‹ CauseriesChapitre 6 sur 16 · OCTOBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE

En voilà, des événements, dans un simple mois de trente jours! Le vieux Destin nous a fait bonne mesure ; on ne l'accusera pas d'avoir pris des vacances.

J'ai tout noté parle menu, selon ma vieille et recommandable habitude, mais je ne me fais pas fort de tout conter ici sans rien omettre : le tableau ferait éclater son cadre. Je mets ma plume à cheval, comme pour passer une revue, et je la lance au triple galop sur le front des événements, assez mal alignés. Nous nous arrêterons quand nous serons au bout, mais nous n'aurons pas tout vu, c'est probable.

La plus grosse atlaire du mois, c'est le réveil inespéré de la question romaine. Je n'ai pas d'opinion, ici du moins, sur le traité franco-italien, et je me garderai d'examiner ce grand fait sous son côté religieux ou politique. Si j'ose ratilier à mon

tour la convention signée par deux grands peuples, c'est pour des raisons d'intérêt privé que voici : 1° L'occupation de Rome qui pèse un peu sur nos budgets, me coûte une douzaine de francs chaque année : j'économiserai bientôt ces douze francs, et je les reporterai sur une dépense plus utile, comme, par exemple, l'ÛEuvre des bibliothèques populaires, si vaillamment entreprise par mon ami Jean Macé. 2° Mon petit cousin Charles tire à la conscription dans trois ans. La France n'ayant plus rien à faire à Rome ni au Mexique, nous demandera moins de conscrits ; et plusieurs numéros , qui étaient mauvais depuis sept ou huit années se trouveront excellents du coup. 3° Je connais un brave militaire, du nom de Dumanet, qui est devenu le mécréant le plus forcené depuis qu'il tient garnison à Rome. On est presque certain qu'il se convertira à des idées plus chrétiennes dès qu'il sera mis en contact avec l'honorable etmodeste clergé français. 4° J'aime le roi Victor-Emmanuel sans l'avoir jamais vu. Il me fâchait un peu de l'entendre traiter en caporal de zouaves par tous les ennemis de l'Italie et de la liberté. Le succès d'une négociation si difficile et si contrariée prouve qu'il est doué des qualités les plus délicates de l'homme d'État. 5° Mgr de Mérode, qui est moins de mes amis, a déclaré un jour, parlant à ma personne, qu'il se chargeait de défendre la papauté temporelle contre les étrangers et les

Romains eux-mêmes , sans l'appui du drapeau français. Je ne suis pas fâché d'assister à cette expérience in anima arroganli. 6° Cette résurrection de la question romaine fera peut-être un regain de succès à certain livre énergique et prophétique que j'ai publié en 1859.

A ce propos, permettez-moi une réflexion de plus en plus personnelle, mais d'une moralité générale. La publication de la Question romaine, ouvrage purement politique, avait soulevé contre moi toutes les âmes pieuses. Depuis que Renan a fait imprimer la Vie de Jésus, je suis rentré dans la catégorie des hommes inofîensifs. Est-ce parce qu'il a visé plus haut que moi et touché un point plus sensible? ou simplement parce qu'un clou chasse l'autre? Il est certain que, dans la polémique religieuse de notre temps, lebonRenan joue le rôle duboucémissaire. Il a chargé son dos de toutes les iniquités d'autrui.

Ou nous annonce que les gardes nationaux de Turin, dans un élan de loyalisme un peu exagéré, ont voulu retenir le gouvernement, àcoups de fusil. Vérité au-deçà des Alpes, erreur au-delà. A Paris, quand les gardes nationaux tirent sur un gouvernenient, ce n'est pas pour le retenir au milieu d'eux. '

Je comprends le dépit des capitales et des maîtresses abandonnées. Mais lorsqu'une jolie fille est

mise dans ses meubles par un fils de bonne maison, elle sait à l'avance que cette liaison ne durera pas toujours, et que le jeune homme se mariera tôt ou tard dans son monde. Avis à Turin et même à Florence. Le roi d'Italie est fiancé à sa vraie capitale. Qu'il porte son bonnet de nuit dans une ville ou dans une autre, il a le choix; mais au diable les maîtresses qui ont la prétention de se faire épouser?

Je crois, d'ailleurs, que Turin, Milan, Florence, Naples, Venise, et toutes les grandes cités italiennes, conserveront leur importance et leur éclat propres sans disputer à Rome la présence du roi et le siège du gouvernement. L'Italie n'est pas une terre de centralisation comme la France et la Russie. L'esprit municipal, que nous devrions un peu réveiller chez nous, fonctionne à merveille chez nos intelligents voisins. Il supplée en mille affaires, et avec le plus grand profit, l'action du gouvernement, de l'administration, de la capitale. L'individu, comme la nation, veut et sait un peu far da se, agir par luimême. Si les hommes éminents qui organisent ce beau pays s'efforçaient de copier la vieille centralisation française, ils useraient beaucoup de talent et de patience pour un résultat qui n'est point à souhaiter. Autant il est nécessaire de concentrer en un seul point les grands ressorts de la politique et de la guerre, autant il est malsain de caserner dans

une seule enceinte toute l'intelligence et l'activité d'un pays.

Mais les collaborateurs de Victor-Emmanuel ont trop d'esprit pour copier nos modes lorsqu'elles commencent à passer. On comprend, à Paris, que les gouvernements les plus forts ne sont pas ceux qui touchent à tout, interviennent dans les moindres détails, et compromettent leur responsabilité dans les affaires les plus insignifiantes. L'autorité vraiment inébranlable est celle qui se renferme volontairement dans le soin des gç-ands intérêts et des nécessités générales, laissant aux citoyens isolés ou associés la charge de pourvoir à leurs besoins personnels. Cette idée a percé plusieurs fois dans les discours de l'Empereur et de ses ministres: il se fait dans les esprits un travail favorable à l'association libre ; on parle de canaliser dans un lit plus étroit, mais plus plus profond, cettte force envahissante et envahie, menaçante et menacée, qui s'appelle l'État. Le jour où la commune, l'arrondissement et le département s'occuperont de leurs propres affaires avec un peu d'initiative et de liberté, les ministres auront moins de tracas, les bureaux seront moins peuplés, le grand budget sera moins lourd ; le pouvoir, gravitant dans une région plus haute, heurtera moins d'intérêts, de vanités et de sottises, et se fera moins d'ennemis h l'intérieur.

Les Conseils généraux, qui viennent de se réunir en septembre, ont un bel avenir devant eux. La décentralisation en fera, un jour ou l'autre, un des grands corps non politiques de l'État. En attendant, ils contrôlent à l'amiable le travail des préfets, ils votent les centimes additionnels, ils émettent, un peu au hasard, des vœux souvent très-sages. Leur rôle étant encore assez mal défini, ils touchent souvent à des points qui ne sont pas de leur compétence; mais il y a du vrai et du bon dans ces vœux annuels, qui rappellent de loin les cahiers des états généraux.

Un conseiller proposait, ces jours derniers, deux réformes assez équitables. Il demandait que le droit de mutation ne pesât pas aussi lourdement sur la nue propriété que sur la toute-propriété. Je viens d e voir un fait qui montre clairement l'imperfection de la loi existante. Un magistrat marié, sans enfants, laisse une petite fortune de cent mille francs environ. Il lègue par testament l'usufruit à sa veuve et la nue propriété à ses héritiers naturels. Au moment du décès, la veuve usufruitière a quarante ans; le seul héritier naturel est un frère du défunt, âgé de cinquante-cinq ans. Il est très-vraisemblable que l'usufruitière enterrera le nu propriétaire, puisqu'elle a quinze ans de moins que lui. La nue propriété devient donc, par le fait, une espèce de non-valeur entre les mains de son nou-

veau maître. Et cependant le fisc lui demande sept mille francs pour droit de mutation. Sur quoi les prendra-t-il ? Sur son capital qui n'est pas disponible? ou sur son revenu qu'il ne touchera jamais?

Autre réforme du même auteur, qui s'appelle M. de Gasté, si j'ai bonne mémoire. Ne pourrait-on prélever l'impôt sur l'actif d'une succession, déduction faite du passif? Lorsqu'un parent éloigné me laisse un bien de cent mille francs, grevé de quatre-vingt-dix mille francs de dettes, j'hérite en réalité de dix mille francs et non de cent mille. En justice, c'est sur ces dix mille francs que l'impôt du dixième, s'il y a lieu, devrait être perçu. En pratique, aujourd'hui, je donne quatre-vingt-dix mille francs aux créanciers et dix mille à l'État ; il ne me reste pas un centime. Supposez que l'actif et le passif se balancent exactement, comme on l'a vu plus d'une fois. Si j'ai fait l'imprudence d'accepter la succession sans inventaire, il faudra que je! mendie une somme de dix mille francs pour satisfaire aux exigences du fisc.

Un conseil général, et l'un des plus considérables de France, a cru devoir appeler l'attention du gouvernement sur les loteries à cinq sous. Il a parbleu bien fait. Cette spéculation commence à passer la mesure. On ne tardera pas à regretter la loterie royale, que nos pères ont abolie dans l'intérêt des mœurs. Cette fâcheuse institution avait de bons

côtés : elle fixait à deux francs le minimum de la mise; elle n'allait pas chercher la m.onnaie de billon dans la poche des malheureux. Les dépouilles qu'elle enlevait à ses dupes tombaient directement dans le trésor; c'était donc un impôt perçu, au profit de tous, sur l'imbécillité publique. On sait moins dans quel intérêt, à quel profit, le Bureau-Exactitude vient démoraliser et ruiner la misère. On se demande par quelle tolérance il ajoute à ses annonces ces trois mots d'un pouvoir magique : autorisation du gouvernement. Cet insatiable bureau invente tous les jours quelque nouveau prétexte pour demander un nouveau million à ceux qui n'ont rien. Je sais que toutes ces loteries, sans cesse renaissantes, payent une sorte de tribut à des œuvres de bienfaisance ou d'utilité. Mais s'il faut deux cent mille francs pour bâtir un musée à Brives-la-Gaillarde , s'ensuit-il logiquement qu'il faille prendre un million dans la bourse des affamés? Les huit cent mille francs qui restent, où vont-ils ? On en distribue deux cent mille aux contribuables, sous forme de lots; on en dépense cent mille pour embellir et honorer la quatrième page des journaux; reste un demi-million qui tombe je ne sais oii : ce n'est pas dans le Trésor, la chose est bien certaine. Si l'on croit que le peuple a besoin de perdre son argent, qu'on rétablisse la vraie loterie ! Qu'on ressuscite la roulette au numéro 113 du

Palais-Royal? L'immonde Conversation de Bade est sur le point de fermer boutique; les croupiers et les pontes ont boxé dans l'antre; les gendarmes sont intervenus ; le roi de Prusse, qui partage l'Allemagne avec son frère l'empereur d'Autriche, a froncé le sourcil; Baden-Baden, ce bain où l'on se noie, cette fontaine où l'on n'a jamais bu que des bouillons terribles, est sur le point de proscrire le jeu: l'occasion serait bien belle si nous voulions restaurer en France un vice que nos pères ont exilé par dégoût. Mais on n'en fera rien : j'ai foi dans la prudence et la moralité des hommes qui nous gouvernent.

Je vous parle souvent d'un ministre très-honnête et très-passionné pour le bien, non pas qu'il vaille mieux que tel ou tel de ses confrères, mais parce qu'il est un vrai type : vous avez reconnu M. Duruy. Entre nous, je voudrais le voir tomber du ministère, parce qu'il s'y tuera, et ce sera grand dommage. Il mourra de fatigue, de discussion, de dépense intellectuelle et physique.

Son département avait jadis un organe semi-officiel qui coûtait cher au budget : le Journal général de l'insiruction puhliqueM. Duruy a supprimé la subvention du journal général, persuadé que ces fonds auraient un meilleur emploi s'ils empêchaient de mourir quelques instituteurs primaires. Le Journal général, qui trouvait la subvention bonne, s'est jeté à corps perdu dans l'opposition. M. Duruy, qui

pourrait riposter par des avertissements, comme tant d'autres, aime mieux répondre par des raisons à tous les articles qu'on publie contre lui. La lutte est vraiment curieuse : malheureusement le Journal général est peu lu; la Revue de r Instruction publique, rédigée, chez Hachette, dans les idées du ministère, n'a guère plus de publicité.

M. Duruy a témoigné l'intention de supprimer les programmes du baccalauréat. Les programmes avaient engendré un manuel, qui avait engendré les fours à bachot, qui engendraient tous les ans quelques milliers de perroquets. Pour arrêter ce mouvement qui entraîne la jeune France au crétinisme, M. Duruy prépare depuis longtemps un programme que voici : « Les candidats aux diplômes de bachelier seront interrogés sur toutes les choses qu'ils doivent savoir. »

S'ilen était ainsi, nul ne pourraitêtrebacheliersans avoir fait de véritables études, elles collèges des jésuites, qui sont des fours à bachotperiectionnés, seraient perdus. Monseigneur le cardinal Mathieu, le 6 août de cette année, a fulminé en latin contre cette réforme, dans une distribution de prix : « Les candidats tremblent, les juges ont peur, les mères se lamentent, les pères s'indignent, la mort est suspendue sur toutes les têtes.

Le Journal général n'a pas manqué de publier le discours, déclarant qu'il avait « retrouvé dans ces

nobles paroles toute l'admirable précision et l'élégante clarté de cette belle langue de Gicéron et de Virgile. » Savez-vous ce qu'a fait la Revue de Vinstruction publique, organe officieux et gratuit du ministre? Elle a réimprimé le même discours, en relevant les solécismes épiscopaux, elle commentaire est presque aussi long que le texte!

Cette guerre a coups d'épingle n'empêche pas M. Duruy de courir les départements, de visiter les lycées, de faire à lui tout seul la besogne de quatre inspecteurs généraux, et d'imiter quelquefois le calife Haround-al-Raschid.

Il arrive un matin au lycée'de...., accompagné de son fils, entre sans se nommer et pénètre incognito jusqu'au cabinet du proviseur.

Il frappe : « Entrez ! » Il entre. Le proviseur écrivait; cet honorable fonctionnaire lui dit sans se déranger : « C'est bon ; mettez-vous là. » Il s'y met et attend que la lettre soit terminée. Le proviseur enfin daigne lever la tête et lui dit :

« Quel âge a ce garçon-là?

— Vingt-deux ans.

— Diable 1 et que comptez-vous en faire ?

— Mon secrétaire.

— Tiens ! Et vous voulez le mettre au lycée ?

— Non.

— Mais alors, qu'est-ce que vous venez chercher ici y

— Je viens voir comment vous recevez les parents des élèves. Je suis le ministre de l'instruction publique. »

Apercevez-vous d'ici la figure du proviseur? A quelque temps de là, un inspecteur général, décoché par le ministre, vient voir si les élèves sont mieux traités que les parents. Il trouve le pauvre petit peuple attablé devant des pommes de terre pourries. La pomme de terre la plus saine coûtait alors 3 francs l'hectolitre dans le département. Le proviseur était jugé. On a profité de ces vacances pour lui reprendre l'excellent lycée de X et lui donner, en échange, le modeste lycée de Z. Quelle bonne fortune pour les élèves de X ! Mais quel triste présent à faire aux pauvres élèves de Z! Quand le progrès aura dit son dernier mot, les fonctionnaires de ce tempérament ne seront envoyés ni ni à Y ni à Z; on les mettra sur le pavé.

Une légende assez consolante assure que M. Fould, ministre des finances, dénonça tout récemment à M. Vandal l'impolitesse de ses employés. Chacun sait quels visages rébarbatifs on rencontre, à Paris surtout, dans les bureaux de la poste. Il est certain que, sans les grillages qui le protègent un peu, le public pourrait craindre d'être mordu. L'honorable M. Vandal prit fait et cause pour ses agents; rien de plus simple : tout chef d'un grand service est plus souvent léché que mordu. On dit que les

deux hauts fonctionnaires, à l'exemple de M. Duruy et du célèbre calife, s'en allèrent ensemble, et dans le plus strict incognito, acheter un timbre-poste de quatre sous, et qu'ils furent reçus comme vous, cher lecteur, comme moi, comme tous ceux qui ne déclinent pas, en entrant, la qualité de ministre ou de directeur général ; et que, finalement, le chef de ce bureau fut cassé aux gages pour avoir manqué de respect au maître de tous les fonctionnaires présents et futurs, le public. Ainsi soit-il !

Mais ces exécutions sont rares. Dans la plupart des cas, on se borne à déplacer le coupable, c'est-àdire qu'on le lance, plus maussade et plus grossier que jamais, contre un pubhc moins nombreux, moins éclairé, moins bien armé pour la défense.

La paroisse de ***, où j'ai quelques amis, est en proie au plus quinteux des pasteurs. Ces jours derniers, une fille du village se tordait sur son lit pour mettre au monde un fils de père inconnu. Au plus fort de ses douleurs, l'idée lui vient d'implorer Notre-Dame, et elle charge sa sœur, fille éprouvée comme elle, de porter un cierge à l'autel. Le curé se trouvait là, par malheur: a Allez-vous en, dit-il à la pauvre créature ; remportez votre cierge ; on n'en veut pas 1 En vérité, la Sainte^Vierge a bien le temps de prier le bon Dieu pour des drôlcsses comme vous ! » L'homme qui a fait cette sortie est non-seulement un mauvais prêtre, mais un chrétien,

si j'ose le dire, insuffisant. Ses paroissiens seraient gens à donner du retour, s'ils pouvaient l'échanger contre un bon ; mais le maire, homme d'esprit, m'a dit avec une nuance de mélancolie : « Que gagnerais-je à me plaindre chez l'évêque? Cet homme avait jadis une cure excellente ; on l'a mis en pénitence chez nous, parce que notre église est la moindre du diocèse. On ne nous en délivrera jamais, par la raison fort simple qu'on n'a pas de paroisse plus faible à lui donner. » Malheur aux faibles !

Malgré tout, la somme des abus va décroissant en France ; le jour se fait peu à peu dans les esprits, l'équité s'insinue dans nos mœurs, le progrès chemine à pas de loup, sans tapage. Si l'on récapitule les privilèges, les injustices, les absurdités, les vexations qui ont cessé depuis 1848, on sera contraint d'avouer que Ci^tte période de seize ans n'est pas purement réactionnaire.

On parle plus que jamais de proclamer la liberté des courtages. Nous avons la boulangerie libre, la boucherie libre et la liberté des théâtres. Le passeport est à peu près aboli ; la douane est malade ; les octrois n'iront pas loin. La Belgique les a supprimés et s'en trouve bien. Le roi de Hollande, un digne homme, très-simple et très-cclairé, disait hier aux députés de son peuple : « Mes ministres vous proposeront la suppression des octrois et quelques autres mesures financières. » Je serais bien

étonné si M. Rouher, M. Béhic et tous nos hommes pratiques se laissaient distancer de beaucoup par les Belges et les Hollandais. Les octrois sont un vieil impôt compliqué d'une entrave odieuse et bête. L'argent qu'ils prennent aux contribuables n'est rien en comparaison du temps qu'ils lui font perdre. Tous les jours, dans la ville de Paris, l'octroi coûte plusieurs milliers d'heures qui pourraient être employées avec profit. La visite des bagages, à l'arrivée des trains express, n'est plus qu'une formalité dérisoire : comptez les employés qu'elle occupe et les voyageurs qu'elle retarde, pour ajouter quelques centimes à un budget communal de 1 50 millions I

L'an dernier, si j'en crois le rapport qui vient de paraître, les magistrats hollandais ont condamné neuf hommes à la peine de mort; aucun n'a été exécuté. Ceux qui veulent absolument laisser la guillotine debout comme un épouvantail du crime, se rallieront peut-être à cette combinaison. Gardons la loi terrible pour faire plaisir à Alphonse Karr, mais cessons de l'appliquer. C'est un moyen de soulager la conscience publique. Sur une moyenne de cinquante condamnés par an, l'exécuteur en tue vingt-sept, un peu plus de moitié. Vingt-sept hommes sains de corps, vigoureux, hardis, capables de tout, c'est une force qu'on pourrait employer au bien. Vous ne me persuaderez jamais

que la civilisation en tire le meilleur parti possible lorsqu'elle verse leur sang dans la sciure de bois.

Depuis que les chemins de fer, la presse et l'électricité nous lient étroitement les uns aux autres, une nation devient nn vrai corps organisé, sensible, traversé par des courants de fluide nerveux qui font tressaillir tous les membres à la fois. Qu'un procès criminel se débatte dans la Seine ou dans l'Ariége, peu importe: il est jugé simultanément par tous les Français des deux sexes. Chacun de nous écoute les témoins, les avocats, le réquisitoire du ministère public ; dans chaque ville, dans chaque village, dans chaque maison, l'affaire est plaidée à nouveau ; vous entendez partout des jurés qui ne sont point tombés au sort déclarer sur leur conscience que l'accusé est coupable ou qu'il n'est pas coupable. Le verdict est presque toujours unanime, j'en conviens. Jamais, de mon vivant, la cour d'assises n'a prononcé une condamnation capitale qui ne ftit ratifiée par le suffrage universel.

Mais lorsqu'on vient à couper cette tête, que nous avions condamnée unanimement, il se produit dans les cœurs une réaction énergique. Chaque juré assiste au dénouement du drame en lisant son journal. S'il voit l'exécuteur porter sur l'échafaud un homme abattu, brisé, réduit à l'état de chiffon par la peur, il est pris de pitié et il se dit : «ï A quoi bon? celui-là n'était plus à craindre ; on pouvait le

laisser vivre dans une cellule de prison. » Voyonsnous, au contraire, un audacieux coquin, Jacques Latour, par exemple, saluer effrontément le peuple et chanter sous le couteau, nous disons encore : « A quoi bon ? Pourquoi la guillotine, si les vrais scélérats n'en sont pas effrayés ? » El quand notre journal nous conte que vingt mille personnes de tout âge, de tout sexe et de toute condition sont accourues à ce spectacle ; que les mères y ont amené leurs enfants ; que les petits messieurs y ont bu du vin de Champagne avec des filles, comme aux courses de Chantilly ; qu'on a loué certaines fenêtres au prix d'un loge de l'Opéra, et cent turpitudes du même genre, nous disons plus tristement encore: « A quoi bon? où est l'exemple? cherchez l'effet moral! Il y avait probablement, dans cette foule immonde, un ou deux assassins de l'avenir: presque tous ceux qu'on guillotine racontent qu'ils ont fait leur stage en voyant décapiter les autres. »

Pour moi, je n'ai qu'une idée, et j'y reviens souvent parce qu'elle se réveille en moi à tout propos. Lorsque j'entends parler des prisons centrales oià les consciences simplement tachées se pourrissent en quelques mois ; du bagne de Toulon ; du pénitencier de Cayenne où l'on meurt trop, et surtout de la guillotine, je pense à la Nouvelle-Calédonie. Le joli problème à résoudre pour un homme de

bonne volonté ! Étant données une île sauvage et une brigade de 6000 coquins, transformer ces deux éléments l'un par l'autre, si bien que les coquins fassent de leur île un paradis et que l'île fasse de ces coquins autant d'honnêtes propriétaires. On me dit que l'expérience est commencée sur une petite échelle ; qu'un jeune et courageux officier de marine a dévoué sa vie à celte œuvre d'humanité. Tant mieux ! mais il faudrait opérer en grand, avec des ressources, des outils, des capitaux : il faudrait que la France entière s'intéressât à la chose. Nous sommes riches, puisque nous avons des millions à jeter dans le gouffre des loteries. J'indique aux gens de bien, que le bagne dégoûte et que le sang repousse, un placement avantageux.

La question de la peine de mort n'a pas seule agité le public en ce mois de vendanges. On a beaucoup parlé des hôpitaux, de l'école de Rome, du mascaret, du prix Ruhmkorff, de la chasse, des bains de mer, des incendies, delà méthode Ghevé, du père Enfantin, de Troyon qui est guéri, de notre pauvre et charmant ami Edouard Martin, qui perd la vue, mais qui, grâce au ciel, n'a jamais perdu l'esprit. On s'est occupé du grand voyageur Speke, qui, après avoir bravé mille morts pour trouver les sources du Nil, a péri misérablement à la chasse, tué comme une perdrix par quelques plombs numéro huit. On a suivi avec émotion le retour de Miiller à Londres;

on admire la prévoyance du comité allemand qui le défend sans doute parce qu'il ne le croit pas coupable, mais qui lui recommande de ne rien avouer dans l'instruction. On a écrit sur la nouvelle constitution du royaume de Grèce, qui donne à la liberté toutes les garanties désirables, et sur l'émeute genevoise qui fait, avec celle de Bade et Turin, trois émeutes autour de nous en un seul mois. Les concitoyens de M. Buloz ont prouvé qu'on peut être calviniste, républicain et Suisse, sans respecter la paix et la légalité. G'e$t une surprise qui a dû contrister les amis du peuple genevois, si j'en juge par mon impression personnelle. Plusieurs de nos confrères ont écrit pour et contre les nouveaux noms donnés par le préfet de la Seine aux nouvelles rues de Paris. M. Cuvillier-Fleury, l'honorable et élégant critique des Débats, a publié sur ce sujet deux pages qui priment tout : il est impossible d'avoir raison avec plus d'esprit et de bonne humeur. ]\Iais je n'ai pas trouvé, même dans les Débats, un argument qui a son importance. Par quel procédé mnémotechnique espère-t-on apprendre tous ces noms aux cochers de Paris? Passe encore quand l'autorité ne débaptisait qu'une rue à la fois! on avait tout le temps de se fourrer un nom dans la tête. Ce baptême général sent un peu la ville conquise. 11 me rappelle aussi le grand acte de Glovis qui baptisa tous les soldats de son armée après la victoire de Tolbiac. Du reste, si

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les cochers ne sont pas contents, ils se défen'dront par la voie de la presse : n'ont-ils pas un journal à eux seuls? Au milieu de ce conflit de questions qui tiraille en tout sens l'attention publique, les savants n'ont pas cessé de se battre à coups de plume pour et contre la génération spontanée, pour et contre l'unité des races humaines, pour et contre la théorie qui voit en vous et en moi, cher lecteur, des singes perfectionnés. Dans le fond, toutes ces questions roulent sur un seul et même point, que voici : « La science doit-elle chercher le vrai par tous les procédés scientifiques, et le montrer au peuple tel qu'elle l'a trouvé ? Ou faut-il avant tout préserver les traditions vraies ou fausses qui sont la base antique et respectée de la société européenne? Les esprits indépendants établissent leurs calculs à la façon de Galilée. S'il leur semble prouvé que la terre tourne, ils le crient sur les toits, sans souci des conséquences. Ne venez pas leur dire que l'ordre social est fondé sur un livre infaillible, oii la terre ne tourne pas; que si la terre tournait par malheur, le livre ne serait plus infaillible et l'ordre ne reposerait plus sur rien ; que la terre ne doit donc pas tourner, sous peine de cataclysme social.

« Elle tourne! » répond Galilée.

Mais pourquoi cette obstination? Parce qu'il est un vrai savant, et qu'il préfère la vérité aux hon-

neurs, aux emplois, à l'argent, à la liberté même. Si la Providence lui avait donné ce que nous admirons aujourd'hui sous le nom de sens pratique, il mettrait tranquillement la vérité dans sa poche, il défendrait les bons principes, il donnerait sur les doigts de ces petits novateurs, sortis on ne sait d'oij, qui prétendent corriger les livres infaillibles; moyennant quoi M. le baron Galilée, sénateur, grand-croix, membre du conseil général de l'instruction publique, membre du bureau des longitudes, bibliothécaire, professeur, etc., etc., siégerait à l'institut entre MM. Pasteur et Flourens. Le mal de notre temps, c'est que le temple de la science n'est plus pour les habiles qu'une cage d'escalier. On adopte une théorie comme on prend un parti en temps de révolution, pour arriver à quelque chose. Mais j'en suis encore à comprendre la naïveté des chefs d'État ou d'Église qui se croient protégés par telle opinion scientifique et menacés par telle autre. La découverte de Galilée a fait trembler le pouvoir religieux et le pouvoir civil; on a cru qu'elle allait changer la face du monde, mais le monde n'est pas si logique que cela. La terre tourne décidément, la tradition biblique a reçu un coup de canif, et l'Église n'en est pas morte. M. Pouchet père, de Rouen, démontrerait demain la génération spontanée ; M. Pouchet lils prouverait contre la Genèse que tous les hommes ne sont pas sortis d'un père commun ; M. Gratiolet,

vaincu en champ clos, avouerait publiquement qu'il est le petit-fils d'un singe, je puis vous assurer que les bonnes vieilles de Saint-Jean-de-Choux, près Saverne, n'en brûleraient pas un cierge de.moins. La foi est séparée de la science par un abîme protecteur.

Je me rappelle un procès qui fit grand tapage à Grenoble, en 1857. Il ne s'agissait de rien moins que de la Salelte. Un prêtre interdit, M. l'abbé Déléon, avait écrit je ne sais combien de brochures qui expliquaient le miracle par des causes trop naturelles. Il désignait clairement la vieille demoiselle exaltée qui était apparue aux bergers; il nommait la couturière et les brodeuses qui avaient travaillé à son déguisement. A ces révélations, l'alarme fut au saint lieu ; on craignit de perdre en un jour les 1 50 000 fr. de rente que le miracle rapportait déjà. Il fut décidé que Mlle de L. M... intenterait un procès à l'abbé Déléon; Jules Favre, l'illustre avocat de la démocratie, arriva de Paris pour plaider la cause de la Salette. L'abbé fut défendu, ettrès-éloquemment, par M. Bethmont; il gagna sa cause avec dépens; la Salette fut battue sur toute la ligne; on la crut morte et enterrée. Deux jours après, je monte avec quelques amis aux lacs de L. F..., qui sont sur le chemin de Corps-la-Salette. L'un de nous entre en conversation avec la brave aubergiste qui nous servait à déjeuner :

« Eh bien! ma bonne femme, la Salette vient d'avoir un procès. Tous le saviez?

— Oui, monsieur ; nous savons aussi qu'elle l'a gagné, grâce à Dieu.

— Qui vous a conté cela

— Tout le monde.

— Elle a perdu !

— Elle a gagné ! »

Nous avions par hasard un journal de Grenoble. On le lui donne à lire : elle ne s'en défend pas; nous croyons l'avoir convaincue. Ah ! bien oui 1 Elle secoue la tête en disant : « Les journaux impriment ce qu'ils veulent. Ça n'empêche que la Salette a gagné son procès. »

Quand je repense à cette histoire, je me dis que ni la génération spontanée, ni les autres nouveautés qui font peur aux pontifes de l'Institut, ne menacent sérieusement la foi.

La question des hôpitaux, soulevéç par la reconstruction de l'Hôtel-Dieu, a fourni matière à la controverse. J'ai lu sur ce sujet de notables sottises, rédigées souvent en bon style, et même avec beaucoup d'esprit. Les démocrates proposent la suppression pure et simple de l'hôpital, qui sera remplacé par des secours à domicile; les pastoraux veulent que l'hôpital soit bâti au milieu des bois, ù quelques lieues de Paris; les employés de ministère demandent qu'on les soigne à part, dans des chambres

d'officiers. De tout ce qui s'est écrit depuis un mois, j'ai conclu que l'organisation actu^'lle laissait peu de chose à redire. La place d'un hospice est en plein champ, en bon air, en pays tranquille; un hôpital doit être au centre de la ville, pour que les blessés et les malades s'y portent lestement, sans prendre le chemin de fer. 11 faut que les meilleurs médecins, les chirurgiens les plus habiles puissent soigner les malheureux sans perdre leur journée ni renoncer à leur clientèle payante. 11 faut que les étudiants puissent suivre sur le vif la leçon de leurs maîtres, sans trop s'éloigner de l'école, de la bibliothèque, des amphithéâtres de dissection. Les secours à domicile sont faits pour les impotents, les faibles, les valétudinaires, ceux qui n'ont pas besoin d'un traitement actif, énergique, continu. Il est certain que la journée d'un malade à l'hôpital coûte cher, mais elle coûterait dix fois plus cher à domicile. Les pauvres de Paris n'ont pas de logements habitables pour un malade; ils n'ont pas de linge, et quand l'Assistance publique les entretiendrait à trois francs par jour, ils n'auraient pas le moyen d'en acheter assez ; le bois leur manque en hiver, et quand vous leur donneriez du bois, ils habitent souvent des cabinets sans poêle ni cheminée ! Le malade vraiment malade veut être veillé; s'il reste au milieu des siens, il les mettra sur les dents l'un après l'autre : comment passer les nuits lorsqu'on travaille tout le jour?

Enfin, je demande aux hommes de bon sens si les grands médecins consumeraient leur vie à monter des étages, leur payât-on le prix exorbitant de cinq francs par visite. Or la visite d'un Yelpeau, d'un Nélaton, d'un Andral, coule à peine quelques centimes par malade à l'Assistance publique, parce que les malades sont tout rendus, réunis, alignés sous la main du docteur. Le traitement à domicile livrerait tous les pauvres à l'inexpérience du carabin sans clientèle; les maîtres de l'art médical, privés de la popularité, de la réclame et des sujets d'étude qu'ils trouvent à l'hôpital, ne soigneraient plus que les riches, et vous verriez bientôt une terrible dégringolade dans le savoir et le talent des médecins français.

Il ne faut pas que j'oublie la plaisante réclamation de ce fonctionnaire qui demande à l'hôpital une chambre d'officier. Est-ce le même qui demandait à payer demi-place dans les wagons et les omnibus? Si ce n'est lui, c'est son confrère. Messieurs les employés du gouvernement, si vous ne gagnez pas assez d'argent pour payer place entière; si même vous craignez que la misère officielle vous mène un jour à l'hôpital, ne vous en prenez qu'à vous-mêmes. Il fallait apprendre un état : j'en connais beaucoup, et d'honorables, oii l'on gagne de l'argent. La demiplace et même le quart de place accordé à l'armée par les industries de transport coûte fort cher aux

compagnies; elles ont consenti à ce sacrifice parce qu'il était réclamé au nom de l'intérêt public. Mais le public n'est pas intéressé au déplacement des expéditionnaires; il trouve que ces messieurs se déplacent déjà trop, et lui font peu de besogne en échange de ses écus. Quant à la chambre d'officier, les jeunes employés l'obtiendront sans intrigue s'ils le désirent absolument. Qu'ils donnent leur démission, qu'ils s'engagent dans la Ligne; qu'ils affrontent la congélation en Crimée, l'insolation en Italie, la fièvre jaune au Mexique, la mort partout; qu'ils se distinguent par leur courage et leur conduite ; qu'ils prennent quelques drapeaux; l'épauletle ne se fera pas attendre, et la première fois que le major leur coupera la jambe, je leur promets un bon lit dans une chambre d'officier!

Si j'aborde sans transition l'académie de Rome, ce n'est pas, à Dieu ne plaise! que je la compte au nombre des hôpitaux; c'est simplement parce qu'elle me paraît malade. Le grand prix de gravure, que M. de Xieuwerkerke n'avait pas cru devoir abolir, s'est aboli tout seul par la faiblesse des concurrents. C'en est fait, la gravure est morte; la photographie l'a tuée. Reste à trouver le grand secret qui doit donner aux épreuves photographiques la durée de la gravure.

Le grand prix de peinture n'est pas encore décerné, et cela pour une raison qui serait plaisante

si elle était moins triste : les juges du concours sont tous restés chez eux, excepté trois : ça les dérangeait, de venir juger,

En vérité, la France est un pays bizarre. Nous faisons des efforts de Titans pour jeter bas une maison vieille et incommode; et le lendemain, quand il s'agit de rebâtir, les ouvriers n'y sont plus. Et le surlendemain, le propriétaire qui avait hâté la démolition, revient voir si l'on n'aurait pas laissé une ou deux chambres debout, par un heureux accident. Après des fouilles savantes et laborieuses, il retrouve l'escalier du sous-sol, descend à son ancienne cuisine, s'y loge provisoirement, et y passe toute la vie, avec sa femme et ses enfants. C'était bien la peine de démolir la maison !

Les bouleversements qu'on a faits dans le département des beaux-arts étaient presque tous désirables. Mais il fallait les appuyer, et tenir bon. J'aurais mis une sorte de coquetterie à faire prospérer mon œuvre ; je me serais levé de bon matin pour voir si mes nouveaux rouages n'avaient pas besoin d'être huilés. MaishéJasl

Comme jury d'exposition, l'Institut avait ses manies , mais il était exempt de petitesse. Le jury neuf, mi-parti d'élection et d'administration, s'est laissé entraîner à des actes où perçait un peu trop le sentiment personnel. Rappelez-vous les deux grandes médailles, l'une donnée à un mort, l'autre

jetée à la mer, pour que personne ne pût la prendre.

Comme corps enseignant, l'Institut avait sa doctrine, que je ne crois pas excellente; mais enfin il enseignait.

Comme juge des concours pour l'école de Rome , l'Institut avait ses préférences, je dirai même ses faiblesses, mais il jugeait. On a pu quelquefois l'accuser de passion, jamais d'indifférence.

La passion n'est pas endémique dans le pays des arts. Je dois cette confidence aux honnêtes bourgeois qui verraient encore dans l'artiste un homme fiévreux et flamboyant. Parmi les bons artistes contemporains, j'en sais qui ressemblent à de parfaits notaires, à des paysans madrés, à des pauvres honteux, à des diplomates, à des entrepreneurs de bâtisse, à des chefs de bureau, à des ouvriers en chambre, à des maîtres d'étude, à des chefs d'escadron, à des marchands de lorgnettes, à des marquis, à des voyoux: j'en connais à peine dix qui représentent tant bien que mal le type de l'artiste comme vous le rêvez.

Ma bonne étoile m'a fait rencontrer il y a quatre ou cinq ans un vrai prêtre des arts, un inspiré, un fanatique doux, un martyr, un saint homme couronné de l'auréole lumineuse. C'était un chirurgien de marine qui s'adonnait à l'enseignement gratuit de la musique. On l'appelait Emile Chevé. Il est

mort cesjours derniers, victime de son travail et de son dévouement, àl'lieure où le succès allait enfin payer ses peines.

Je n'oublierai jamais notre première entrevue. Un de nos amis communs me conduisit chez lui à l'heure du dîner. C'était le seul moment où il ne fût pas entouré d'élèves. La maison était plus que modeste, cachée dans une de ces vieilles rues qui n'ont jamais vu le soleil. On avait dressé la table dans une salle de classe, meublée de bancs, décorée d'un tableau noir où l'on voyait encore une phrase de musique. M. Chevé était grand et maigre; sa figure longue, rasée, encadrée de beaux cheveux gris, respirait une douceur évangélique. Il s'habillait en homme indifTérent à toutes les vanités du monde; sa seule décoration était un bout de ruban rouge , gagné au péril de la vie sous le climat féroce du Sénégal. Mme Chevé, sa femme, aujourd'hui sa veuve, est une toute petite personne, blanchie par le travail plus que par les années; son regard pétille d'intelligence : elle a écrit une excellente méthode de musique; elle est vouée à l'enseignement comme son frère et son mari. Son frère, c'est Aimé Paris, professeur de musique, de sténographie, de mnémotechnie, de tout ce qu'on voudra. Cet homme infatigable a consacré sa vie à la recherche de mécanismes qui peuvent faciliter l'étude et accélérer le travail : la fameuse méthode Galin-Paris-Ghevé

n'est qu'une branche de son enseignement , mais c'est laplusimportante. Je visencore à cette table, où l'on m'avaitfaitasseoirsans façon, le fils de M. Chevé et sa jeune femme, un couple charmant, je vous jure, mais qui ne chômait pas plus que le reste de la famille. Tout ce monde professait, professait, professait: en public et en particulier : à l'École polytechnique, à l'École normale, à Saint-Cyr, à Sainte- Barbe, dans les régiments, dans les séminaires, dans les pensions de demoiselles, et surtout dans le grand amphithéâtre de l'École de Médecine. C'est là qu'un grand public de travailleurs, généralement pauvreSjVenaitchercher lesoir un noble délassement autour de M. Chevé. J'ai assisté deux ou Irois fois à ces belles leçons, belles par la limpidité de l'enseignement, par la bonté angélique du maître, parla reconnaissance filiale des élèves. Après avoir admiré l'homme dans sa maison, au milieu de sa famille naturelle, il fallait le voir là, entouré de deux mille enfants adoptifs.

M. Chevé n'avait plus de voix; l'enseignement avait usé l'une après l'autre toutes les cordes de son larynx; et pourtant il trouvait moyen d'apprendre les plus exquises finesses de l'intonation à tout ce qu'il y a de plus sourd au monde : la foule. C'est grâce à lui que vous rencontrerez quelquefois dans un atelier de mécanique ou de couture des musiciens capables de lire un air à première vue ou

de l'écrire sous votre dictée. Ses élèves en ont fait d'autres; la fièvre qui possédait cet excellent homme a gagné par une heureuse contagion tous ceux qui avaient étudié sous lui. Aujourd'hui la méthode Chevé, officiellementadoptée par la Suisse, réclamée comme un bienfait par la Russie, se répand à petit bruit jusqu'aux extrémités de la France. Je ne veux pas jurer qu'elle fera naître dans chaque bourgade unRossini, un Auber ou un Félicien David, mais elle permettra aux Français les plus déshérités de lire une page de Guillaume Tell comme une page d'almanach. Pour hâter ce progrès qui n'est pas indifférent à l'avenir de la civilisation française, il s'est formé un comité d'hommes éclairés et considérables, sous la présidence de M. de Morny. Ce que c'est que de nousl La première récompense décernée à M. Chevé par ses puissants protecteurs sera sans doute une tombe.

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