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« six mois de traversée un peu pénibles. Nous irons « tous au'devant d'elles en procession et la ban- « nière en tête. Nos dames leur porteront les clefs « de la ville, comme leur âge les y oblige. Je vous « envoie un sonnet sur la mort de Dom Antonio « de Noronha. Vous y verrez quel chagrin sa perte , « m'a causé. J'ai fait encore une églogue sur ce suit jet, et j'y ai inséré quelque chose sur la mort du « prince (i). C'est, à mon avis, là meilleure que « }'aie feite. Je voulais vous l'envoyer pour que « vous la montrassiez à Miguel Diaz, qui, à cause « de l'amitié qu'il portait à Dom Antonio, aurait « été bien aise de la voir ; mais j'ai eu beaucoup «f de lettres à écrire pour le Portugal, et le temps « m'a manqué. Je me propose de répondre à Luiz a de Lemos. Si ma lettre ne lui parvient pas, qu'il « sache que la faute en est à la traversée, dans la* « quelle tout se perd. F^ak (2). »
La première mesure importante que prit le nouveau vice-roi fut l'armement d'une flotte qui devait
(4) Camoens parle ici de Dom Jean, fils du roi Dom Jean III et père du roi Dom Sébastien. Ce jeune prince mourut le 24 janvier 4554. Nîceron (Mémoires, t. XXXVII, p. 453) a cru à tort qu'il s'agissait id du roi Dom Jean III. Ce gran^ knouarqée ne mourut qu'en 4557.
(2) Pour rintelligence de ce morceau trè&-diffîcile, comme pour la plupart des traductions portugaises insérées dans ce volume , j*ai mis à contribution le savoir et la sagacité philologique de mon ami et collègue, M. Louis Dubeux. (Nak de 4842.)
DE CAMOENS^ So^
aller croiser à Tentrée de la mer Rouge, pour fermer le détroit aux vaisseaux des Maures.
Avant que Vasco da Gama eût découvert la route de rinde par l'Océan, le commerce de l'Europe avec les contrées orientales se faisait par la Méditerranée et la mer Rôuge. Les Vénitiens, facteurs de l'Europe, venaient prendre, à l'entrepôt d'Alexandrie, les denrées quç les Maures, facteurs du Levant, allaient chercher sur les côtes de Malabar. La découverte de la route de l'Inde par le cap de Bonne-Espérance ruina ce commerce, et causa peu à peu l'afifaiblissement et là mo>rt de Yenise. Aussi quand, à la fin du dernier siècle. Napoléon heurta de son épée cette reine de l' Adriatique, il se trouva que ce n'était plus qu'un cadavre, i
En 1 555, les choses n'en étaient pas encore arrivées à ce point : les Vénitiens et les Maures s'efforçaient de soutenir la concurrence des Portugais. L'Egypte continuait d'expédier tous les ans une flotte dans les mers de ttnde. Dom Pedro Mascarenhas résolut de fermer aux Egyptiens l'entrée de cette mer. Le commandement d'une escadre iiit confié dans ce but à Dom Manoel de Vasconcellos ; Camoens s'embarqua sur celte flotte qui appareilla en février i555.
Le résultat de cette expédition ne fut pas heureux. Les Portugais ne purent rencontrer les Maures. Après plusieurs mois de croisière inutile, il fallut aller passer la mousson d'hiver à Ormuz. Ce fut
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pendant la durée de cette longue station en face du cap Guardafù, au milieu d'une mer souvent agitée y et à la vue des cimes dépouillées du mont Félix, que Camoens, reportant ses pensées vers l'Europe, composa son admirable cançào dixième : Jimto de hum seca, duro, esteril monte,..
CAI^ÇAO X.
a Près d'un mont aride , escarpé, stérile, terrain inculte et nu, chauve et difforme, abhorré de toute la nature , où nul oiseau né vole, nulle bête sauvage ne dort; où nulle pure rivière ne coule, nulle fontaine ne bouillonne, nul vert rameau ne s'agite avec un doux bruit; mont que le vulgaire a nommé felix par une triste an- Gphrase, et que la nature a jeté à Tendroit où un bras de la haute inersépare les terres abassiques des sables de T Arabie, sur le lieu même où fut jadis fondée Bérénice, du côté où le soleil qui la brûle se cache pour elle;
a Près de ce mont,'on découvre le cap, limite de la côte africaine , qui court du Midi au Nord; on rappelle lé cap des Aromates, ou plutôt on rappelait ainsi autrefois , car, la roue du temps accomplissant son tour, la langue rude et mal ordonnée des habitants a imposé à ce lieu un autre nom. Xà, sur cette mer dont les flots se pressent pour entrer dans la gorge du détroit, ma cruelle fortune in'a 'amené et retenu longtemps; là, dans cette lointaine et âpre partie du monde-, la destinée a voulu que ma brève existence laissât une courte partie d'elle-même , afki que ma vie fût dispersée comme par lambeaux dans le monde entier.
« Là, je demeurai, usant mes tristes jours, jours de malaise, de contrariétés , de solitude , jours mauvais, pleins de fatigues, de dépits et d'afiOictions ; ayant non-èeulement à lutter contre la vie, le soleil ardent, les eaux froides, l'épaisseur des brouillards tièdes et lourds, mais ayant encore pour ennemis mes propres pensées, mes pensées, ce moyen de donner le change à notre propre nature. Elles rappelaient à mon souvenir ce peu de gloire fugitive et.de-
DE CiiMOEJs's. âog.
puis longtemps écoulée qui m'était échue dans le monde, au temps où je vivais, comme pour doubler le sentiment de mes maux, et me . montrer qu'il existe sur la terre beaucoup d'heures de contentement.
« Là, je roulais en moi ces idées , perdant mon temps et ma vie; et ces idées me transportaient si haut sur leurs ailes,' que je retombais (et dites si la chute était petite 1 ) de ces vains rêves de satisfaction dans le désespoir de posséder jamais *ce que j'avais rêvé. Là, mes imaginations se changeaient en pleurs soudains et en soupirs qui fatiguaient les airs. Là, mon âme captive et blessée étalait ses plaies vives, entourée de douleurs et de chagrins. Démantelée et sans défense, elle était exposée aux coups de la superbe For- ' tune, de la Fortune hautaine, inexorable, tyrannique.
« Elle n'avait , mon âme, aucun lieu de refuge , aucune espérance où elle pût appuyer un peu sa tête et se reposer. Tout lui était douleur et cause de soufiQrance. Faut-il donc qu'elle périsse? Non, il lui faut subir ce qu'a décidé le cruel Destin. Oh! qui peut par des plaintes adoucir cette mer irritée? Les vents, hnportunés par ma voix, paraissent se calmer ; seulement le ciel sévère, les étoiles et le Destin toujours farouche, se récréent au spectacle de ma perpétuelle infortune et déploient leiu* courroux et leur puissance contre un corps formé de limon, vil et misérable insecte qui rampe sur la terre (4).
a Si, du moins, de tant de fatigues je retirais l'avantage de savoir avec certitude qu'une heure viendra où les yeux que je voyais se souviendront de moi; si cette triste voix, en s'exhalant, frappait les oreilles angéliques de celle en présence de qui je vivais; si , revenant un peu sur elle-même, et repassant daiis son âme agitée, le temps déjà écoulé de mes douces erreurs , de mes maux pleins de charme et des fureurs que je cherchais, que je souffrais pour elle ; si, quoique bien tard, devenue compatissante, elle éprouvait un peu de regret et s'accusait elle-même de cruauté !'
« Cela seul, si je le savais, pourrait être un repos pour ce qui me
(4 ) Cette définition de l'homme , empruntée à la Bible , est répétée dans les Lrisiades. Voy. ch. 4 , oct dern, J
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reste de vie, et adoucirait mes souflrances. Ah! liadame! Madame l voua êtes doac bien riche, puisque, loin comme je le suis de toute joie, vous me nourrisseB par une douce fiction. Dès que ma pensée me retrace votre image, peines et chagrins s'évanouisr sent i soutenu de votre souvenir, je me sens Tassurance de regarder face à face la mort cruelle ; puis , viennent se joindre à ce souvenir des espérances qui rendent mon front pkis serein, et qui changent mes profonda tourmenta en regrets doux et suaves.
« 14, je demande de vos nouvelles, Bladame, aux venta amoureux qui soufflent de la contrée où vous habitez ; je demaade aux oiseaux qui volent au-dessus de moi, s*ils vqus ontvue, ce <|ue vous faisiez, ce que. vous disiez; où? comment? avec qui? quel jour? à quelle heure?' Ici, mi vio fatiguée s'améliore; elle reprend de nouvelles forces, eapaUies de vaincre la Fortune et leà fatigues , uniquement pour retourner vous voir, uniquement pour aller voua servir et vous aimer. Le tempe me dit qu'il m'en donnera les moyens; mais Tardent désir, qui ne souffire aucun retard> rouvre sans pitié mes blessures et de nouvelles douleurs.
<K Ainsi je vis, et si quelqu'un te demande , Cançâp, pourquoi je ne meurs pi^, tu peux lui répondre que j'endure une mort plua cruelle ; e*est la mort que me fait souffrir Tamour. »
N'y a-t-il pas dans cette douleur, doirt les blessures se rouvrent et saignent à la vue des rochers sauvages de Bal>el-Mandeb(i), dans ce retour passionné vers un bonheur perdu, quelque chose du désespoir si bien exprimé dans la lettre de Saint- Preux, écrite des âpres rochers de Meillerie? En vérité, quand on Utdesi beaux vers, on ne peut qu'être stupéfié de l'étrange jugement porté par la Harpe , dans la préface de sa traduction des Lusiades : « Le
(4) Ces rochers sont ceux de Tile de Perrim, située en travers du détroit de Bab-el-Mandeb.
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Camoens, divil, a laissé des poésies diverses qui ne «ont pas dignes de sa réputation, et qui ne méritent pas d'être traduites. » Qu'en pensez-vous?
Camoens retourna à Goa au xao\s d'octobre 1 555 . Depuis le 1 6 juin, le vieux vice^roi Dom Pedro M ascarenhas n'existait plus ; Dom Francisco Barreto venait de lui succéder avec le titre de gouverneur.
L'installation de ce nouveau dignitaire donna lieu à des fêtes qui ne furent pas, à ce qu'il parait, du goût de tous les habitants de Goa. Il se répandit, à cette occasion, une satire en prose mêlée de vers, qui porte, dans les œuvres de Camoens, le titre suivant : Plaisanteries sur quelques hommes qui ne sont pas ennemis du vin. Après ce titre vient uiie espèce d'argument ainsi conçu : « L'auteur feiAt qu'à Goa, dans les fêtes données pour l'installation du gouverneur, de certains galants se présentent pour jouer au jeu de cannes (i); ils ont sur leurs banderoles des devises et des emblèmes qui font connaître leur caractère et leurs intentions. » Cette plaisanterie, attribuée à tort ou à raison à Camoens, lui fit un ennemi mortel du gouverneur. Je crois qu'il écrivit à cette même époque le sonnet suivant :