SONNET XLIII
« Le cygne, quand il sent approcher l'heure qui met un terme à sa vie, élève sur la rive solitaire une voix plus mélancolique et des» chants plus harmonieux. Il voudrait voir son existence se prolonger; il pleure son pénible départ; il célèbre douloureusement la fin de son triste voyage. Ainsi, Madame, quand je vis la triste fin de mes amours et me sentis arrivé à la dernière crise , je déplorai, avec une plus suave harmonie , vos rigueurs, votre manque de foi et mon amour. »
Le dernier vers de ce sonnet est en espagnol* Camoens marie fort souvent les deux langues.. Il dit dans sa seconde lettre écrite de Vinde , à propos de quelques strophes ainsi mélangées^ qu'elles ont un pied portugais et un pied castil-i lan ( I ) . Camoens a répété dans la cançao troisième , cette gracieuse comparaison du cygne. Voici \en^ sfoi qui termine cette pièce mélancolique.
« Chanson de Cygne, faite à l'heure extrême, sur la pierre dure et froide de mémoire : Je te laisse en compagnie de l'inscription de ma sépulture; car l'ombre obscure me cache déjà le jour. »
Les motifs qui décidèrent Camoens à quittée l'Europe ne venaient pas tous de ses chagrins d'amour. Les derniers mots qu'il prononça sur le vaisr
(4 ) Camoens mêle aussi quelquefois aux vers portugais des vers latins ou italiens ; il s'est permis ce mélange , qui d'ailleurs semble naturel aux langues néo-latines, dans ses poésies les plus graves et jusque dans les Lustades. Voy. ch. ix, oct. 78 — C'est un souvenir de la poésie farcie, si usitée au moyen âge.
DE CÀMOENS. 3oi
seau qui l'emportait loin de Lisbonne ne s'adressaient pas à sa maîtresse. Il nous apprend lui-même, dans sa première lettre écrite de l'Inde, qu'il s'écria comme Scipion : ingrata patria , non ossa mea possidebis (i)- Il est vrai que, peu de lignes après , il se plaint a d'avoir vu son lierre bienaimé séparé de lui et attaché à un autre mur (2). » Ce qui peut très-raisonnablement faire supposer que sa maîtresse s'était mariée.
limita la voile au mois de mars i553 (3). On lit dans un état des troupes de la maison des Indes pour cette année : « Fernand Casado , fils de Manoel Casado et de Branca Queymada , demeurant à Lisbonne, écuyer ; Luiz de Camoens, fils de Simon Vazet de Anna de Sa, écuyer, partit à sa place; il a reçu, comme les autres, 2,400 reis (environ 1 5 fr,, qui feraient aujourd'hui à peu près 70 fr.).»
Camoens s'embarqua sur le Sào Bento (le Saint- Benoît) , l'un des quatre navires que Fernand Alvares Cabrai conduisait dans l'Inde. Il composa diverses poésies pendant le voyage , notamment l'ode troisième, complainte plutôt élégiaque que
(4 ) Quelques antiquaires d'une imagination complaisante ont cru reconnaître dans le mot patriaj qui se lit sur une pierre d'un vieux bâtiment de Literne, un reste de Tépitaphe que Scipion avait composée pour lui-même : Ingrata pcUria , ne ossa quidem mea habes. Val. Maxim., lib. V, cap. 3.
(2) Cette phrase, comme beaucoup d'autres de la même lettre, est écrite en espagnol.
(3) Nicéron, Mémoires, t. XXXVII, p. 246.
lyrique (i). A la hauteur du cap de Bonne-£spé« rance, l'escadre fut assaillie d'une violente tenn péte , que notre poète a décrite dans l'élégie pre^ mière ( O poeta Simonides) . Trois des bâtiments furent jetés hors de leur route et ne purent arri» ver à Goa que Tannée suivante. Le 5âo Bento j aborda seul dans les premiers jours de septembre i553 (i). C'est peut-^tre Punique occasion où Camoens ait eu à se louer de la fortune.
 son arrivée > il trouva le vic^roi Dom Alfonse de Noronha occupé à préparer une expédition contre le roi de Pimenta ou de Chembé, qui avait conquis plusieurs îles sur les rois de Gochin et de Porca, alliés du Portugal. Il obtint d'être admis sur la flotte, qui mit à la voile en novembre i553(3).
Cette campagne, la seconde que faisait Camoens, eut un plein succès. Il y fait modestement allusion dans un passage de sa première élégie où il raconte comment on punit en deux jours cette nA-* tion habile à se servir de l'arc recourbé. Il iientra à Goa en même temps que le vîGe^'roi. à la fin de 1 553 .
Ce fut à cette époque qu'il apprit la mort de son ami Dom Antonio de Noronha , tué devant Ceuta avec son oncle Dom Pedro de Mene2ès , le i8 avril
(4 ) Les odes de Camoens paraisseat avoir reçu ce titre, moins en raison des sujets qui y sont traités, qu'à cause du mécanisme des vers et de la strophe lequd a quelque rapport avec celui des anciens.
(2) Voyez Diogo do Couto, Dec. 6, liv. X, cap 4 4.
(3) Id.y ibid., cap. 45.
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1 553 1 dans une expédition mal concertée contre les Maures de Tétuan. Ce jeune ami de notre poète n'avait que dix*«ept ans, comme on le peut lire sur le tombeau que sa sœur lui fit élever dans la principale chapelle du monastère de Sâo Bento de Xàbregas. L'inscription que l'on y lit encore nous apprend qu Antonio était l'ainé de sa race, que deux de ses frères périrent à Alcacer^Kébir et deux autres dans l'Inde. Camoens a déploré cette perte d'abord dans la belle églogued'Umbrano et Frondelio (la première du recueil), dans les douzième et deux cent vingt-neuvième sonnets, et dans la cançao xvii^ si toutefois cette dernière pièce est bien de lui.
Dom Âlfonse de Noronha^ qui avait pu juger de la bravoure de Camoens dans la campagne contre le roi de Chembé , fut rappelé en Europe et remplacé par Dom Pedro Mascarenhas, qui prit le gouvernement de l'Inde en septembre i554« Vers cette époque, Camoens écrivit à Lisbonne une lettre (i)^ dont nous avons déjà cité quelques fragments, et dont nous allons extraire de plus longs passages, qui donneront une idée des mœurs de Goa et jetteront un jour nouveau sur l'humeur à la fois enjouée et caustique de Camoens»
(4) Première lettre écrite de llnde. — Je ne pense pas, avec M. John Adamson, que la seconde lettre soit de la même année. On verra plus loin que je la crois écrite pendant le séjour forcé que Camoens fit plus tard sur les côtes de Mozambique.
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Il commence par prémunir son correspondant contre les illusions qu'on était porté à se faire en Portugal sur les avantages du séjour de Tlnde. a II a éprouvé que là, comme à Lisbonne, on est sous l'empire de méchantes fées. » Il se félicite ironiquement ec d'avoir échappé aux tracasseries et aux embûches qu'il rencontrait partout dans sa patrie, et s'estime heureux de s'être retiré dans un pays où il est plus respecté que les taureaux de Merceana , et plus tranquille que la cellule d'un moine prédicateur. » Les derniers biographes de Camoens, MM. Barreto Feio et Monteiro, ont eu l'étrange idée de prendre au sérieux cette amère plaî^nterie^ sur le sens de laquelle la suite de la lettre ne peut laisser le moindre doute : « La ville « de Goa, dit-il, est une excellente mère pour les ce méchantes gens; mais elle est la marâtre des gens « de bien : ceux qui viennent y chercher de l'arec gent se soutiennent comme des vessies sur l'eau; « les braves seuls sont réduits à sécher sur pied. » Après avoir cité pour^preuve quelques noms propres, il ajoute : « Quant à Manoel Serrâo, qui, « sicut et nosj cloche d'un œil, il s'est asse'z bien a conduit depuis son arrivée. Je puis en parler, ce car j'ai été choisi pour arbitre de certaines pacc rôles', sur lesquelles il a fait revenir un militaire ce qui ne manque pas ici d'autorité. » Ce passage prouve que Camoens joignait à la bravoure du champ de bataille une susceptibilité d'honneur qui
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ne lui permettait pas, comme il le dit au même endroit, « de refuser jamais certaines conversations r( auxquelles les lâches donnent un mauvais nom, a aimant mieux se venger avec la langue qu'avec a le lyras. » — « Si vous voulez à présent, conticc nue-t-il, que je vous p^rle des femmes, sachez a que toutes les Portugaises que nous avons ici « sont terriblement mûres. » Impertinence qu'il fait suivre d'un commentaire encore plus soldatesque, (c £t quant aux femmes du pays , outre c( qu'elles sont de couleur bise, faites-moi la grâce « de les courtiser à la manière de Pétrarque ou de <k Boscan, et elles vous répondent dans un langage « mêlé d'ivraie qui s'arrête dans le gosier de l'in- « telligence et jelte de l'eau sur le brasier le plus « ardent. Jugez ce que. doit éprouver un homme (t habitué à soutenir les agaceries du petit minois ft rose et blanc d'une dame de Lisbonne, toujours a prête à soupirer comme vuSTpucarinho (i) qui (c reçoit l'eau pour la première fois. En se voyant « au milieu d'objets si peu capables d'inspirer de a l'amour, comment ne pleurerait-on pas sur ses « souvenirs? Dites, pour l'amour de moi, atix da- « mes de votre contiaissànce , que, si elles veu- ,« lent monter en grade et voir leur entrée annoncée « par des fanfares, il leur suffit de ne pas redouter
(4) Petit pot de terre qui crie la première fois qu'on y verse dq l'eau.