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MON HOMME

Vous souvient-il du temps où le citoyen français croyait sincèrement exprimer son opinion politique en disant :

« Raspail, c'est mon homme ! »

Un autre répondait avec dignité :

. « Je ne suis pas de votre opinion, etjem'en honore. Mon homme est le général Cavaignac. »

Un troisième disait : a Moi, je tiens pour Veuillot ; 3> un excentrique reprenait : « II n'y a qu'un homme en France, et je me ferais hacher pour lui : c'est Girardin! 3>

Ces exemples indiquent assez que dans ces mots : mon homme, le pronom n'est nullement possessif; au contraire. Do même qu'une femme dit à son amant : Vous êtes à moi, pour indiquer qu'elle est à lui, un Français a dit longtemps : mon homme, pour dire qu'il était l'homme de quelqu'un.

La féodalité a la vie dure, oui-da!

Le progrès a tant et si bien travaillé, que 'chacun de nous est devenu propriétaire de sa peau, contrairement à la doctrine de Bossuet, qui tenait pour l'esclavage. Les bourgeois et les paysans ont presque tous une maison pour abriter ce pauvre corps, et un bout de champ pour le nourrir. L'ouvrier le plus pauvre a ses vêtements, ses outils et parfois son mobilier ; mais combien étionsnous , il y a dix ans , qui eussions une opinion à nous?

Voilà pourquoi l'on disait mon homme ; on voulait dire : l'homme qui pense pour moi.

En ce temps-là, qui n'est pas loin, un Français ne refusait rien à son homme. Non-seulement il votait aveuglément pour lui, mais il prenait toutes ses idées en bloc , sans distinguer les vraies des fausses ; il aurait voulu ne payer ses impôts qu'à lui, n'aller en guerre qu'avec lui, lui obéir et le servir en toutes choses. Nous sommes les serviteurs de nos idées, quand par bonheur nous en avons; mais quand nos idées ont élu domicile dans la cervelle d'un autre , il faut, bon gré malgré, que nous nous fassions un peu les esclaves d'autrui.

Le Français qui avait son iiomme approuvait forcément la conduite droite ou onduleuse de son homme; les amis de son homme étaient ses amis ; les ennemis de son homme étaient ses ennemis ; il

louait ou dénigrait tout, suivant un mot d'ordre émané de son homme.

Il faut être initié à ce détail des mœurs françaises pour comprendre comment un ferblantier ou un maçon pouvait être, au cabaret, le caudataire de M. Guizot ou l'ennemi personnel de M . Mole.

Depuis une dizaine d'années, il se faitdans les esprits un mouvement très louable, que je voudrais signaler et définir aujourd'hui. Je ne suis peut-être pas le premier qui s'en soit aperçu, mais aucun publiciste, que je sache, n'a encore mis en relief cette nouveauté morale.

Le public commence à voir clair dans les choses politiques. Nous ressemblons à ce malade de Molière qui, après s'être livré aveuglément à M. Purgon et à ses confrères, comprend qu'il vaudrait mieux apprendre la médecine et chercher à se guérir luimême.

Il souffre, ce bon public; il éprouve à la fois toute une liste de malaises : ignorance, pauvreté et ce qui s'ensuit. Il veut être soigné, tout prêt à récompenser largement le docteur. Que de fois il a donné sa confiance entière! Que de fois on lui a promis l'ordre le plus inébranlable et la liberté la plus absolue, le dégrèvement de tous les impôts et le développement de tous les services, la réduction de son armée et l'augmentation de sa gloire ; en un mot, l'impossible !

Il a cru les gens sur parole et livré sa sente à tous les empiriques qui ont oflert de l'entreprendre. C'est qu'il n'est pas médecin , lui ! Il croit que le traitement des peuples mal en point est une science occulte ; il se jette dans les bras du premier qui annonce à son décaisse un spécifique infaillible. Il ressemble à ces pauvres illettrés , qui dans leurs maladies, s'adressent à la somnambule, à la tireuse de cartes, à l'invalide , au berger, au bourreau I

Pourquoi à l'un plutôt qu'à l'autre? on ne sait : le peuple est enclin à juger les gens sur la mine.

Celui-ci a plu par sa beauté, et celui-là par sa laideur; celui-ci par son gilet blanc, celui-là par son foulard sale, celui-ci par son sabre et celui-là par son parapluie. Vous avez entendu l'histoire de cette dame qui, croyant consulter un médecin, dans une circonstance délicate, s'adressa par méprise à un horloger. La France de 1848 a commis une erreur du même genre : elle a conté ses peines, montré ses plaies, donné sa confiance au gouvernement provisoire, qui était bien le plus honnête, le plus désintéressé et le plus libéral des horlogers.

Ces méprises seront impossibles quand le public aura pris l'habitude de formuler ses idées au lieu de les incarner; quand toutes les questions de droit ne se présenteront plus comme des questions de personnes.

Le mal est que jusqu'à notre temps les politiques ont parlé le latin des docteurs de Molière. Ils ont enveloppé d'un jargon protecteur les idées les plus simples et les plus accessibles à tous. Le bon sens, denrée qui abonde et surabonde dans toutes les choses de la vie, a été soigneusement écarté des discussions publiques. Il y aurait produit l'effet prodigieux' de l'acide phénique, qui coagule en moins d'une seconde tous les éléments de fermentation.

Si l'on ouvre au hasard, entre 1789 et 1854 , l'histoire intime de la France , on est sîir de trouver la nation agitée, ou plutôt possédée par quelque grosse question de personnes. Point d'années, point de jours où l'on n'entende crier : Vive celui-ci ! Il est notre homme! A bas celui-là! Il n'est pas notre homme ! — Vous voyez à toute heure un petit nombre d'individus qui travaillent bien ou mal à la grandeur et à la prospérité nationales 7 et d'autres, en nombre égal, qui travaillent à renverser ceux-là pour se mettre à leurs places. Le corps de la nation, ceux qui payent tout ce qu'on veut pour être bien gouvernés et qui n'aspirent point à gouverner autrui, sont ballottés par un tiraillement perpétuel. Je parle de vous, de moi, des bonnes gens qui vivent d'autre chose que des fonctions publiques. Ouvriers, marchands, paysans, artistes, nous sommes tous compris dans cette foule qui demande simplement

à être bien servie, que le bon serviteur s'appelle Pierre ou Paul.

Si l'on pouvait construire au Creuzot une machine à gouverner qui appliquât mathématiquement les volontés générales du peuple, tout, serait pour le mieux dans le meilleur des mondes, car les questions de personnes n'auraient ni raison ni prétexte. Mais il faut employer des hommes, et c'est le diable ! Aussitôt que les personnes de notre choix se sont mises à l'œuvre, une formidable opposition s'élève contre elles. Quiconque voudrait les remplacer, les attaque, les dénigre, les accuse de mal faire et, par ce moyen, les empêche de rien faire. Pour les brouiller avec le peuple, on les insulte non-seulement dans leur vie publique, mais dans leur conduite privée ; on s'en prend à leurs pères, à leurs fils, à leurs amis et à leurs animaux domestiques.

Or, un gouvernement, comme tout être vivant, a l'instinct de la conservation : le pouvoir se défend, il riposte, il réplique par des injures et au besoin par des rigueurs. Moyennant ce conflit, personne n'a le temps de travailler au progrès, c'est-à-dire de bien gouverner le peuple. Au bout d'un certain temps, l'opposition culbute le pouvoir et prend sa place. Mais elle a promis, elle aussi, plus qu'elle ne pouvait donner ; elle trouve, elle aussi, une rivalité formidable dans tous ceux qui aspirent aux

emplois, et elle tombe à son tour, après quelques années de lutte pacifique ou sanglante, sans avoir rien fait pour le pays.

Voilà l'histoire trop authentique de la première moitié de notre plus grand siècle. Je la conte sans parti pris et sans haine contre les personnes. Si quelque chose m'étonne, c'est que nos gouvernements successifs aient trouvé le moyen de faire une certaine somme de bien dans cette bagarre ; car le progrès a marché, c'est évident. Il est prodigieux que nos Iiommes d'État, obhgés de défendre leur petit terrain pied à pied, aient pu songer à nous de temps à autre. Il est invraisemblable que les hommes d'opposition, démolisseurs jurés de l'ancien ordre des choses, après de longs combats qui les absorbaient tout entiers, aient trouvé dans un coin de leur cerveau quelques idées à peu près mûres pour les appliquer au bien public.

Dans toute opposition comme dans tout gouvernement, on trouve des hommes sincères et dévoués : je suis loin de prétendre que les uns n'attaquent le pouvoir que pour s'en rendre maîtres, et que les autres ne le défendent que pour en jouir. Mais il est positifque dans les deuxcamps, chez l'assiégeant comme chez l'assiégé, on est trop à la guerre pour s'occuper sérieusement de nous. Et nous-mêmes, comme des sots, au lieu de mettre à profit les loisirs que nous laisse notre néant politique, nous

nous enrôlons dans un parti dès que nous avons l'âge d'homme.

Remarquez, s'il vous plaît, que pour discerner le vrai du faux, le bien du mal, le possible de l'impossible, on n'a pas besoin d'être installé sur un trône, ni debout à une tribune, même assis au milieu du tapage dans un bureau de journal. Ces diverses attitudes sont également impropres à la méditation utile. Pour tirer au clair les cinq ou six grandes questions qui se partagent la France et le monde, il n'est pas nécessaire que vous sachiez l'histoire publique et privée des gouvernants et des opposants, leur origine, leurs débuts, leur passé, leurs variations, leurs relations et leurs alliances. Soyez un simple marchand, logé au fond d'une boutique, un modeste ouvrier à l'abri des besoins urgents, un villageois enfermé par le froid dans une humble maison avec quelques bons livres, vous êtes meilleur juge de vos droits et de vos intérêts que tous nos politiques passés, présents et futurs, car vous avez moins de passions en vous et moins de bruit autour de vous.

Les questions de personnes ou de partis (c'est tout un) n'engendrent pas seulement la stérilité. Elles arrosent de sang, elles encombrent de ruines la grande route du progrès. Un épicier et un tailleur, étrangers l'un et l'autre aux rivalités de la politique, peuvent penser blanc et noir et vivre en bons

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voisins. Si le ciel a permis que chacun d'eux fût son homme à lui-même et n'appartînt à personne, ils pourront discuter de bonne foi et s'éclairer l'un l'autre sans jamais en venir aux mains.

Mais que l'esprit de parti s'en mêle, que ces deux braves gens^ pour le plaisir d'épouser des idées toutes faites, s'enrôlent sous quelques beaux parleurs, ils en viendront à tirer l'un sur l'autre dans la rue ; l'épicier deviendra le gibier du tailleur, et réciproquement.

Nous sommes tous plus ou moins épiciers et tailleurs ; nous avons tous "reconnu, par une triste expérience, qu'en tirant les uns sur les autres nous nous faisions du mal ; nous savons que les révolutions à coups de fusil n'avancent pas nos affaires, ne diminuent pas nos impôts, n'élargissent pas le cercle de nos libertés ; bien au contraire. Les violences que nous pourrions exercer les uns sur les autres ne serviraient qu'à changer, sans profit pour nous, l'état-major de nos employés. C'est pourquoi nous avons pris un peu tard la résolution de nous éclairer honnêtement et en paix sur nos propres affaires sans nous enrôler dans un parti.

Il fut un temps où les ambitieux recrutaient aisément une petite armée parmi lés ouvriers de Paris. On en a fait tuer beaucoup, sous divers prétextes, et personne ne peut dire ce que les agitateurs leur ont donné en échange de leur sang. Il n'était pas

malaisé de les mettre en campagne, du temps qu'ils savaient à peine lire. Il suffisait de quelques mots inintelligibles accompagnés de promesses absurdes, avec une ou deux mauvaises chansons. Depuis qu'ils savent lire et même raisonner, ils cherchent sous les grands mots et n'y trouvent que le vide. Depuis qu'ils savent compter et qu'ils devinent par instinct les lois de l'économie sociale, ils sont persuadés qu'une secousse violente leur ôterait tout sans leur rien donner. Ils chantent encore, et ils font bien? mais c'est après dîner, pour passer gaiement un quart d'heure.

Mais, il ne faut pas se le dissimuler, l'indépendance que nous prêchons et qui a fait de grands progrès depuis dix ans n'est ni l'oisiveté, ni l'indifférence en matière politique. Elle exige, au contraire, un redoublement de force; elle commande un travail assidu. Il était plus commode de suivre un chef pris au hasard, comme les brebis suivent leur bélier dans la plaine. Celui qui renonce à prendre les idées toutes faites, contracte l'engagement de faire ses idées lui-même ; rude besogne et nouvelle chez nous! L'ouvrier s'y met bravement, mais je serais un vil flatteur si je lui disais qu'il arrivera au but sans fatigue. Il a des droits à défendre comme citoyen, comme chef de famille, comme producteur. Du jour oîj il prend la noble résolution de les défendre lui-même, il doit se met-

tre en mesure de les définir, et les définitions ne sont pas plus un jeu d'enfant qu'une fantaisie de club ; c'est un travail de haute gymnastique intellectuelle. Heureusement, l'aide ne manquera pas aux hommes de bonne volonté. On travaille chez nous et autour de nous à tirer les vérités au clair et à les dégager des violences haineuses et des déclamations vaines : les polémistes de la vieille école qui continuent à se reprocher une demi-douzaine de vieux crimes, comme la Saint-Barthélémy et les journées de septembre, seront étonnés un beau jour en voyant qu'ils pérorent dans le désert. On a commis des crimes dans tous les temps, dans tous les pays et dans tous les partis; c'est un mal dont nous ne sommes responsables ni les uns ni les autres. Ce qui nous importe, à nous, c'est de ne point les renouveler sous prétexte de représailles.

La manie que nous avons eue de nous glisser dans la peau d'un autre homm.e, mort ou vivant, a transformé le cimetière sacré de l'histoire en un vaste champ de bataille. On a vu, on voit encore de temps à autre les vivants se distribuer des horions formidables sur les épaules des morts. Si vous avez votre homme dans le passé, vous êtes condamné à épouser toutes ses querelles, à dauber sur tous ses ennemis, à justifier toutes ses fautes. Étes-vous pour César? Il vous faut aimer Cléopatre et louer la dictature perpétuelle. Êtes-vous pour Brutus? Il vous

faut approuver les assassins passés et présents, dès qu'ils ont la politique pour excuse. Si votre homme est Bossuet, vous voilà complice des dragonnades. Si votre homme est Rousseau, vous descendez par une pente irrésistible jusqu'aux deux grands commentateurs du Contrat social, Marat et Sanson. Si votre homme est Voltaire, il faut applaudir pêlemêle ZaU^e et l'Écossaise, la défense de Calas et le partage de la Pologne, l'adoption de Mlle Corneille et l'encensoir cassé sur le nez de Richelieu.

Pourquoi nous condamner à louer tout dans notre homme? à tout blâmer dans celui qui n'est pas notre homme? Un clérical s'oblige à ne rien admirer dans Voltaire, sous peine de forfaiture. Un libéral se croirait perdu d'honneur s'il rendait pleine justice à l'éloquence de Bossuet ou à la charité de Vincent de Paul.

Ne vaudrait-il pas cent fois mieux choisir dans le passé tout le bien, d'oii qu'il vienne; et, cette provision faite, tourner nos yeux et nos pas vers l'avenir? Nos pères se sont injuriés, égorgés, brûlés, sous les prétextes les plus futiles. Malgré leurs erreurs et leurs fautes, ils nous ont laissé en héritage un joli commencement de civilisation. Conservonsle avec reconnaissance et tâchons de l'accroître par tous les moyens qui sont en nous! Notre affaire en ce monde, la voici: être aussi libres, aussi honnêtes, aussi éclairés et aussi heureux que possible, et faire

en sorte que nos enfants soient plus libres, plus moraux, plus instruits et plus heureux que nous.

Lorsqu'un homme apporte sa pierre, petite ou grande, à l'édifice du progrès, qu'il soit juif ou catholique, libéral ou clérical, républicain ou bonapartiste, condamné parmi les Treize ou invité pour huit jours au palais de Compiègne, nous devons accepter ce qu'il nous donne et le remercier cordialement. Le procès des Treize s'oubliera, le palais de Compiègne, que je n'ai jamais vu, mais que je crois bâti solidement, tombera en ruine un jour ou l'autre, comme le palais de Saint-Paul et le château d'Anet : les vérités démontrées, les découvertes utiles, les chefs-d'œuvre de l'esprit survivront à à tout ce qui excite un instant notre amour ou notre haine et s'ajouteront pour toujours au patrimoine de l'humanité.

Un pape s'aperçut, il y a 282 ajis, que le calendrier Julien, établi par le grand César, contenait une erreur grave. L'année civile était plus longue que l'année solaire, et, par suite d'une erreur légère en apparence, tous les almanachs de l'Europe se trouvaient en avance de dix jours. Le pape Grégoire XIII mit le présent en règle et l'avenir en sûreté. Les catholiques s'empressèrent d'adhérer à la réforme, parce que le pape était leur homme. Les protestants d'Allemagne, de Suède et d'Angleterre, les schismatiques de Grèce et de Russie,

se cramponnèrent au vieux comput. Ils savaient bien qu'ils étaient dans le faux et qu'ils allaient transmettre à leurs descendants un calendrier de plus en plus inexact. Mais quoi? Le pape n'était pas leur homme. Le grand Kepler eut beau plaider devant ses concitoyens d'Allemagne la cause que je soutiens ici devant vous. On se boucha les oreilles. L'Allemagne attendit 118 ans, l'Angleterre 170 et la Suède 171 pour adopter une vérité mathématiquement démontrée. La Grèce et la Russie n'en ont pas encore pris leur parti. Elles craignent apparemment de commettre une apostasie en acceptant le bienfait d'un homme qui n'est pas leur homme !

Lorsqu'un bourgeois intelligent a le bonheur de tomber sur un excellent valet de chambre, il ne s'enquête pas de ce que le garçon dit ou pense en dehors de son service, ni du bulletin qu'il a mis dans l'urne aux dernières élections, ni des opinions qu'il exprimait dix ans plus tôt sur la monarchie ou la république. C'est un bon serviteur, il suffit. Mais qu'il soit question d'un de ces hommes hors ligne qui servent par leur génie tout un pays, tout un siècle : s'il ne pense pas sur toutes les questions comme la majorité régnante, non-seulement on refuse ses services, mais on l'exile, on l'emprisonne, ou même, pour abréger, on lui coupe le cou. L'inventeur de la chimie moderne, l'homme le plus utile que la France ait jamais produit, sollicita vainement un

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sursis de quelques jours pour achever une expérience : il fut guillotiné toute affaire cessante. Ceux qui tenaient le manche du couteau se firent conscience d'accepter ses bienfaits : Lavoisier n'était pas leur homme.

Je me trouvais hier dans une de nos villes les plus vaillantes et les plus intelligentes, à Metz. On donnai! au théâtre la nouvelle pièce d'Emile Augier, très-convenablement interprétée par le gros de la troupe. Je mets à part le rôle de maître Guérin où M. Marck, ancien artiste de l'Odéon, aujourd'hui directeur des grands théâtres de Lorraine, s'est montré vraiment supérieur. Mais la salle était loin d'être pleine, et j'ai voulu savoir pourquoi. Elle était comble la veille avec la demoiselle en loterie , Johin et Nanettc , Henriette et Chariot. On m'a répondu que des congrégations puissantes avaient mis en interdit le théâtre d'Emile Augier, Cejeune, ce vigoureux, cet admirable esprit n'est pas l'homme de ceux qui pensent bien.

Son succès persistant et unanime à Paris nous prouve que la France revient de ses manies et que la guérison commence par la tête. Les grands enfants qui boudent contre leur plaisir ne font plus, grâce à Dieu, la majorité du pays. On compte les voyageurs qui voudraient arrêter le train ou faire sauter la machine, parce que le mécanicien qui la conduit n'est pas leur homme.

On compte aussi les optimistes enragés qui admirent les lenteurs, applaudissent les cahots et louent jusqu'aux déraillements, parce que le mécanicien est leur homme, et qu'il ne saurait rien faire de mal. Parmi les types curieux qui émaillaient autrefois la population française, il en est deux qu'on fera bien de crayonner au plus vite, car ils s'effacent de jour en jour.

Le premier, c'est le mécontent quand même, l'homme qui s'honore d'avoir été de l'opposition sous tous les régimes. Il déteste et méprise le gouvernement, quel qu'il soit, et lui dit, en prenant son café, les vérités les plus dures. Il a toujours en poche un ou deux hommes qui sont ses hommes, et qui feraient en un tour de main le bonheur du pays; mais si le malheur veut qu'ils arrivent aux affaires il leur tourne le dos et court en chercher d'autres. Rien ne peut désarmer ce dogue citoyen. Prenez toutes les réformes économiques, législatives, toutes les libertés civiles pohliques et municipales ; faites-en un gùteau que vous lui porterez sur un plat d'or : il vous mordra la main pour rester fidèle à ses principes. S'il acceptait ce qu'il demande, il se ferait horreur à lui-même et croirait voir, dans son miroir à barbe, la figure d'un homme qui a tourné. Fort lionnéte homme au demeurant, fanatique de la liberté, de l'égalité et de la tolérance, mais trop prompt àtirer des coups de

fusil sur tous ceux qui n'interprètent pas ces trois mots comme lui.

L'autre est le satisfait quand même : il a placé son cœur au siège du gouvernement, et aucune révolution n'a pu le décider à le reprendre. Il s'honore d'avoir crié : « Vive le roi! » sur le passage de Louis XVIII et versé des larmes de sang à la mort de S. A. B. le duc de Berry. Avec quelle fidélité il a défendu in petto ses souverains légitimes battus en brèche durant trois jours !

Mais avec quelle joie naïve et cordiale il a serré la main du roi Louis-Philippe!

Les banquets de 1848 l'ont jeté hors des gonds; maisla Révolution faite, il s'est promené dans la rue entre deux blessés, et il a porté un couvert d'argent au gouvernement provisoire. Son seul regret dans les premiers jours, était de ne pouvoir se compter parmi les républicains de la veille, mais il s'est persuadé en moins de six semaines qu'il avait toujours eu le germe des sentiments républicains.

La victoire de juin l'a livré corps et âme au général Gavaignac, qui avait bien mérité; mais après l'élection du Dix-Décembre, son cœur n'a plus battu que pour le prince-président. Aujourd'hui, il se ferait hacher pour l'Empereur, qu'il appelle son Empereur et qu'il admire en toutes choses. Il applaudit au jour le jour à tous les actes du gouvernement, à l'expédition d'Italie comme au siège de Rome, à

la convention du 1 5 mai, h l'expédition du Mexique, à la paix , à la guerre , à la réaction cléricale, à la confusion des cléricaux, à M. Fortoul qui bifurque et à M. Duruy qui débifurque. Il a battu des mains à la pièce des Cosaques, et rêvé l'année dernière une expédition en Pologne ; il se flatte aujourd'hui d'être au mieux avec Alexandre II. Nous l'avons vu tout prêta descendre en Angleterre après l'attentat d'Orsini ; mais quand la reine d'Angleterre a honoré Paris de sa présence, il a jeté son chapeau neuf sous les pieds des augustes chevaux.

Lorsqu'un gouvernement ne voit autour de lui que ces deux classes d'imbéciles, il frappe sur les uns, s'assied sur les autres, et n'en fait qu'à sa tête. Mais dès qu'il s'est formé, dans une grande nation, un bon noyau d'hommes sensés, exempts de haine aveugle et d'adulation plate, il y a une opinion publique qui s'exprime, s'impose et mène tout. Quels que soient ceux qui nous gouvernent, qu'ils soient ou non de votre choix et de votre goût, que leurs antécédents vous attirent ou vous éloignent, connaissez vos besoins, rendez-vous compte de vos droits et réclamez tous à la fois ce qui vous semble utile et juste : on le fera. Mais mettez-vous d'abord à penser par vous-mêmes au lieu de prendre à l'aveuglette des hommes qui pensent pour vous.

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