‹ Causeries et méditations historiques et littérairesChapitre 102 sur 109 · Ô4 DÉCOUVERTE DES COTES · texte numérisé non relu

Ô4 DÉCOUVERTE DES COTES

À }eur droite. Mais, avant d'avoir pu descendre à terre , ils vireni venir de l'autre côté douze bateaux, dans lesquels il y avait environ soixante-dix ou quatre-vingts Guinéens , tous noirs et armés d'arcs ; et comme l'eau augmentait, un des bateaux des Guinéens passa et déposa ceux qu'il portait sur l'autre rive , d*où œtta^ troupe se mit à assaillir de flèches les Portugais des deux barques , tandis que les nègres, qui étaient restés dans les bateaux , s'efforçaient d'arriver jusqu'aux nôtres. Dès qu'ils se trouvèrent à portée, ils vidèrent leur funeste arsenal , tout rempli de poisons , sur Je corps de nos compatriotes , et les suivirent ainsi jusqu'à ce que ceux-ci eussent rejoint la caravelle , restée hors du fleuve en pleine mer. Cependant ceux des nôtres qui montaient les barques furent percés par ces flèches empoisonnées , de sorte qu'avant d'avoir pu remonter dans la caravelle , quatre avaient déjà perdu la vie. Les autres, cependant , blessés comme ils étaient, attachèrent les barques au bord du navire et se disposèrent à appareiller, voyant la dangereuse situation où ils se trouvaient ; mais ils ne purent l&ver les ancres à cause de la grêle de flèches qui les assaillait. Force leur fat donc de couper les câbles, les seuls qui^fussent à bord, et de mettre à la voile , en abandonnant les barques qu'il ne leur fut pas possible de hisser. Ainsi , des vingt-deux hommes qui avaient quitté b caravelle , il n'en échappa que deux , savoir : André Dyaz et Aivaro da Ck)8ta , tous deux écuyers de l'Infant et natifs d'Évora ; les dixneuf autres moururent de ce poison , si artificieusement composé , que la plus légère blessure , pourvu qu'elle tirât une goutte desai^, causait immanquablement la mort. Dans cette rencontre périt le noble chevalier Nuno Tristam (4 ), regrettant la vie, parce qu'il n'avait pas pu tirer la rançon de sa mort en vaillant homme. Là périt encore un autre chevalier, Jean Ck}rrea, et, près de lui, Edouard de Hollande et Diego (2) M achado, hommes nobles et jeunes, élevés dans

(4 ) En souvenir de cette catastrophe , la rivière a reçu le nom de Nuno Tristam , comme on le voit sur presque toutes les cartes anciennes.

(2) Diego pour Dio^^o.. Azurara emploie constamment cette forme castillane.

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la maison de rinfant, et aussi d'autres écuyers et gens de pied, âevés de la môme manière , ainsi que des marins et d'autres gens (pii servaient sur le vaisseau. Il me suffira de dire qu'ils étaient vingt et un en tout ; car , des sept qui restèrent dans la caravelle , deux furent blessés en voulant lever les ancres. Aussi , qui pensez-vous qui puisse à présent diriger ce navire , lui faire reprendre sa route et l'éloigner du milieu de ce peuple maudit? Les devx écuyers qui survécurent , conmie je l'ai dit , n'échappèrent pas entièrement à ce désastre : ayant été blessés , ils approchèrent très-près de la mort , et la maladie les tint gisant pendant vingt jours , sans qu'il leur fût possible durant tout ce temps d'être d'aucun secours à leurs compagnons, qui travaillaient à faire cheminer la caravelle et qui n'étaient pas plus de cinq , savoir : un mousse assez peu habile dans l'art nautique , un jeune gentilhonmie de la chambre de l'Infant , appelé Airas Tinoco , parti en qualité d'écrivain , un jeune Guinéen, &it prisonnier avec les premiers captifs recueillis dans cette contrée y et ^ enfin , deux enfants , qui avaient suivi quelques-uns des écuyers morts dans ce désastre. Certainement il y avait lieu d'avoir compassion des peines qu'ils éprouvaient à cette heure. Non-seulement ils pleuraient la perte de leur si vaillant capitaine , celle de leurs compagnons et de leurs amis ; mais ils s'effrayaient de sentir autour d'eux d'aussi abominables ennemis que ceux dont les mortelles blessures avaient , en un si court espace de temps , tué tant et de tels hommes ; surtout ils étaient a£Bigés de se trouver si dépourvus de tous les moyens de salut. En effet , le mousse , en qui résidait leur principale espérance , confessa clairement son peu de science, disant qu'il n'était pas capable de régler la marche d'un navire ni de diriger les manœuvres d'une manière utile, mais que y s'il était guidé par un autre , il tâcherait d'exécuter tout ce qui lui serait ordonné. 0 grand et suprême secours de tous ceux qui sont abandonnés et frappés de tribulations I Toi qui ne refuses jamais de venir en aide à qui t'invoque dans sa misère, tu as entendu les cris de détresse de cette petite troupe qui poussait des gémissements vers toi , tenant les yeux fixés sur les nuages et te conjurant de les sauver! Tu as bien montré que tu entendais leurs prières , quand, en si peu de temps, tu leur as envoyé ton secours céleste, donnant de la force et du génie à un aussi frêle jeune homme , né

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et élevé à Oiivença , qui est un bourg deriatérieiir deslems U fort éloigné delà mer. En efitot , ee jeune ttomme, averti par une grAoe divine , dirigea le navire , ordonnant an mousse de gouverner au nord, en inclinant un peu du cM du ievut , c'est-à-dire fiûsant route vers le nord-est ; parce qu'il comprenait <pie dans cette <Mrection devait se trouver le Portugal , qu'Os désiraient tant revoir. Ayant ainsi tâché de s'orienter pendantune partiedu jour , ils allérsnt près de Nuno Tristam et des autres blessés et les trouvèrent morts. Alors il fallut bien se décider à les jeter A la mer. Quinze y furent jetés le jour méoae ; quatre autres étaient demeurés dans les barques, et les deux qui restaient lurent lancés dans les flots le lendemain. Je n'essayerai pas de dire quettes durent élre leurs pensées , quand ils livrèrent ces corps A l'immensité des eaux, leur donnant pour sépulture le ventre des poissons. Biais , auaai bien, que nous importe de quelle façon l'on ensevelit nos corps , puisque, dans notre propre chair , nous devons voir notre Sauveos^ suivant ce que nous annonce la sainte Écriture? Alors ne vaut-ii pas autant reposer au sein des mers que dans la terre, et être mangé par les poissons que par les oiseaux? Le principal est de diriger constamment notre pensée sur nos œuvres , car c'est par leur mérite qu'après la mort nous trouverons la vérité de toutes les choses que nous n'avons vues ici-bas qu'en images ; et , puisque nous confessons tous et croyons que le pape est notre vicaire-giénéral et suprême pontife , et qu'il a la puissance de nous condamner ou de nous absoudre , comme nous l'enseigne l'Évangile ( puisque nous devons croire , ea véritables catholiques, que ceux qu'il absout et qui remplissent les conditions qui leur ont été imposées sont placés dans la compagnie des saints : par toutes ces raisons, nous pouvons justement dire sur ceux qu'on vient d'abandonner aux vagues : Beau morim qui in Domino moriuntur ! Bt , cependant , vous recevrez te récompense de Dieu , vous tous qui lirez cette histoire , si vous faites commémoration de la mort de ces braves dans vos prières ; car , puisque c'est pour le serviccbde Dieu et de leur prince qu'ils ont péri , leur mort a été celle des bienheureux. Le jeune honnme qui dirigea le vaisseau se nommait , comme je l'ai dit, Aires Tinoeo. Dieu répandit tant de grAce dans son esprit , que , pendant deux mois consécutifs, il sut régler la marche du navire, in-'

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certain , cependant, de savoir quelle serait la fin; car', pendant toute la durée de ces deux mois, ils n'aperçurent point la terre. Au bout de ce temps , ils eurent en vue une fuste armée qui leur causa un grand efliroi , apprâiendant qu'dle ne fût montée par des Maures ; mais, quand ils reconnurent qu'elle appartenait à un corsaire de Galice , appelé Pierre Falcom , ils ressentirent bien de la joie, et beaucoup plus encore quand ils surent qu'ils étaient près des côtes du Portugal , à la hauteur d'un lieu qui dépend de la maîtrise de Saint-Jacques, et appelé Sines, C'est ainsi qu'ils arrivèrent à Lagos , d'où ils se rendirent près de llnfant pour lui raconter les terribles événements de lepir voyage , lui représentant la multitude de flèches par lesquelles leurs compagnons avaient été tués. L'Infant éprouva un grand déplaisir de la perte de tant de bons serviteurs, qu'il avait presque tous élevés, et, quoiqu'il fût bien persuadé du salut de leurs âmes, il ne put refuser sa tristesse à ces enveloppes humaines , qui avaient été nourries en sa présence pmidant un si grand nombre d'années. Appréciant et déplorant aussi , comme leur seigneur , la mort qu'ils avaient reçue pour son service , il prit, depuis ce moment, un soin particulier de leurs femmes et de leurs enfants (4). »

Q^'il me soH permis, en finissant , de féliciter les savants éditeurs de cette chronique de la manière dont ils se sont acquittés de leur tâche. Malgré la beauté vraiment royale du manuscrit d'Azurara, la langue portugaise du xv* siècle est si différente de la langue actuelle, que la publication de ce monument ne laissait pas que d'offrir d'assez graves difficultés. M. le V** da Carreira, à qui est due la transcription du manuscrit , nous semble les avoir presque toujours habilement surmontées. En confrontant le texte imprimé avec le

(4) Chron. de Guiné, cap. lxxxvi, p. 399-40o.

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manuscrit, nous n'avons remarqué qu'un fort petit nombre de différences , qui , pour la plupart, ne doivent être imputées qu'à l'imprimeur. Je dois me hâter d'ajouter que ces très-rares et très-légères imperfections n'empêchent pas la Chronique d^A' zurara d'être un des livres étrangers sortis des presses françaises qui ofire le moins de prise à la critique. Quant aux notes historiques et géographiques , commentaire indispensable d'un pareil ouvrage, elles sont toutes écrites, comme Vlntroduo tion , due également à M. le V de Santarem, avec une connaissance de la matière et une fermeté de style qui décèlent, à la fois, la plume de l'érudit consommé et l'expérience de l'homme d'Etat.

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