‹ Causeries et méditations historiques et littéraires (volume 2)Chapitre 3 sur 15 · SONNET IX · texte numérisé non relu

SONNET IX

a Je suis en proie à un état indéfinissable ; je frissonne et je brûle en même temps; je pleure et ris au même instant, sans en savoir la cause. J'embrasse le monde entier, et je ne puis rien étreindre. Toutes mes facultés sont bouleversées : mon âme exhale un feu terrible; des ruisseaux de larmes coulent de mes yeux. Tantôt j*espère , tantôt je me décourage ; quelquefois je tombe dans le délire, d'autres fois ma raison revient. Je suis sur la terre, et ma pensée traverse l'espace. En une heure je vis une année^ en mille années, je n'en puis trouver une qui me satisfasse. Si quelqu'un me demande pourquoi je suis ainsi, je répondrai que je l'ipore. Je soupçonne, cependant. Madame, que c'est pour vous avoir vue(1).j^

(1) Faria e Souza attribue à ces premiers temps l'élégie ix. Le sonnet cxxxii me paraît de la même époque.

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Une passion si vive H si ingénieuse à la fois dut être payée de retour. Dans plusieurs de ses poésies Gamoens rappelle ses courtes espérances. Un de ses sonn^ laisse même entrevoir qu'il reçut de sa maîtresse un gage d'amour (i) ; mais le rang et la for* tune élevaient entre les deux amants une barrière infranchissable. Les parents de sa midtresse , puissants à la cour , intervinrent , et un ordre dVxil l'obligea à quitter Lisbonne.

La date de ce premier malheur est incainine ; mais elle ne peut qu'être fort rapprochée de 1 547. Le poéfte, dans le sonnet xxiv a peint les angois» ses de cette cruelle séparation. Les vers suivants donnent à penser qu'il ne pleura pas seul cette disgrâce :

SONNET GCLIV.

(c J'ai vu dans une grotte ténébreuse que la mer bat avec une fiir0ur sQuuvfi^, la tète apj^ée sur sa main, une nympbe charmante ^ mais soucjmse, également jolieet affligea. Des pieu» coulaiant 4e sesyeuv; ta mer apaisait sa fureur ea vôyssiuneehos^ ai triste et si belle. QuekpiefiNS elle prooioQait ses beavx yw^sur Ie3 fcoiriblesrochen, aveeune douceur suffisante pour anoUir leur (jUuneté. D'un/9 voix aogélique elle disait : Hélas ! poMiquoi «i souvenl le bonheMT maaque-t-il là ou se trouvent, avec tant d'aboBdsaise » tous les éléments du bonheur?

Dans sa troisième élégie (O Suhnonense Ovidia de^terrado)j Camoens se représente suivant de ses tristes regards les barques qui sillonnent le Tage .

(\) Voy. le sonnet cvi, un peu obscur.

DE «AMOENS. 29 5

£t f comme ce fleuve y à la hauteur de Santarem , ne peut porter que dm bateaux ^ ou eu a oouclu qu'il fut exilé à Santarem. Cette induction est précipitée* Le$ vers du poëte peuvent désigner une foule d'autres lieux du Bibatejo (i).

Pendant les deux années que dura son exil , il composa plusieurs morceaux où il déplore les peines de Tabseuce (%). f\ fit aussi alors deux pièces de théâtre mêlées de vers et de prose i JSl Rejr SekuçQ et Filodemo et une toute eu vers^ les Am-

(4) Le Bibatejo est tout le pays que côtoie le Hautr-Tage. — De l'exil de Camoens à Santarem, patrie de sa mère, on a concla qu'il était n^ en cette ville : ses persécuteurs Pauraient ainsi renvoyé daP9 se^ foyer» ; mais, covimeon voit, re»l du poi^t^ à Santarem , basç de ce raisonnement , n'est pas suffisamment prouvé.

(2) Entre autres, le sonnet ccxxiti et les élégies 4 5, 4 6, 4 7 et 4 8. Le sonnet et les élégies 4 7 eM 8 sont écrits en espagnol. — Le choix de cette langue pour eorrei^ndre avec sa maltresse et le titre de nom que Camoens donne à Boscan dans le sonnet gclsj^xvi, prouvent Testime que les gens instruits en Portu^ faisaient de la littérature espagnole ; mais il n'en était pas de même parmi les gens du peuple. Pour complaire à ceux-ci , les poètes comiques portugais, lorsqu'ils introduisaient un niais, un Maure , un magicien, le diable ou un fantôme sur la scène , les faisaient parler espagnol, quoique le reste de la pièce fût en portugais. Camoens s'est conformé lui-m^me à cet usage dans ses 4 wpM^yons, son SeUiwQ et son Fihd&mp Vpy. leJConmient. de Faria e Souza sur l'oct 29 du VII* cbaut des Z44sta^es. *-* Nous trouvons dans les œuvres de Camoens vingt sonnets espagnols; ce sont les sonnets ci.^, à culvi , ccxiii A çcp^ix, cçnm à cç»yi , coLvi et cci^x, auxquels il faut ^jouter les sonnet? fHPV^W, Gci«]puuii, ccxcix qui sont suspects* — Camoens a écrits deux sonnets galiciens ; ce sont les ccxcx et ccxcxi ; ils font partie dosî trente-si^ sonnets ajoutés et qui sont moins authentiques.

fitriues. Il écrivit même dès lors plusieurs chants des Lusiades {i) , ce poème auquel il rêvait depuis son enfance.

Il obtint en 1 549 la liberté de revenir à Lisbonne. Peut-être son éloignement avait-il cessé d'être nécessaire à la tranquillité de sa maîtresse ; nous le craignons , et nous pensons que c'est à cette époque qu'il faut rapporter plusieurs pièces où il se plaint de l'inconstance et du manque de foi (ii). Il avait alors vingt-cinq ans ; on se battait en Afrique, au Brésil et aux Indes : il résolut de s'embarquer pour Goa. Le registre de la maison des Indes, que nous avons cité , porte , en i £t5o , son nom parmi ceux des volontaires inscrits pour le départ. Cependant un reste d'espoir lui fit préférer de passer en Afrique , où commandait Dom Pedro de Menezès , oncle de Dohl Antonio de Noronfaa , jeune ca^ valier de grand mérite et son ami. On peut lire ses adieux au Tage dans son cent huitième sonnet {Brandas agitas do Tejo\ et dans le cent cinquanter huitième (3),

(4) Camoens fait allusion à ce poëme commencé, dans les égtogués IV et V qu'il composa à cette époque ou très-peu après.

(2) Voy. le sonnet lxxxvii, le plus parfait pour le style, suivant Faria e Souza, et les églogues rvet v. — Dans cette dernière, que Ton croit adressée à Antonio de Noronha, il y a de très-jolis vers sur le. passereau qui cherche et qui ne retrouve plus dans son nid sa compagne.

(3) Le sonnet cviii {Brandas aguas) est une des pièces qui sb

Dès cette première campagne , Camoens se conduisit en brave. Aussi a-^t-il pu dire plus tard de lui-même, sans qu'on le taxât de forfanterie : « Ma « peau a le privilège dé celle d'Achille, qui n'é-^ « tait vulnérable que par le talon ^ Personne n'a vu « les miens , et j'ai vu ceux de bien des gens (i). a

On trouvera peut-être bizarre cette prétention d'être invulnérable j surtout quand on songe qu'il reçut dans un combat naval un coup de feu qui lui fit perdre l'œil droit. Il a fait plusieurs fois allusion à cet accident , notamment dans des vers adressés à une dame qui le raillait à ce sujet. Il fut atteint, dit-on , en combattant à côté de son père , Simon Vaz , capitaine du vaisseau sur lequel il servait comme volontaire. C'est la dernière fois que nous aurons à parler de Simon Vaz de Ca-r moens : il est probable qu'il mourut peu après ce combat , et que sa mort fut une des causes qui décidèrent notre poète à partir pour l'Inde.

Pendant son séjour en Afrique, 'la plume de Camoens fut aussi active que son épée. Il y composa la première ode, la seconde élégie {^Aquelle que de amor descomedido) et les tristes et misanthropiques estancias sur le désordre du monde {Çuempode ser no mundo tào quieto), où il dé-

Irouvent à la fois dans le lima de Diogo Bernardes et dans les œuyres de Camoens.

(1) Première lettre écrite de ilnde.

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plore les abus de Tordre social (i). On croit qu^il les envoya d'Afrique à son ami Dom Antonio de Noronha. C'était un présent bien austère pour un jeune homme de quinze ans. Aussi quelques critiques ont4ls pensé qu'il n'écrivit cette pièce que beaucoup plus tard , pendant son séjour en Orient 9 et qu'il l'adressa à Dom Antonio deNoronha, gouverneur de l'Inde. Je crois, d'ailleurs, que Camoen^ envoya d'Afrique à son jeune ami sa septième églogue {lês amours des Faunes), qui est d'une touche beaucoup moins sévère ; on 'remarque même dans cette pièce une scène très-voluptueuse et très-vive, que notre poète a répétée dans la peinture de l'Ile enchantée des Lusiades. C'est aussi, nous le supposons, pendant ces dures années d'épreuve , qu'il écrivit le beau sonnet biblique que nous allons citer :

SONNBT XXIX.

a Pendant sept années, Jaeob servit de pasteur à Laban, père de Bacbel, belle montagnarde; mais Une servait pas le père : il servait Taimabiefille^ car il prétendait à elle seule pour récompense. Il passait toutes les journées dans l'attente d'un seul jour, se contentant de la voir. Mais le père, usant de ruse, au lieu de Rachel, lui donna Lia. Le triste pasteur, voyant que par cet artifice sa bergère lui était refusée, comme s'il ne l'avait pas méritée, recommença à servir sept autres années, en disant : Plus longtemps encore je servirais, si la vie n'était pas trop courte pour un si long amour. »

<4) Outre ces stances, Camoens a composé des endeekas^a le même sujet et sous le même titre.

D£ GAMOENS. %l^Q

Camoens attiré, sans doute, par l'espoir, revint à Lisbonne en iSSa. L^accueil qu^il y reçut de la personne aimée lui prouva qu'il s'était abusé. D'autre part , les fleurs de sa muse , comme dit Manoel de Faria Severim » ne produisaient point de fruits; ses services militaire3 ne recevaient nulle récompense. Dom Antonio avait quitté Lisbonne. Le père de ce jeune homme , Dom Francisco de Noronha , second comte de Linfaares , s'étant aperçu de l'amour de son fils pour Dona Margarida da Sylva, petite-fille du comte d'Abrantès, l'avait envoyé à Ceuta servir près de son oncle , pour le distraire de cette passion qu'il désapprouvait. Tout manquait à la fois à Camoens ; il résolut d'avoir recours àrabsence(i), de s'embarquer pour l'Inde et de mettre deux mille lieues entre son amour et lui.

On trouve dans ses Esparsas plusieurs pièces qui expriment les douleurs du départ et les tortures de l'amour dédaigné (a). Voici, entre autres , un son?net que nous croyons écrit dans ce moment suprême. U peint bien , ce nous semble , ce que le poète dut souffrir avant de s'expatrier. On comprendra mieux , après l'avoir lu , comment , pour consommer ce sacrifice, il fut obligé de s'y prendre à deux fois :

(4) Voy, le sonnet ccxxi.

(2) Voy. notamment, te 8onnet cxxxix.

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