle est riche, elle s'appuie sur des sentiments et des intérêts qui lui donnent une base solide. Le jour où M. Pouchet et ses amis ont trouvé la solution du problème, il y a eu, grûce à eux, une bonne position à prendre et une riche cause à plaider. On n'avait pas besoin d'être sorcier pour prédire que leur contradicteur, quel qu'il fût, serait choyé, fêté, acclamé, poussé et comblé de tous les biens de la terre, par le grand parti de la tradition. C'est à M. Pasteur que cette aubaine échut.

M. Pasteur prétend que toutes les générations prétendues spontanées s'expliquent par une pluie de petits œufs microscopiques dont l'air est littéralement infesté. 11 ne les montre pas, ces œufs tombés du ciel, mais il les garantit, et c'est beaucoup. Une bonne aftirmation bien lancée a plus de prise que toutes les preuves du monde sur les braves gens qui ont la foi. M. Pasteur a prêché en Sorbonne au milieu d'un concert d'applaudissements qui a dû faire plaisir aux anges. Mais M. Joly a parlé dans l'amphithéâtre de l'École de médecine avec une précision, une simplicité, une force d'évidence que j'ose appeler diaboliques. Voilà le monde savant divisé en deux camps, dont l'un admet les générations

spontanées parce qu'elles sont évidentes et 'l'autre les nie obstinément parce qu'elles semblent révolutionnaires. Notez bien que les expériences de M. Pouchet ne contredisent que la Bible sans attaquer la divinité. Aux yeux de la philosophie déiste elles prouvent seulement que Dieu n'a pas encore tout à fait abdiqué sa vertu créatrice. Mais l'école de la tradition aime mieux contester un pouvoir à Dieu que d'abandonner un texte juif.

Qui est-ce qui nous mettra d'accord? Ce n'est pas l'Académie des sciences. M. Pouchet et ses amis avaient accepté son arbitrage , quoiqu'elle se fût prononcée d'avance en faveur de leurs adversaires. Mais lorsqu'on en vint au fait, M. Flourens, M. Dumas et les autres pontifes bernèrent si outrageusement les pauvres avocats delà génération spontanée, qu'ils résolurent d'en appeler au public.

Oh, les Académies ! Le Journal des Savants, publication académique , entreprend la démolition d'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, le plus illustre des savants qui l'ont honorée : mais il n'était pas orthodoxe. On tresse des couronnes à M. Pasteur, parce qu'il pense bien; on donne des étrivières à MM. Pouchet, Musset et Joly, parce qu'ils pensent. Vous entendez des vieillards renier leur passé, insulter leurs maîtres , étouffer leur conscience , par esprit de coterie ou d'académie.

Mais la raison publique aura beau faire : les aca-

démies régneront encore longtemps. Elles ont des revenus qui leur attirent des hommages. Elles me font penser à ces vieilles femmes riches, malades, un peu folles, qu'on entoure de soins pour en obtenir quelques sous.

Puisque nous sommes en pleine antiquité, on me permettra peut-être d'effleurer la question Montmorency : du bout des doigts, pas plus, car elle est toute brûlante. Un décret qui n'avait rien de scandaleux, puisqu'il n'était pas même public, un bon petit décret de poche a transmis à M. de Talleyrand- Périgord le titre de duc de Montmorency. Le nouveau duc est, dit-on, un jeune homme accompli, âgé de vingt-sept ans, et de tout point recommandable : il ne lui manque rien que d'avoir gagné deux ou trois batailles; mais encore fallait-il en trouver l'occasion. Je ne suis pas jaloux de la faveur qu'il a obtenue; le plus simple cottage, dans la vallée dont il porte le nom, ferait beaucoup mieux mon afl'aire: mais, il y a, dit-on, une douzaine de grandes familles qui revendiquent cette couronne sans duché, en vertu de droits héréditaires. Qu'on se débrouille ! Pour un simple amateur, le décret personnel du 14 mai 1864 a surtout un intérêt de curiosité historique. Il nous apprend que ce titre de duc, créé en 1551, il y a trois siècles, a déjà satisfait l'orgueil de quatre familles différentes. Henri II l'a donné, Louis XIV l'a transmis, Louis XV l'a transféré,

Louis-Philippe l'a laissé prendre , et Napoléon III l'a ressuscité. Je voudrais bien savoir si tous les titres qui nous font bayer aux corneilles ont fait aulant de voyages que celui-là? Toutes nos théories sur la transmission des vertus par le sang pécheraient par la base, car il n'y a pas plus de sang Montmorency dans un Montmorency qu'il n'y a de veratrum ou d'opium dans une dilution homœopathique. Voilà mon sentiment, mais je doute qu'il exerce une grande influence sur la décision des tribunaux.

Nous n'avons eu, depuis un mois, qu'un procès intéressant : je parle du procès, et non de l'accusé. Celui-là était un furieux de la plus dangereuse espèce , assez improprement décoré du nom de Boyeldieu. Non-seulement il avait envoyé sa victime dans l'autre monde, mais il avait écharpé toutes les autorités de la commune, pour épuiser un reste de mauvaise humeur. Si on l'avait jugé l'année dernière, ou seulement il y a trois mois, son affaire élait nette. Mais il est arrivé devant la cour d'assises après l'exécution de la Pommerais : on peut dire que l'assassin de Mme de Pauw lui a sauvé la vie. Les jurés étaient si fortement prévenus contre la guillotine, que le ministère public a dû plaider la cause de la loi. Il l'a fait en bons termes, avee beaucoup de noblesse et d'humanité, sans décourager les braves gens qui rêvent un régime plus doux.

Cependant le jury a tenu bon ; il a usurpé le droit de grâce que la constitution réserve à l'Empereur. Admettre les circonstances atténuantes, c'était signer avant l'arrêt une commutation de peine. Je signale le fait, parce qu'il est de bon augure : lorsqu'une révolution est acccomplie dans les mœurs, elle ne tarde guère à se traduire dans les lois.

Je n'ose pas affirmer que les jurés d'outre-Manche useront de la même clémence envers l'assassin de M. Briggs. L'émotion est vive; songez donc! un homme égorgé en ville, dans un wagon du chemin de fer de ceinture ! Autant dire l'omnibus de la Madeleine à la Bastille 1 Chacun songe à soi et craint le même sort.

Pour moi, le point saillant de cette triste aventure, c'est la froide résolution, la cruauté tranquille de ce Germain qui tue un homme dont la montre lui plaît. Ne croyez pas que la misère l'ait poussé, qu'il ait pris une montre pour l'échanger contre du pain ! Non, il en avait une qui n'était pas de son goût, il se promettait depuis quelque temps d'en acquérir une autre en tuant quelqu'un; il faisait part de ce projet à ses amis et connaissances.

Nous avions à Saverne, il y a deux ou trois ans, un gaillard du même caractère, Germain comme ce Millier, et aussi froidement scélérat. Il avait travaillé chez un boulanger de la ville ; pour le moment, il posait des rails sur le chemin de fer. Tous les

jours, en allant au chantier, il disait à ses' camarades : « Qui est-ce qui veut venir à Benfeld? Nous tuerons la vieille Marguerite Reibell, et nous prendrons son argent. » Les autres répondaient par des considérations toutes pratiques; on lui parlait des gendarmes, des juges et du bourreau qui est à Strasbourg. « Ah! bah! répliquait-il, nous ne nous laisserions pas prendre. » Enfin, deux camarades s'en allèrent à Benfeld avec lui. Ils étranglèrent Mlle Reibell et sa servante, firent main-basse sur 7 ou 8000 francs en or, et partirent pour Strasbourg après avoir eu soin de donnera manger aux vaches de leurs victimes. A Strasbourg, ils débutèrent par commander leurs photographies, puis ils prirent du bon temps. L'Allemagne est à deux pas; ils ne songèrent pas même à passer la frontière. Leurs camarades du chantier, à la première nouvelle du crime, avaient dit : « Ah! les gaillards! » et raconté la chose naïvement. On savait dans toutes les brasseries le nom des trois bons garçons qui avaient fait le coup. La justice en prit deux; le principal coupable était parti pour Londres. Non qu'il songeât à se cacher! mais il avait toujours eu l'idée de voir l'Angleterre, comme Millier avait convoité la montre de M. Rriggs. Il revint bientôt à Saverne ; un gamin le fit voir à un sergent de ville qui l'arrêta facilement. Il fut tout étonné de cette'mésaventure, mais il conta avec une satisfaction visible qu'il avait fait

le monsieur en Angleterre et roulé dans des voitures à quatre chevaux. On lui coupa le cou, mais il mourut sans se douter que le bien et le mal sont deux choses distinctes. Ces Germains sont une race intéressante à connaître. Il y a parmi eux des païens sublimes comme Gœthe, des mystiques comme Klopstock, des martyrs héroïques comme Robert Blum, de gros hommes pâles qui suent la bière, des chasseurs sveltes et fringants, des goinfres bourrés de choucroute, des vierges blanches, nourries de la rosée des fleurs. Mais souvent, au milieu de l'infinie variété qui naît du croisement des races, on voit paraître un échantillon pur du type primitif, un barbare de l'an 500.

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1" SEFTEaiBRE.

Il y a trente jours environ, au moment de signer cette chronique mensuelle, je me félicitais en moimême d'un bonheur rare et nouveau. C'était la première fois que je causais avec vous sans vous annoncer la mort de personne. Le destin qui donne à mes bavardages une couleur nécrologique semblait être enfin désarmé.

Ce que c'est que de nous! Tandis que ma petite prose s'en allait gaillardement vers une imprimerie de Paris, une lettre bordée de noir m'apportait de Paris au fond de la Bretagne le deuil le plus cruel et le moins attendu. L'homme de bien à qui je dois le peu que je suis devant le public, celui qui m'a deviné, aidé, conseillé, réveillé quelquefois et plus souvent apaisé, soutenu d'une main paternelle dans toutes mes défaillances, M. Hachette était mort; et je ne le savais pas même malade; et la nouvelle m'est arrivée si tard que je n'ai pas même vu le cer-

cueil où dormait cette prodigieuse et bienfaisante activité!

Je n'ai connu que par le récit de nos amis communs les détails de cette mort et de ces funérailles 011 le regard d'un étranger n'aurait pas su reconnaître les parents des simples amis, tant la douleur était universelle. En quelques jours, les hommes de son intimité av; ient vieilli de dix ans : ils chancelaient sur le chemin du cimetière. « Sa mort nous a décapités, » disait M. Geruzez, notre excellent maître; « en le voyant si jeune et si actif, lui qui était de notre âge, on oubliait qu'on avait soixante ans! «Les Littré, les Quicherat, les Lesieur, les Patin, les Saintine, les meilleurs, les plus honorables, les plus illustres de ses contemporains enterraient avec lui leur dernière jeunesse. Les auteurs qu'il publiait, les employés de sa librairie, les ouvriers qu'il occupait, tout ce qui l'avait connu l'a pleuré : il est presque inouï qu'un homme si riche et si puissant ait laissé tant de regrets sur la terre. C'est qu'il était le moins égoïste et le plus désintéressé des riches, et que dans celte immense fortune accumulée par le travail il n'y avait pas une obole du bien d'autrui.

M. Hachette s'était fait une loi de ne jamais plaider contre les gens de lettres. Si quelqu'un d'entre nous lui avait emporté son argent, il eût crié par la fenêtre : « Gardez-le, mais ne revenez plus! » On le

savait, et presque personne n'a abusé d'une si excessive délicatesse. Il se louait beaucoup de ses rapports avec les écrivains. En thèse générale, défiez-vous des éditeurs qui médisent de la littérature. Ceux qui nous traitent de mangeurs et de paniers percés croient excuser ainsi leurs rapines. Ils nous volent notre argent parce que nous en ferions un mauvais usage.

Je ne sais pas combien de millions M. Hachette laisse à ses héritiers; je suis à peu près sûr qu'il a versé exactement la même somme entre les mains des littérateurs. Il partageait avec nous le produit de nos livres, comme un bon métayer partage la récolte avec son propriétaire. L'auteur donne sa prose, capital embarrassant, difficile à placer, dont il ne saurait point tirer parti lui-même; l'éditeur fournit son argent, ses soins, son activité, ses relations, ses magasins, ses employés, toute une vaste et puissante machine quidistribue le livre broché jusqu'aux extrémités de l'Europe et de l'Amérique. Le traité que l'auteur et l'éditeur signent côte à côte est un acte de société temporaire où chacun des contractants apporte une part égale en vue d'un bénéfice à partager. Seulement, l'éditeur a le temps de publier cinquante volumes, tandis que l'auteur en écrit un; c'est pourquoi il s'enrichit plus vite.

Cette inégalité logique et nécessaire, M. Hachette la compensait de son mieux par les plus aimables

pi'océdés. Sa maison large et magnifique n'était pas plus à lui qu'aux écrivains de sa librairie, promus l'un après l'autre au grade d'amis. Tout l'hiver, il tenait table ouverte; il donnait des concerts et des bals somptueux oii j'ai vu plus d'une fois les philosophes de la rive gauche écarquiller leurs yeux éblouis. En été, il ouvrait ses châteaux aux grammairiens, il promenait les commentateurs dans ses breaks, il invitait poètes, romanciers et pédagogues à des chasses à courre. Chaque soir, vers six heures, on donnait un coup de filet dans cette énorme manufacture du boulevard Saint-Germain; on arrêtait pêle-mêle les écrivains, les professeurs, les artistes, on chargeait les prisonniers dans de grandes voitures et on les transportait en masse au Plessis- Piquet. Quelle bonnes journées j'ai passées là, l'été dernier, avec Gustave Doré, Bida et tant d'autres! La bonne, cordiale et prévoyante hospitalité! Notre excellente Mme Hachette était clouée sur son lit, avec une jambe cassée, et pourtant sa vigilance maternelle se devin.iit partout dans la maison. Elle pensait à tout, et môme à retarder les pendules pour retenir ses hôtes jusqu'au lendemain. Rien n'était oublié, ni voire livre de prédilection sur la table de votre chambre, ni le plat que vous aviez trouvé bon quinze jours auparavant. Mme Hachette savait le soir quel convive avait dîné de bon appétit, quel autre avait paru indifférent aux suavités de la

cuisine. Pardonnez-moi ces humbles détails : la vraie bonté est celle qui s'étend jusqu'aux infiniment petits de la vie, et c'est dans la maison de M. Hachette que j'ai trouvé les plus fines délicatesses du cœur. Il n'est pas rare, grdce à Dieu, de rencontrer une famille étroitement unie, mais la plupart du temps ceux qui s'aiment ainsi se cloîtrent dans un cercle, vivent pour eux, écartent les étrangers, et font de leur intimité un égoïsme à plusieurs têtes. Le côté original de cet intérieur, c'est qu'il était ouvert à plus de cent personnes et qu'on y sentait pourtant la chaleur des affections concentrées.

Les journaux ont tout dit sur l'activité de cet honnête homme qui sut tirer de son cerveau un capital presque fabuleux ; mais il faut l'avoir approché comme nous pour savoir à quel point il restait simple et doux au milieu du travail même. Les grands ouvriers, en général, sont comme les machines à haute pression : malheur à qui se prend dans leurs engrenages! M. Hachette quittait, reprenait, suspendait ses plus sérieuses occupations pour causer avec un ami, pour caresser un enfant, pour écouter un importun. Il a mené de front cent idées, sans être possédé par aucune. La moindre nouveauté l'enflammait; il n'apercevait pas un obstacle, même à deux Jieues de sa route, sans chercher à le soulever; ses enfants l'accusaient respectueusement de poursuivre les affaires mauvaises et de leur tour-

ner le dos dès qu'elles étaient devenues bonnes : toute sa conduite était l'expansion d'une nature riche, vaillante, multiple, qui se complaît dans l'effort, mais qui n'en est point ébranlée, toujours prête à se détendre au premier appel du cœur.

Et pourtant cette noble machine humaine, qui fonctionnait doucement, sans bruit et sans secousse, a éclaté un matin. Pourquoi? Comment? Nul ne l'a su. La meilleure constitution, la vie la plus régulière, la conscience la plus pure : les centenaires du bon temps étaient tous faits de ce bois-là. Méditez sur ce coup; la chose en vaut la peine. M. Hachette n'est pas le seul qui, de nos jours, sous nos yeux, soit mort ainsi. Les médecins accourent, ils déclarent que le cerveau s'est ramolli, et qu'il faut faire ouvrir le tombeau de famille ; leur savoir ne va pas plus loin. C'est ainsi que les forgerons, quand un arbre de couche admirablement travaillé se brise sous une pression de quelques kilogrammes, déclarent que le métal s'était écroui.

Je ne suis ni médecin, ni physiologiste, et je sais que mes conjectures sur une question de cette importance ne sauraient être d'aucun poids. Mais il me semble que les hommes de notre temps vivent peut-être un peu vite. Le plus puissant et le plus délicat de nos organes, le cerveau, travaille plus en six mois qu'il ne faisait jadis en vingt ans. L'enfant

tout jeune et tendre est mis dans des écoles où les bras, les jambes, le corps entier s'atrophie au protit du cerveau. La vie moderne est organisée de telle sorte que la contention d'esprit supplée à tous les autres eflorts et les rend pour ainsi dire inutiles. C'est le travail du cerveau qui lutte à peu près seul contre toutes les forces de la nature ; le bien-être, la fortune, le pouvoir, les honneurs, tout ce qui a du prix ici-bas, s'obtient par un labeur de tête, et nous sommes tous fiers d'une révolution qui soumet à quelques quintaux de cervelles la masse énorme de notre globe. C'est un beau résultat, je l'avoue, mais il a son triste côté. L'homme ne sera bientôt plus cet être harmonieux, proportionné, dont toutes les parties concouraient au même but avec un ensemble admirable. Tout est ventre chez les uns, tout est cerveau chez les autres ; le muscle se fait rare. On s'apercevra peut-être un jour que l'espèce dégénère à force de se perfectionner. Souvenons-nous que l'homme n'est ni ange ni bête, et qu'on risque de s'envoler bientôt chez les anges lorsqu'on s'éloigne trop de la bête. Les sauvages de quelques contrées ont encore un cerveau en miniature, à peine plus gros que le poing. J'ai vu mourir en moins d'une année trois petits garçons nés à Paris, de pères artistes. Le cerveau de ces pauvres petits êtres était si développé, que la nature fit de vains efforts pour fermer la boîte du crâne. Il y au-

rait beaucoup à dire là-dessus, mais je passe parole aux savants.

La tombe de M. Hachette était encore ouverte lorsqu'une mort plus obscure, mais aussi lamicntable et bien autrement prématurée, a déchiré mon âme et bien d'autres autour de moi. Je ne veux pas nommer celui que nous avons perdu ; son nom n'est pas de ceux qui appartiennent au public; sa mémoire ne relève pas des jugements souvent aveugles de la foule. Et pourtant il me semble que vous m'accuseriez d'omission et d'ingratitude si je ne parlais pas de lui. Ce qu'on appelle tout Paris connaissait sa jolie figure, son esprit vif, sa douce humeur, que rien n'avait pu altérer, ni un procès fameux dans les fastes de la Bourse, ni un veuvage effrayant, ni une succession de désastres qui l'avaient laissé pauvre. Nous étions quinze ou vingt du môme âge que lui, ses amis du collège ou du concours général, nous avions tous suivi sa marche inégale à travers le monde, tantôt avec envie, tantôt avec compassion, toujours avec amitié. Jeune homme, il avait eu des bonnes fortunes à rendre jaloux un prince ; il s'était élevé par lui-même à une des plus jolies positions de la finance; il avait épousé une héritière aimable et bien née qui lui donna deux beaux enfants. Le vent tourne, tout change : sa femme meurt, il quitte sa charge, il perd tout, excepté ses enfants, ses livres et ses amis, dont

j'étais. Jamais je n'ai rien vu de meilleur, de plus cordial, de plus gai, de plus tendre que ce philosophe de trente-six ans. Nous passions quelquefois des matinées entières entre son petit Henri et sa jolie petite Geneviève; je l'admirais d'être resté si jeune et si bon après tant de malheurs. Mais un jour de ce mois d'août, au restaurant, comme il allait se mettre à table avec un ami, il tomba mort, et l'on sut qu'à force d'étouffer son chagrin en lui-même, il avait rompu son cœur.

Je ne sais pas, lecteur, si vous avez l'esprit aussi mal fait que moi ; mais si je revois Paris après une courte absence , et que je n'y retrouve plus mon compte de vieux amis, je me prends à haïr la grosse ville dévorante et brulale. La joyeuse activité des boulevards me paraît insolente ; la gaieté des théâtres toujours en fête me paraît cynique, et je me promets de mourir en province, si j'ai le choix. Paris est comme un océan qui vous noie sans garder une ride; j'aime mieux les lacs tranquilles où la chute d'un corps humain trace des cercles infinis.

Mais il est temps d'aborder les événements d'intérêt public, ou tout au moins les choses d'un intérêt général.

Toute la France, ou peu s'en faut, a lu avec émotion la lettre de l'Empereur au maréchal Vaillant. La voici résumée en quatre mots pour ceux qui par hasard n'en auraient pas eu connaissance* « Hâtez

la reconstruction de l'Hôtel-Dieu , et ralentissez celle de l'Opéra, afin que le temple du plaisir et l'asile de la douleur puissent être inaugurés ensemble. » Les malins d'estaminet, qui expliquent tous les grands sentiments par de petites causes, ont dit en versant leur eau-de-vie dans leur café: « C'est tout simple : on n'avait plus d'argent pour continuer l'Opéra. » Pure sottise! comme si la France n'avait pas toujours de l'argent à foison pour les dépenses de luxe !

Il me paraît plus simple et plus équitable de reconnaître la bonne intention, le sentiment délicat, la pensée démocratique qui a conduit la plume de l'Empereur. Si jamais souverain a confondu ses intérêts avec ceux de la classe ouvrière, c'est lui. Mon seul regret, s'il m'est permis de regretter ici quelque chose, est de ne pas voir encore la même communauté d'idées entre cet homme éminent et bienveillant et la classe moyenne, cette élite quelquefois exigeante ou même tracassière, m'ais toujours éclairée, active et libérale. Je suis bourgeois, j'adore la liberté et j'exècre la violence: c'est pourquoi je rêverai toute ma vie une entente cordiale entre la bourgeoisie et les hommes qui nous gouvernent : le progrès sans secousse est à ce prix.

Mais pardon ! je reviens à la lettre impériale. Le désir qu'elle exprime a pris force de loi sans perdre un seul moment. M. Haussmann commence les

travaux de l'Hôtel-Dieu; le maréchal Vaillant ralentit la construction de l'Opéra nouveau, et ces deux édifiées pourront être ouverts le même jour à deux publics bien différents. L'intention, je le répète, est noble et généreuse. Mais il se peut que des intérêts fort respectables soient lésés par l'exécution. N'avezvous pas remarqué toutes ces maisons neuves qui entourent le vaste enclos où l'Opéra se bâtit? Elles ont l'air d'attendre quelque chose. Elles attendent en effet l'inauguration du théâtre. Le terrain qui les porte s'est vendu jusqu'à deux mille francs le mètre : c'est l'espoir d'un brillant voisinage qui lui a donné tant de prix. Les ouvriers qui les ont construites ont touché une haute paye, une espèce de prompte, pour travailler plus vite et finir plus tôt : on voulait à tout prix arriver en temps utile et exploiter sur toute la ligne cette bienheureuse inauguration. Il y a là quelques centaines de raillions qui réclament Louverture de l'Opéra comme les prés demandent la pluie. Ces capitaux seront paralysés tant que les palissades resteront debout. Ils ne produiront pas moitié du revenu qu'on en espérait; ils vont rester longtemps à l'état de non- valeurs, et cela sans protit pour personne. Les pauvres gens qui vont à l'Hôtel-Dieu se faire couper la jambe ne s'inquiètent pas de savoir si l'on chante Guillaume Tell dans un bâtiment neuf eu vieux ; je crois même qu'il leur importe assez peu de souffrir dans un

palais ou dans une masure. Mais, en revanche, il importe beaucoup aux propriétaires de la rue Scribe et des rues voisines de. voir leurs immeubles en plein rapport. Je crois même qu'ils se cotiseraient au besoin pour bâtir l'Hôtel-Dieu, s'ils pouvaient à ce prix se dispenser de l'attendre.

Le mois d'août est le mois des fêtes : on nous en a donné de toutes lescouleurs. Un heureux concours de circonstances m'a permis ne n'en voir aucune, ni la distribution de la Sorbonne, ni la distribution des médailles au Palais de l'Industrie, ni la distribution des prix du Conservatoire, ni la distribution des coups de coude au 15 août, ni la belle féerie de Versailles, ni la revue du roi d'Espagne, ni la représentation de gala, ni l'inauguration du chemin de fer espagnol, ni même une pauvre petite inauguration de statue, quoiqu'il pleuve des statues partout. C'est une plaie d'Egypte, et je ne rencontre jamais ces tas de bronze officiel qui représentent nos grands hommes sans penser aux crapauds que Moïse répandit en pluie sur Pharaon, Jamais, j'ose le dire, le moment ne fut plus mal choisi pour couler l'image des grands hommes. Nos costumes étriqués, nos chapeaux ridicules, nos bottes, nos parapluies, tout résiste au génie du sculpteur et lui oppose des difficultés insurmontables, Nospersonnes elles-mêmes sont ce qu'il y a de moins plastique : des savants desséchés, des généraux ventrus, des

hommes d'État voûtés par l'âge et le travail, voilà les matériaux que le dix-neuvième siècle offre à la statuaire. Parlez-moi de Pèriclès, d'Alcibiade, de tous ces beaux garçons qui avaient commencé par être de jolies filles, et qui dans l'âge viril partagaient leur journée entre la gymnastique et les affaires! Nous sommes généralement laids de corps, mal bâtis ou démolis. On rencontre çà et là quelques belles têtes où la pensée a imprimé une noble empreinte. Il faut peindre ces figures-là, ou tout au plus les modeler en marbre; mais il y a tout profit à laisser le corps dans l'ombre. A quoi bon envoyer à la postérité des échalats et des futailles? J'ajoute qu'il n'est pas sans danger d'exposer aux yeux du peuple les nains illustres, les bossus pleins de gloire et les éléphants valeureux de notre époque. Les femmes enceintes voient cela tous les jours en traversant la place, et leurs fœtus se modèlent en dépit du sens commun.

J'aurais pu vraisemblablement aller voir Madrid ces jours derniers avec cent cinquante autres journalistes; il suffisait de demander une invitation; maisje n'y auraisrien gagné, ni vous non plus. De ces sortes d'expéditions; on ne rapporte ni impressions, ni observations, ni vérités neuves, ni rien qui mérite d'être écrit. Pourquoi? Pour deux raisons : parce qu'on voyage en fête, et surtout parce qu'on voyage en bande. L'administration qui vous invite a toujours

à cœur de bien faire les choses : elle emmène des cuisiniers, des vivres et des drapeaux de Paris. Pour un rien, elle se chargerait d'un théâtre, et mettrait dans sesfourgons le personnel des Bouffes-Parisiens. En quelque endroit qu'elle vous débarque, vous retrouvez par ses soins tout ce que vous espériez avoir laissé chez vous. Et puis, on est pressé; on descend de wagon pour se mettre à table, on se lève de table pourremonteren wagon. Lesindigènes qu'on aperçoit au vol ont tous l'air ahuri, fussentils par hasard aussi spirituels que Voltaire : ils voient passer un train pour la première foisl De causer avec eux, de savoir ce qu'ils pensent, ce qu'ils font, comment ils vivent, il n'y faut pas songer: le temps presse. Mais le pis de l'affaire, c'est qu'on voyage avec des confrères, des camarades, qui ont tous emporté autour d'eux l'atmosphère du boulevard, et, passez-moile mot, la gaminerie littéraire de Paris. Chacun de vos voisins est un homme laborieux, sérieux, peut-être sentimental, observateur à coup sûr, et chercheur autant que vous-même; mais il suffit qu'on soit ensemble pour qu'on soit tous incapables de rien faire sérieusement, sauf peut-être une partie de whist. Celui-ci raconte une anecdote de coulisses, celui-là risque un calembour sur les noms des villes où l'on passe, cet autre est enchanté de retrouver le nez d'Hyacinthe au milieu d'un village castillan. On se taquine, ou l'on s'amuse,

OU l'on pose les uns devant les autres; presque personne n'est soi, et surtoutpersonne na cette liberté d'esprit, cetîe quiétude, ce détendu, cet oubli de Paris sans lequel il n'y a point de voyage utile. Les enfants les mieux élevés deviennent des gamins dans les rangs de la pension, sur le chemin du collège; les journalistes les plus graves se changent en étourneaux, un jour d'inauguration. Si jamais je vais en Espagne, j'irai seul ou avec un ami, et je vous raconterai mon voyage.

La réception d'un prince étranger, qu'il vienne du Nord ou du Midi, est toujours une belle fête. Le Parisien y court, et comme il est nerveux, esclave de ses yeux et de ses oreilles, amoureux des panaches, des équipages et de la m.usique militaire, il manifeste dans ces occasions un enthousiasme fou. Fou (j'en demande pardon à mes concitoyens) est malheureusement le mot propre. Car enfin, si nous avons un gouvernement qui se fasse respecter de l'Europe, il est presque impossible que tous les souverains de race latine, saxonne ou même slave, ne défilent pas devant nous en dix ans. Le public de Paris, toujours prêt à crier, les acclame l'un après l'autre, sans distinction, pourvu qu'ils soient présents de leur personne. Vive la reine d'Angleterre! Vive le roi des Belges ! Vive le roi d'Espagne, et le roi d'Italie, et le roi de Prusse, et le roi qui se trouve là! Mais si demain nous avons la guerre avec la

Prusse, l'Angleterre ou la Russie, il n'y aura pas d'ordure assez immonde dans le ruisseau de la rue Mouffetard pour éclabousser nos idoles de passage. C'est pourquoi les apothéoses du Champ-de-Mars m'ont toujours inspiré des réflexions mélancoliques, et je les évite quand je peux.

Je ne déteste pas la distribution des prix du Conservatoire, quoique cette solennité soit aussi féconde en déceptions que beaucoup d'autres. Il est trop vrai que tous ces lauréats pleins de belles espérances avortent quatre-vingt-quinze fois sur cent; jamais, je crois, on n'a récompensé plus facilement qu'aujourd'hui; jamais le niveau des talents ne s'est montré plus modeste. Mais enfin, ces petites fêtes de la rue Bergère sont émaillées de jolies ligures et de physionomies rayonnantes; on y voit des jeunes filles qui feront volontiers le bonheur de leur siècle, et des portières transfigurées par le rayonnement de leur géniture : le spectacle est joyeux, sinon moral.

Le gros événement de l'année a été l'a décoration de Samson. Nombre d'honnêtes gens, et M. Legouvé à leur tête, avaient pris la chose fort à cœur. Depuis plusieurs années, on demandait, au nom de l'égalité civile, qu'un comédien fût enrôlé dans la Légion d'honneur. Il y avait, je crois, beaucoup à dire pour et contre. L'anathème religieux qui a longtemps pesé sur les comédiens est d'une absurdité révoltante: les hommes d'État et tous ceux qui raisonnent

doivent le rejeter avec horreur. Reste à savoir s'il est prudent et politique d'exposer au coup de pied de Dorante et aux sifflets du public un fétiche respectable et respecté. La question n'est pas résolue, quoi qu'on dise, car M. Samson, chevalier de la Légion d'honneur, appartient au corps enseignant, comme M. Pasteur ou M. Garo. La profession d'artiste dramatique n'est pas plus honorée dans sa personne qu'elle ne le fut jadis en iM. Marty, que Louis-Philippe décora comme maire. Tout bien considéré, le seul prince qui ait osé quelque chose en faveur des comédiens, c'est Louis XIV, lorsqu'il fit manger Molière avec lui.

On pourrait écrire un traité de philosophie sur le signe honorifique que Napoléon I" a fondé avec tant de succès. Les souverains de l'ancien régime octroyaient de leur grâce à quelques gentilshommes la faveur de porter un habit, un bijou, un ruban distinctif. En ce temps-là, rien ne faisait plus d'honneur à un homme que la bienveillance du roi; le mérite personnel venait après, bien loin, à distance respectueuse. Les citoyens les plus justement illustres s'inclinaient de bonne foi, sans fausse modestie, devant un bambin de quatre ans, honoré et décoré par le bon plaisir du maître.

L'auto-da-fé démocratique du 4 aoiît ramena les Français à la nature, mais il était bien malaisé de les y retenir longtemps. En Amérique, il est établi que

tous les hommes sont égaux, sauf un certain classement qui ressort du talent, du courage, des services rendus à la société, en un mot du mérite personnel. Chacun sait ce qu'il vaut, sauf une légère erreur que tous commettent à leur avantage ; chacun connaît aussi, sauf une légère dépréciation, la valeur de son voisin. Mais pour classer un peuple par ordre de mérite, sans faveur et sans erreur, il faudrait le discernement infaillible d'un dieu. Et, depuis quelque temps les dieux ont perdu l'habitude de mettre pied à terre. Les citoyens de New- York, qui éhsent comme nous le chef de leur gouvernement, savent qu'ils n'ont pas un dieu à leur tète, mais un homme sujet à cent faiblesses, quoique plus capable et meilleur que le commun. Ils lui permettent donc de trancher les questions de politique et de guerre, mais ils ne lui accordent pas le pouvoir quasi divin d'imposer tel ou tel individu au respect des autres. Ils veulent bien placer pour quelque temps M. Lincoln au-dessus d'eux, mais ils seraient choqués si M. Lincoln établissait, de sa grâce, une hiérarchie entre ses électeurs. Yoilà pourquoi la Légion d'honneur, qui a si magnifiquement réussi en France, ne saurait s'acclimater en Amérique ni même en Angleterre, ni dans les autres pays ou l'individu vit par soi, sait sa valeur et n'attend rien que de soi. Elle a bien pris chez nous parce que nous sommes un peuple fonciè-

CAUSERIES. \k\

rement monarchique c'est-à-dire léger d'esprit, faible de caractère (M. Philarète Chasles a bien raison), une race moutonnière dans l'obéissance et même dans la révolte, une pension de grands enfants qui enfoncent quelquefois les portes et qui se rendent machinalement à la salle de retenue. Notre premier besoin, quand nous n'avons pas de maître, est de nous en donner un ; nous ne nous croyons en sûreté que le jour où nous sommes en tutelle; nous doutons modestement de notre valeur personnelle tant qu'un autre homme, notre égal aux yeux de la nature, ne l'a point attestée par brevet ; nous estimons nos concitoyens et nous-mêmes sur le nom, l'étiquette ou l'habit. De là vient cette manie des titres, des uniformes, des décorations ; maladie incurable, puisque les révolutions les plus radicales l'ont à peine palliée un instant.

Je dois avouer, pour être juste, que la Légion d'honneur est l'aristocratie la plus démocratique du monde. Les citoyens y sont admis sans faire leurs preuves de noblesse ; il est presque inouï qu'un fils ail été décoré pour les belles actions de son père. Il est bien rare aussi que le ruban rouge tombe par accident sur un malhonnête homme. Enfin tous les pouvoirs qui se sont succédé depuis le premier empire ont été assez économes de cette distinction pour lui garder une partie de son prix. Par toutes ces raisons, elle est plus recherchée des nationaux et

des étrangers que tous les cordons bleus, verts ou jaunes. Je connais bien des gens qui donneraient une brochette de douze croix européennes pour un centimètre de ruban français. Moi-même qui traite ici la question sans chauvinisme aucun, en philosophe revenu de toutes les vanités de ce monde, je ne lis pas sans émotion le Moniteur du 15 août et je sens une véritable joie, lorsque j'y trouve le nom d'un ami. Il faut donc que la chose ait une valeur réelle, en dépit des objections de la raison pure.

Est-ce à dire que le droit de porter un peu de rouge au revers gauche de l'habit illumine à tout jamais la vie d'un homme ? Non certes. Il faudrait être plus sot qu'un paon pour sentir cette satisfaction après six semaines de jouissance. Mais n'être pas décoré, voir cette petite tache rouge au paletot de ses contemporains, de ses égaux, de ses amis, et n'avoir pas le droit de la porter soi-même, voilà ce qui est vexant, puis pénible, puis, au bout d'un certain temps, odieux, insupportable, cruel !

Il y a des salons où tous les hommes sont décorés, excepté les domestiques. Mettez-vous à la place d'un garçon du monde, intelligent, riche, bien élevé, bien mis, qui fréquente ces maisons-là, et qui n'a rien à la boutonnière! On commettrait des crimes pour échapper à ce déshonneur-là.

J'ai remarqué que tous les hommes de ma génération sont décorés, sauf trois ou quatre. Je parle

de ceux qui se faisaient remarquer dans leur jeunesse, soit au collège, soit à l'École normale, soit à l'Académie de Rome, soit chez les éditeurs de Paris. Les uns ont pris à droite et les autres à gauche, et l'on a fini par se rencontrer au but. Voici Charles Garnier, que j'ai connu il y a douze ans à l'École d'Athènes. Il a lutté, il a souffert, il a Uni par gagner une belle bataille, puisqu'il construit le nouvel Opéra. Je sais bien que la lettre impériale lui défend de terminer son travail, juste au moment où l'on fonde un prix de 100 000 francs pour le plus bel ouvrage qui sera terminé dans cinq ans, mais qu'importe? 11 a fait son chemin, il a rejoint les autres, il a le droit de porter du ruban rouge comme Perraud, Baudry et presque tous les camarades de notre temps.

Grauk était avec nous à l'Académie de Rome. On ne peut pas le citer parmi ceux qui ont eu la vie facile. Je l'ai vu l'année dernière engager tout ce qu'il avait pour finir une Victoire. C'était presque l'histoire de Benvenuto Gellini fondant son argenterie : le mont-de-piété remplaçait la fournaise, voilà tout. Cette statue, par un hasard assez mérité, se trouve être admirable; une cabale lui enlève la médaille d'honneur; l'administration des Beaux-Arts marchande l'œuvre, et finalement la laisse pour compte à l'artiste. N'y avait-il pas de quoi se casser la tête contre les murs? Oui, mais on raccommode tout

avec un peu de ruban rouge. Et puis M. Haussmann achète la Victoire; on décide qu'elle sera placée sur une colonne au milieu du square des Arts-et-Métiers, qui deviendra le square de Sébastopol, et rappellera nos victoires dé Grimée. Tout est bien qui finit bien.

J'ai connu au collège un prix d'honneur appelé Glachant : il écrivait le français comme Saint-Évremond, au dire des élèves et des maîtres. C'était d'ailleurs le plus aimable et le meilleur des camarades, malgré tout son esprit. Il entre le premier à l'École normale, il en sort le premier, il fait son temps de province, revient professer à Paris, et épouse la fille pauvre et charmante d'un honnête professeur comme lui. Rien n'annonçait qu'il fût décoré de si tôt, malgré tout son talent et ses dix-neuf ans de service. Mais un miracle intelligent élève son beau-père au ministère de l'instruction publique; il suit le mouvement, se jette à corps perdu dans ce labeur prodigieux dont M. Duruy étonne la France; il rend des services éclatants, lui aussi; il prononce un discours justement admiré à la distribution de l'École polonaise, et le voilà au but avec Garnier, Crauk et Lambert Thiboust, quoiqu'il n'ait certes pas suivi le même chemin.

Quel excellent et heureux garçon que ce Lambert Thiboust! L'esprit le plus pétillant, le cœur le plus ouvert, le visage le plus franc, la nature la plus

épanouie. Il est tout en dehors; il montre tout ce qu'il pense, tout ce qu'il sent, tout ce qu'il fait, excepté ses bonnes et généreuses actions. A quelle école appartient-il? Je n'en sais rien, ni lui non plus. Il danserait sur les théories d'Aristote s'il savait où elles sont. Aucune prétention, aucune vanité, aucune préface; il n'écrira jamais comme nos poètes gourmés : « L'auteur de cette pièce a l'intention de rebâtir le monde. » Il est de ceux que le talent habite depuis la cave jusqu'au grenier, et qui ne connaissent pas même leur locataire. Les idées lui viennent par poignées ; il écrit des pièces, il rit en travaillant, et son honnête gaieté se répand dans la foule comme une traînée de poudre.

Eh bien ! cet homme charmant entre tous, cette source de bon rire, cet observateur joyeux comme un faune, se serait peut-être rembruni avant deux ans si on ne l'avait pas décoré. Il arrive après quelques-uns qui n'ont jamais eu son mérite, il le savait, et quoique la distribution des croix ne soit pas précisément une distribution des prix, on souffre de l'oubli comme d'une injustice. On se demande ce qu'on a fait, par quelle faute ou quelle imprudence on s'est nui; cette petite tache rouge qui manque à votre habit n'est pas seulement une lacune, c'est une réalité attristante , ime petite tache noire qui grandit, grandit tous les jours et assombrit l'homme tout entier.

Je ne dis pas cela pour mon ami Féval. On l'a bien fait attendre et il sentait vaguement que son tour était passé depuis une quinzaine d'années, mais il ne se plaignait point; il n'était pas même triste : il travaillait. On a même remarqué que sa puissante imagination, la plus prodigieuse de notre époque, émigrait insensiblement vers des régions plus sereines. 11 a débuté dans le noir et le voici dans le rose. Entre le Fils du Diable et Amiette Laïs, le contraste est aussi frappant qu'entre un Salvator et un Greuze.

Mais en voilà peut-être beaucoup sur un môme sujet et l'on m'accusera d'allonger le ruban outre mesure. Je ne veux pourtant pas omettre le nom si souvent applaudi d'Hector Crémieux, et celui de Ludovic Halévy qui n'est pas décoré pour ses comédies (car on l'a malheureusement séparé de Meilhac), mais pour plusieurs années de services buraucratiques, tant au Palais Morny qu'au ministère de l'Algérie.

J'ai commencé par cette chronique par deux malheurs; il me reste à parler d'un sinistre et d'un crime : l'incendie de Limoges et l'assassinat qui se juge à Foix. L'évêque de Limoges a déclaré à ses ouailles que l'incendie était un fléau envoyé par la Providence, et pourquoi? Parce que nous travaillons le dimanche. Si le feu n'a brûlé personne et s'est contenté de ruiner quelques centaines de fa-

milles, c'est encore la Providence qui l'a voulu, et pourquoi? Parce que Monseigneur a promené les reliques de saint Martial, saint Aurélien et sainte Agathe. Si le lecteur m'en croit, il saluera humblement ces respectable^ billevesées, et il ira chercher dans son secrétaire quelques louis pour les incendiés.

Ce Latour qu'on juge à Foix m'a tout l'air d'un coquin, mais quelle énergie et quelle tète! Supposez qu'on l'ait mis au collège, puis à l'école de Droit, puis... n'importe. Mon idée en deux mots, c'est qu'avec une vingtaine de mille francs bien employés, on en aurait fait non-seulement un honnête homme, mais un superbe avocat général. La société me dira qu'elle n'avait pas 20 000 francs à perdre; mais additionnez les frais du procès, l'argent volé à la Bastide-de-Besplas, la vie de deux femmes et de deux hommes, et vous verrez qu'il y aurait économie à soigner l'éducation de ces gaillards-là.

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