DES ROMANS ET DU THÉÂTRE A LA CHINE
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Tant que nous n'avons connu la Chine que par les relations des voyageurs, le recueil des Lettres édifiantes , la traduction des livres canoniques j les éloges systématiques de Voltaire et la mauvaise humeur du commerce et de la diplomatie bntanniquesy nous n'avons eu, touchant les 14^ millions d'hommes jaunes qui habitent entre la Tartarie , le Thibet et la mer du Sud ( 1 ) , que des
(4) Ce chifEre, donné par M. Klaproth dans Taperçu statistique de la Chine qu'il a joint au Voyage à Pékin de Timkowski , est de beaucoup le plus faible de tous ceux qui ont été mis en avant. Le P. Amiot porte à plus de deux cents millions la population de la Chine. Le rédacteur du Voyage de lord Macartney Ta évaluée à trois cent trente-trois milligns. Enfin , les derniers recensements officiels portent ce chiffre à trois cent quatre-vingt-dix millions. Voyez sur ce point si controversé , l'opinion du Rév. R. Morrison et de M. Abel Rémusat, Journal des Savants, novenobre 4848 et juillet 4S27; voyez aussi un article de M. Edouard Biot, même journal , mai .4838, et une brochure de M. G. Pauthier , intitulée Documents statistiques officiels sur Vempire de la Chine , traduits du Chinois , Paris, 4844, in-8*, de laquelle il résulte qu'en Tannée 4842 le chiffre officiel de la population de la Chine était de plus de trois eent soixante et un millions d'habitants.
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notions partiales, contradictoires et incomplètes. D*abord, sur la foi de quelques voyageurs des xiii* et xiY* siècles, des Marc-Pol, des Plan-Carpin, des Mandeville, le riche royaume de Cathay apparut , aux yeux éblouis des pauvres populations de l'Occident, comme la patrie étincelante des rubis, des saphirs et des émeraudes. Cette renommée, quel* que peu fabuleuse, subsistait même encore quand r Arioste chantait, à la cour de Ferrare, les amours et les trésors de la belle Angélique. Plus tard^ nos savants missionnaires se plurent, comme les conquérants du nouveau monde, à peindre sous les plus brillantes couleurs la Chine, le Japon , le royaume de Siam, qu'ils espéraient promptement soumettre au christianisme. Placé à un tout autre point de tue, le patriarche de Ferney, attribuant à la nation chinoise là sagesse de quelques-uns de ses anciens philosophes, s'amusa, pour nous faire honte, à nous représenter ces 1 4^ millionsd'hommes comme 1 4^ millions deConfucius et deMeng-tseu. Enfin, de nos jours, les agents de la compagnie des Indes orientales établie à Macao et à Canton , outrés de voir les Européens joiumellement victimes de la mauvaise foi des petits trafiquants de ka frontière, abusèrent, comme l'auteur de la Philosophie de rhistoire, de la permission de conclure du particulier au général , et dénoncèrent cette population de philosophes et de sages comme un ramas immonde de fourbes^ de faussaires et de fripons.
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Les livres mêmes pabliés à titre de simple rensei* gnement prirent, sous l'influence de ces préoccu* paticms exclusives , une teinte très-prononcée de partialité. Un recueil de planches coloriées, publié à Londres en 1801, et représentant les nom* breux supplices usités à la Chine, fit penser aux personnes trop promptes à juger qu'il n'y a pas de peuple plus cruel ni plus sanguinaire que le peuple chinois. Certains albums venus de Péking, et qui contiennent des scènes d'intérieur d'une licence digne du musée secret de Naples, ont fait regarder les mœurs chinoises comme plus corrompues et plus savamment dépravées que ne le furent jamais celles des cours de. Tibère ou de Henri m. Au gré de Toptique variable des préjugés et des passions , la Chine a donc été, suivant les uns, un élysée peuplé de sages ; sa police était le chef-d'œuvre et le modèle de l'administration paternelle et patriarcale; suivant les autres, le Jouet et le bâton sont les deux seuls moyens de gouvernement efficacement employés dans le Céleste Empire (i); opinions qui semblent fort opposées, et qui, après tout, ne sont peut-être pas absolument contradictoires.
Il y a , comme on voit , dans tous ces jugements si divergents et si tranchés, une extrême précipitation et un abus manifeste d'une des plus utiles ,
(4) Yoy. Montesquieu, Eêprit des lois, liv. VIU^ cli. xxi.
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mais des plus périlleuses facultés de l'esprit humain, de l'induction. A ce compte, que ne dirait-on pas , en Chine, de nous autres Européens , si quelque voyageur (un des quatre Chinois, par exemple, que nous avons vus à Paris en iSag) avait rapporté dans sa patrie une représentation de tous les supplices qui ont été successivement usités en Europe , sans distinction de Ueux ni de temps? Et que penseraient de la pudeur des dames françaises les prudes de la ville de Péking, si Ton mettait sous leurs yeux ces images de beautés négligemment vêtues qu'on voit exposées aux vitres de nos marchands d'estampes? Seraient-elles fondées à croire que tels sont le maintien et la mise habituels des Parisiennes ? Assurément cette conclusion générale, tirée de faits tout particuliers, serait le comble de l'impertinence; et cependant nous n'avons pas procédé d'une autre façon jusqu'à présent à l'égard de la Chine. Pour avoir voulu juger prématurément ces peuples lointains et si imparfaitement observés, nous nous sonunes fait, à trois ou quatre reprises, une Chine absolument imaginaire, tantôt resplendissante de palais de porcelaine incrustés de diamants, de perles fines et d'escarboucles , tantôt habitée par des sages et gouvernée par des rois vraiment philosophes ; tantôt livrée à toutes les brutalités du despotisme et aux excès d'une population de bandits, de débauchés et de mendiants Et encore n'avons-
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nous parlé que des fausses opinions des érudits. Que serait-oe^ bon Dieu ! si nous descendions aux préjugés de Tignorance? Ce qu'on entend vulgairement par le mot Chinois est à peine croyable. Confondant tous les récits^ toutes les époques, toutes les professions, agglomérant tout ce que l'on a jamais raconté de fables sur la Chine, le bon public européen s'est formé de ces traits épars une idée monstrueuse, et qui est tout ce qu'on peut imaginer de plus grotesque , de plus incohérent , de plus impossible. A-peu-près comme si l'habitant de Péking, réunissant par la pensée ce qu'il peut avoir appris de nos institutions et de nos mœurs depuis neuf ou dix siècles, cumulait et perpétuait nos préjugés, nos folies heureusement si fugitives, et à cette somme de ridicules et de vices attachait de bonne foi l'idée d'Européen. H est très-probable qu'on en use de la sorte à notre égard dans le Royaume du Milieu, et le profond mépris que nous renvoient nos honorables antipodes vient, sans doute, de ce procédé qui les défigure si étrangement eux-mêmes à nos yeux.
Cependant, si jamais nation eut besoin d'être étudiée époque par époque , c'est assurément la nation chinoise, de toutes peut-être celle qui, malgré plusieurs révolutions intérieures et plusieurs conquêtes étrangères, a opéré avec le plus de régularité son développement social , et chez laquelle s'est déroulé, avec le moins de lacunes, le