DÉCOUVERTE DES COTES
« Il serait bon, dit Ëtien&e Alfonse à ses compagnons, de parcourir un peu cette terre , pour voir si nous ne trouverions pas le père et la mère de ces enfants ; car il n*est pas vraisemblable , d'ap^ leur âige, qu'on les ait laissés ici , pour s*écarter bien loin. — Ses compagnons lui répondirent qu'il pouvait aller , avec l'aide de Dieu , où bon lui semblerait ; qu'ils ne faisaient pas difiOcultéde le suivre. Ils mardiaient donc ainsi depuis quelque temps , lorsque Etienne Alfonse crut entendre des coups de hache ou de quelque autre instrument de fer , dont on se servait pour équarrir du bois. A ce bruit , il s'arrêta pour s'assurer de ce qu'il entendait, et il recommanda aux autres la même attention. Bientôt, tous reconnurent qu'ils avaient près d'eux ce qu'ils cherchaient : « Camarades^ dit Etienne Alfonse , laissez-moi aller devant; car, si nous avançons tous ensemble, nous aurons beau marcher avec précaution , il est certain que nous serons découverts, et qu'avant que nous ayons atteint celui , quel qu'il soit , que nous entendons, il aura, d'il est seul , trouvé woyen de pourvoir à sa sûreté ; tandis que , si j'approche doucement et caché, je puis le surprendre , avant qu'il ne m'ait aperçu. Toutefois , que votre marche ne soit pas si leAte, que votre aide me manque , si d'aventure j'en ai besoin et que je me trouve en danger. » Gela convenu , Etienne Alfonse suivit son -4;hemin , et grâce à la prudence avec laquelle il posait sans bruit ses pas , et à l'attention que le Guinéen portait à sou travail, ce dernier ne s'aperçut de l'arrivée de l'étranger que quand celui-ci se fut élancé sur lui d'un bond; je dis d'un bond, car Etienne Alfonse était de petite taille et mince de corps, tandis que le nègre était de haute stature et puissant. Aussi Etienne Alfonse s'étant attaché fortement à ses cheveux, et le Guinéen s'étant redressé, le Portugais se trouva enlevé de terre , les pieds ne touchant plus le soi. Ch nègre , qui avait la conscience de son ooiirage et de sa force y regardait conome un accident ridicule de se voir ainsi presque subjugué par une aussi chélive créature, et, cependant, il éproovait intérieurement quelque terreur , ne sachant pas bien oe qae ce pouvait éUre. Mais^ quelque peine qu'il se donnât, il ne put jamais se débarrasser de l'étreinte du Portugais, tant était grande la vigueur avec laquelle celuiKîi se tenait cramponné à ses cheveux. On eût dit, en voyant ce combat, la ténacité d'un lévrier hardi attaché à l'oreille d'un puissant taureau. Cependant , pour dire la vé-
DE l' AFRIQUE OCCIDENTALE. 499
rite, le secours de ses compagnons commençait à paraître un peu tardif à Etienne Alfonse ; je crois même que , dans son cœur , il se repentait de son entreprise ; et si, dans celte occurrence, il avait pu faire un traité, il aurait, je le suppose, considéré comme avantageux de renoncer au bénéfice » pourvu qu'on leût assuré contre tout dommage. Us en étaient là tous deux de cette lutte acharnée, quand arrivèrent les Portugais , qui saisirent le Guinéen par les bras et par le cou pour le garrotter. Alors Etienne Alfonse, pensant que son ennemi était au pouvoir de ses compagnons , Iftcba prise; mais le Guinéen ne se sentit pas plus tôt la tète libre , qu'il secoua vivement les bras , et , ayant renversé à droite et à gauche ceux qui le tenaient, il se mit à fiiir. Les efforts des Portugais pour Tatteindre n'eurent aucun succès , car l'agilité de ce sauvage était incomparable. En courant ainsi , il se jeta dans un bois rempli de broussailles , où les nôtres se mirent à le chsrcher, tandis qu'il avait déjà gagné sa cabane , dans l'intention de mettre ses enfants en sûreté et de prendre son arme, qu'il avait laissée auprès d'eux. Mais sa première douleur n'avait rien été en comparaison de l'extrême affliction qu'il éprouva en voyant l'absence de ses enfants , qui n'étaient plus dans la cabane ; et , comme il lui restait encore un peu d'espoir de les retrouver cachés dans quelque endroit des environs , il regarda de tous côtés p(%ir voir s'il ne les découvrirait pas. Or , sur ces entrefaites , parut Vincent Dyaz : c'était un marchand de Lagos, principal capitaine de la caravelle et propriétaire de la barque dans laquelle la troupe était descendue à terre. Croyant sortir pour foire un tour de promenade sur la plage , comme il avait coutume de faire à Lagos , il n'avait pas songé à prendre d'autres armes que la gaffe de son bateau. A la vue de ce promeneur , le Guinéen , enflammé de la plus terrible colère, se dirigea sur lui. Vincent Dyaz, voyant la course furieuse de ce sauvage , comprit que , pour sa défense , il aurait été convenable d'être mieux armé ; mais , jugeant que la fuite , loin de pouvoir le servir , ne lui serait que préjudiciable , il attendit le choc sans donner aucun signe de crainte. Le Guinéen , s'élançant sur lui , le frappa violemment au visage avec sa zagaie et lui emporta presque toute la mâchoire. En retour , le nègre reçut une blessure , moindre pourtant que celle qu'il venait de faire. Et comme leurs armes ne suffisaient pas à un si grand combat, ils
5oO DÉCOUVERTE DES COTES
les jetèrent et se saisirent au corps. Pendant qu'ils luttaient ainsi , roulant l'un sur l'autre et se disputant la victoire , Vincent Dyaz vit venir un autre Guinéen , qui était dans cet âge où Tadoleficence approche de la virilité. Ce jeune homme accourait en aide à son compagnon , qui , malgré sa vigueur et son courage , et bien que poussé au combat par le plus violent désespoir , n'aurait pas laissé que d'être pris sans ce secours. En effet , la crainte de ce nouvel adversaire força Vincent Dyaz à abandonner le Guinéen , au moment même où les Portugais survinrent ; mais déjà le nègre était hors de ses mains. Aussitôt , comme des hommes habitués à la course , les deux sauvages cherchèrent leur salut dans la fuite, redoutant peu les Portugais , qui essayèrent bien vainement de les poursuivre... (!).■
Parmi les nombreux détails que nous sommes contraints de passer sous silence , et qui intéressent soit la géographie , soil l'ethnographie , soit l'histoire des plantes et des animaux (a) , soit la chronologie des découvertes (3), il y en a quelquesuns que nous regrettons plus particulièrement d'être obligé de négliger , et que nous croyons devoir au moins signaler à l'attention de nos lecteurs. De ce nombre sont deux histoires , que leur ressem-
(4) Chron. de Guiné, cap. lx, p. 2S3-3SS.
(2) Voyez , entre autres documents de ce genre , sur les oiseaux et les poissons d*Âfirique , cap. lix, p. 275 j sur la chasse de l'antilope, cap. Lxxv, p. 357 et 35S^ sur la pêche de la tortue, cap. xltu, p. 234 et 222.
(3) M. le Y^* de Santarem, dont les notes jettent tant de jour snr cette importante partie de la Chronique de GiUnée, vient de traitera fond ce sujet dans une dissertation pleine de science et de logique, intitulée : Memoria sobre a f^rioridade dos descobrimenios Port»guezes na cosia d'Africa occidental, 4 . vol. in-S*., L'auteur a dooné une édition française et plus étendue de cet intéressant travail.
DE l' AFRIQUE OGGIOElf TALE . 5oi
blance rend d'autant plus frappantes. La première est celle d'un vieux nègre qui, de sa propre volonté j résolut d'aller à Lagos et de visiter Dont Henri ( i). La seconde est celle de l'écuyer Jean Fernandes , qui , ayant été autrefois prisonnier chez les Maures de la Méditerranée ^ et ayant appris chez eux la langue berbère (a), voulut rester aux environs de la rivière d'Or , afin d'étudier la configuration du pays , les mœurs des habitants , et de pouvoir donner plus tard des informations exactes à rinfant. U faut lire dans Âzurara le récit de ce séjour de sept mois chez les sauvages ; il faut voir, d'un côté , la joie des Portugais en retrouvant leur compatriote, qu'ils prennent, à la première vue, pour un Africain , et , d'un autre côté , les regrets des gens du pays , dont le Portugais avait su gagner l'affection (3). Toute cette histoire est d'autant plus curieuse que notre auteur en avait connu persoAnellement le héros , et tenait tous les détails de sa bouche même (4)-
Un autre épisode plein d'intérêt est la mort dans les sables de l'ile d'Arguin, de Gonçallo de Sin-
(4) Yoy. Chfon. de Guiné, cap. xxix, p. 452.
(%) jQan Femandesne put se faire entendre des nègres au moyen de cette langue.
(3) On peut, à Toccasion des regretB des Guinéens, lire dans Azurara de bien belles paroles sur l'égalité des éléments qui oonsiituent rhomme. Voy. Chron. de Guiné, cap. xxxv, p. 474, 47S.
(i) Chran. de Guinéf cap. xxxiv, p. 473.
5o2 DjéCOUVBRTE DES COTES
tra (i)y qui, malgré les avis de tous les siens, se jeta dans un péril évident , <c comme un homme que la mort aurait convié à chercher là sa fin (a).» Ce qu'il y a surtout d'admirable dans ce récit , c'est l'héroïsme de deux gentilshommesde la chambre de l'Infant. Ces jeunes gens, au lieu de se sauver à la nage, périrent volontairement près de leur chef, lequel ne sachant pas nager, ne put éviter la marée qui montait et qui lui ôta les moy^is de fidre retraite.
On voit, par cet exemple, que Gomes Eannes d'Azurara n'enregistre pas seulement les prouesses et les victoires de ses compatriotes ; il expose aussi leurs fautes et ne leur épargne pas les bulletins de leurs désastres, tristes souvenirs, d'où il sait toujours tirer d'utiles conseils (3). Il semble même que , dans ces occasions , qui sont de beaucoup les plus rares , le génie naturellement tragique de l'historien acquière plus d'élévation et s'empreigne d'une singulière éloquence (4). On en jugera parle récit de la mort de Muno Tristam , dont nous allons donner la traduction textuelle.
(4; On écrirait aujourd'hui Cronçah de Cintra,
(2) Chron, de GuM^ cap. xxvii, p. 4 44 .
(3) Voyez DoCammeDt, cap. xxviii , p. U7 , les âalutaires avis qu'Azurara adresse aux navigateurs.
(4) Notre chroniqueur ayant à parler de plusieurs Portugais tués sur le champ de bataiUe , emploie cette belle expression : « Les corps restent là, et les âmes vont voir les choses de Tautre monde. •
DE l' AFRIQUE OCCIOE^ITAXE. 5p3
GOMMENT MOURUT NUNO TRISTAM BN LA TBRRB DB GUINÉE ET QUELS FURENT <2EUX QUI PÉRIRENT AVEC LUI.
« HéUsl fautr-il que yinscrije et œregÎBtre e» ces d isamlm {Niroles, le souvenir de la moii d'un aussi DoUe chev9lier qtm fut NuDO Tristam , dont je vais raooater ia fin daus ce diapitie, fin prématurée el déplorable , que je ne pourrais rappeler sans larm^ , si je ne savais presque certainement, perla oonsidération delà instice divine, TétemeUe félicité dont jouit son âme? En effet, il ne semble que je devrais passer pour un envieux parmi les vrais catholiques , si j.e pleurais la mort d'un homme <pie Dieu a daigné faire participer à son immortalité. Du moins est-il certain que, camme il a acquis delà gloire dans ces contrées, car j'ai coimnencé ce livre par le récit des prises qu'il a faites , ainsi je veu;x le terminer par le récit de sa mort , et offrir à son âme divine le premier siège de la gloire céleste , comme à celui qui a donné l'exemple d'aller chercher la mort dans ces contrées pour le service de Dieu. £n effet, ce noUe ohevalier ayaot une connaissance perfeàte des grands desseins de notre vertueux prince, comme uq homme qui , depuis la [^us tendra ^{ance , avait été élevé dans sa maison , le voyant s'efforcer d'envoyer sans relâche des yaisseaux aju pays des n^res et encore au delà s'il le pouvait , apprenant rsuème que déjÀ plusieurs caiiSvelles avaient atteint le fl^ve du Nil (4), et^tenéaat reporter beaucoup de nouvelles de ce pays-là , il lui sembla que , s'il n'était pas un de obux que l'Iniant envoyait dans cette coïKlPée, et s'il ne prenait aucune part à ces grandes choses, il ne serait pas digne de recevoir le nom d'homme de bien. Dans cette pensée, Il fit construire et armer une caravelle , se mit en route et , sans re* lâcher en aucun endroit , se dirigea vers la terre des nègres. DépAseant donc le cap Vert , il alla soixante lieues plus loin , et trouva un fleuve sur les rives duquel il lui sembla que devaient habiter quelques peuplades. Dans cette pensée , il fit mettre à la mer deux barques qui reçurent vingt-deux hommes, savoir, l'une dix et l'autre douze. Ils commencèrent ainsi à remonter le cours du fleuve à l'aide de la marée , et se dirigèrent vers des maisons qu'ils voyaient
(4) Toujours le Nil pour le Niger.