II
5l4 I>ES ItOHAlfS
curieux travail de la civilisation laissée à ses propres forces. £n effet, seul de tant de peuples, qui tous ont phis ou moins erré sur la surface du globe, le peuple chinois est demeuré sédentaire et a conservé dans ses mœurs, dans ses rites, et jusque dans sa langue, la profonde empreinte des âges qu'il a traversés. En même temps qu'il emploie, depuis près de neuf siècles , l'imprimerie (f ), ce dernier perfectionnement qu'ait reçu l'art de communiquer la pensée, il a gardé l'usage de l'ancienne écriture figurative, sortie d'un type idéographique , et n'a pas perdu , comme nous , toute habitude de la langue hiéroglyphique, pre* mier et ingénieux rudiment de la transmission des sentiments et des idées.
Ce n'est que depuis assez peu de temps que les savants européens ont songé sérieusement à replacer les choses sous leur véritable jour, et k £ûre enfin justice de cette double infidélité qui ne nous
(4) C'est Topinion que M. Abel Rémusat a émise dans le Journal des Savants de septembre 4820. Cependant Tédition des Neuf Kwg de Tan 959 , édition qui , suivant M. Rémusat , est le début de l'art typographique à la Chine , était imprimé avec des pkméhes de bois; d'où l'on doit conclure qu'en 952 on ne oonnaîsaait encore en Chine que l'impression xylographique. Les Chinois ont connu un peu plus tard les caractères mobiles de bois , de terre cuite et même de métal ; mais 0 n'est pas bien prouvé que l'usage de ces derniers n'ait pas été importé par les B!m>péens. Voy. M. Rémusat , Journal des Savants y novembre 4848 et octobre 4824.
ET DU THÉÂTRE DE LA CHINE. 5l5
<i jusqu'ici montré la Chine que de profil. On s'est mis, avec la plus louable ardeur, à multiplier les documents et les traductions, à comparer les faits, à distinguer les époques, à classer chronologiquement les usages; (car en Orient, quoi qu'on en ait dit, les coutumes ont varié avec les siècles , et ]a prétendue immobilité des institutions et des modes asiatiques n'est qu'une illusion d'optique due à notre extrême éloignement). Par suite de cette direction meilleure donnée aux études orien* taies et chinoises, nous commençons à revenir dfs beaucoup d'opinions hâtives et erronées, que nous nous étions faites sur les peuples qui habitent derrière la grande muraille. Gr&ce à l'activité croissante des savants français et au zdie de la société anglaise de traductions orientales , nous commençons à connaître un peu moins mal l'intérieur de ce pays et même de ces demeures si obstinément fermées aux étrangers. Aussi bientôt (et quoi qu'il arrive de la collision survenue entre la Chine et r Angleterre), la société chinoise nous sera-t-elle presque aussi bien connue que celle de Paris et de Londres, et alors peut-être serons^nous ef&ayés de la ressemblance.
Cette importante réforme dans la manière d'étudier l'état intellectuel et moral du Céleste Empire est due principalement à un savant et ingénieux sinologue , qui a rendu , pendant sa trop courte carrière , les plus éminents services aux lettres
5l6 D£S ROMANS
orientales , à M. Abel Rémusat. Non-seulement cet homme illustre s'était voué à éclaircir, par de savantes dissertations y les difficultés les plus graves de la langue et de la littérature chinoises ; il paisa, de plus j et avec raison y que le meilleur moyeq d'arriver à bien connaître un peuple, c'est de demander à ce peuple des renseignements sur luimême ; en d'autres termes, il crut qu'il fallait étu* dier et traduire les plus beaux monuments scientifiques et littéraires de la Chine , y compris les ouvrages d'imagination. Je n'ignore pas que quelques partisans trop exclusifs de la statistique et de la science ont essayé de jeter de la défaveur sur les notions , à leur avis , peu rigoureuses , qui ressortent des compositions de simple littérature. Je suis loin , sans doute , de vouloir exagérer l'importance de ces notions ni suitout leur étendue ; mais il me semble difficile de ne pas reconnaître que les peuples déposent le plus ordinairement le secret de leur génie dans les ouvrages d'imagination. Ne croyez-vous pas , par exemple , que , si l'on tra* duisait en chinois le Tartufe , le Misanthrope , le roman de Gil-Blas ou celui de Clarisse Harlowe , les lettrés de Péking ne hissent plus près d'avoir une idée juste de l'Angleterre et de la France , que s'ils ne connaissaient ces deux royaumes que par des fragments de la Géographie de Pinkerton ou des extraits de l'Encydopédie de d'Alembert ? Un roman de passion et une comédie de mœurs sont
ET DU THÉÂTRE DE LA CHINE. Bl'J
une révélation imprévue qui met en lumière des faits psychologiques ou sociaux , inaperçus jusquelà dans la société même au sein de laquelle ils se passent. Je ne nie pas assuréâient qu'il ne soit trèsutile de traduire des livres de philosophie , de lé-' gislation , de sciences et d'arts ; je ne nie pas , non plus , Futilité ni surtout l'agrément des bonnes relations de voyage; mais quel étranger pourra jamais se flatter d'observer un peuple aussi bien que ce peuple s'observe lui-même ? Cheminant sur les grandes routes, au fond d'une chaise exporteurs, toujours observés , et , le plus souvent , éconduits avec la plus imperturbable et la plus impatientante politesse , à peine en relation avec une ou deux classes d'habitants ^ les voyageurs européens en Chine peuvent bien avoir été vivement frappés de te} ou tel usage entrevu , de telle ou telle pratique qui saute aux yeux ; mais ils ne peuvent savoir que bien imparfaitement l'empire que ces usages et ces pratiques exercent sur les sentiments de la nation. Au contraire, les poètes et les romanciers indigènes, en plaçant leurs acteurs dans les différents rapports qui naissent de la vie civile et en les faisant parler et agir d'après les sentiments intimes qu'ils leur supposent , nous enseignent , à leur insu , comment les usages influent sur le cœur humain , et jusqu'à quel point ils modifient les idées, les sentiments et les passions. Quand on est parvenu à savoir quelle opinion un peuple se forme de la lai*
5l8 I>E« ROMANS
deur et de la beauté morales, on est bien près de connaître à fond ce peuple. Sans doute » la poésie, comme certains instruments d'optique, grossit tout ce qui passe dans son foyer. On se tromperait beaucoup, à la Chine , si Ton venait jamais à y croire , par exemple , en prenant à la lettre Destouches et Marivaux , que les bourgeois de Paris ne sont servis que par des Frontins et des Lisettes. Mais qu'importe ? N'est-il pas aisé de réduire à leur valeur ces exagérations sans conséquence ? Les deux points extrêmes, l'idéal et le grotesque, une fois connus, la réalité s'en déduit aisément toute seule. N'eùt-on , sûr les mœurs du règne de Louis XV, d'autres documents que la NaupeUe Héloise de Rousseau et le Théâtre de société de Collé, il n'y a pas d'homme d'esprit qui ne put aisément deviner ce que fut la vie réelle au xviii* siècle ; il ne lui faudrait que tirer une moyenne , pour trouver presque à coup sur les Lettres de mademoiselle de Lespinasse ou les Mémoires de madame d'Épinay.
Nos missionnaires, qui ont, d'ailleurs, si bien mérité de l'humanité et des lettres, ont, par une prédilection fort naturelle , plutôt dirigé leurs études vers la grammaire, la philosophie, les sciences naturelles , que vers la poésie et la Uttérature proprement dite. C'est à eux , pourtant , que nous devons la première connaissance des productions légères et romanesques des Chinois. Outre ce que le
ET DU THl^ATBB DE LA CHINE. SlQ
père Semedo ( i ) nous a appris de la versification chinoise , le père DentrecoUes a le premier traduit quatre jolis contes (12) , qu'on ne peut pas tous appeler moraux^ car le dernier n'est autre que la célèbre et piquante aventure de la Matrone d'Éphèse ; ce qui prouve que les Chinois ont connu les anciennes fables milésiennes j supposition plus vraisemblable, comme l'a si finement remarqué M. Rémusat, que d'imaginer qu'un second modèle ait pu fournir, au bout de l'Asie , le sujet de ce récit satirique. Au milieu du dernier siècle (en 1761), le docteur Hugues Percy, évêque de Dromore, publia à Londres une traduction assez peu fidèle d'un célèbre roman chinois, qu'il intitula HaU'- KîoU'Choaan, et qu'il qualifia avec raison àeplea^ sing history (3)t Eidous , sur la version anglaise , mit en français ce roman , qui fut publié à Lyon en 1736 et réimprimé à Paris en i8a8, sous le titre de l' Union bien assortie. Un agent supérieur
(4) Voy. Histoire urUvenelle de la Chine, l*^ partie, ch. 11, p. 82^ trad. franc.
(2) Ces coDtes , joints à quelques historiettes, ont été insérés par le P. du Halde dans sa Description de Vempire de la Chine eide4a Tartarie chinoise, t. III, p. 290 et suiv.
(3) Le traducteur des trois premières parties est un Anglais nommé Wilkinson , mort en 4736 ; il parait avoir travaillé sur une traduction portugaise. Ce qui est certain , c'est que la quatrième partie de ce roman était en portugais dans le manuscrit qui tomba entre les mnins de Tévéque deDromore; le docteur Percy traduisit lui-même en anglais ce dernier volume sur la version portugaise.
SaO DES ROMANS
de la compagnie anglaise des Indes orientales à Canton, M. John Francis Davis , habile sinologue, aux travaux duquel nous rendrons plusieurs fois hommage dans cet article, retraduisit en 1829, sur le texte original , le Hao-kieourTchouan , qu'il intitula The /ortunate union. Enfin, au commencement de cette année , un jeune sinologue de notre pays, M. Guillard d'Arcy, vient de débuter très-heureusement dans la carrière des traductions chinoises par une version nouvelle de ce roman , qu'il a intitulé plus exactement la Femme accomr plie (i). Il avait paru à Londres, en 1 8149 et plus récemment, en 182a (a), plusieurs Nouvelles et poésies légères tirées du chinois par sir Georges Staunton , à qui FEurope doit des communications d'un ordre tout autrement grave, entre autres , la traduction du Gode pénal de la Chine. M. J. Fr. Davis traduisit et publia , en 1 8 1 5 , à Canton , et en 1816, à Londres, quelques contes moraux, dont un , les Trois étages y fat mis en français par M. BruguièredeSorsum(3). En i8a4, M.Perring
(4 ) Hao^KhMWif'Mw\Min, ou la FetMM aceomfUe, roman chinois , traduit sur le texte original , par M. Groillard d'Ârcy. Paris , 4842, in-S^', chez Benj. Duprat.
(2) Mwcéilainéi>u»fy[>iioei rekuing to ihe Chma, etc. 2«i edit. 'm-9^.
(3) San-iu-leoUy ou les Trois éiages, Paris, 4849, à la suite de la comédie intitulée loo-Mtu^-eul. Cette nouvelle est précédée d'observations intéressantes du traducteur français sur les romans chinois , et de l'analyse de quelques-uns de ceux que possède la Bibliothèque-royale, d'après la notice manuscrite du P. Foureau.
ET DU THEATRE DE LA CHIIIE. 5âl
Thomas , imprimeur de la compagnie anglaise des Indes orientales à Macao , fit paraître à la fois dans cette ville et à Londres un volume in-S"", qui renfermait une sorte de poème narratif , ou plutôt un roman en vers de sept syllabes , suivi de quelques poésies lyriques (i). Il promettait, en même temps , la traduction d'un roman historique fort étendu et fort estimé en Chine , intitulé Y Histoire des trois royaumes ^ promesse qu'il n'a malheureusement pas tenue (a). Enfin, en 1836, M. Abel Rémusat , jaloux de rendre à la France une supériorité qu'elle semblait avoir perdue depuis les PP. Prémare et Dentrecolles , publia sa charmante traduction du roman des Deux Cousines , à laquelle les juges compétents ne reprochent qu'un peu trop de liberté dans la manière dont sont rendus les morceaux écrits en vers.
A son exemple , M. Stanislas Julien entretnéla , comme délassement, à ses traductions d'ouvrages de philosophie et de science, des versions d'où-* vrages poétiques et mçme romanesques. Nous lui devons la traduction d'un conte moral , intitulé V Héroïne de la piété filiale , qu'il plaça, en 1827, à la tête d'un recueil de contes cAmoû empruntés au P. Dentrecolles , et traduits de MM/ Davis et
(4) Hao-Uian , chinese courtship inverse^ etc. (2) M. Théod. Pavie s'occupe, dit-on, en ce moment de traduire cet ouvrage sous les auspices du ministère de Tinstruction publique.
Ba^ DES ROMANS
ouvrage nous est malheureusement parvenu , comme les deux premiers^ privé des passages écnts en vers , c'est-à-dire des morceaux du tour le plus élevé et le plus pathétique.
Ainsi, jusqu'à Tannée 18219, l'Europe n'avait pu lire , et encore imparfaitement , que trois ouvrages dramatiques chinois.
M. Stanislas Julien , dont on connaît la profonde érudition et l'infatigable activité , résolut, au milieu de nombreuses publications d'un ordre toutà-fait différent, de nous montrer, enfin , un drame traduit du chinois, sans aucune suppression ni lacune. Il publia donc, en i83a, aux fixais de la société anglaise de traductions orientales, une co^ médie en prose et en vers^ intitulée Hoei^ton-Ai , ou r Histoire du cercle de craie. En 1 834^ il traduisit sur le texte, en y ajoutant la partie 'lyrique, la tragédie de F Orphelin de TchajOy redevenue ainsi tout-à-fait nouvelle. De plus, il a inséré dans VEurope littéraire le premier acte d'un drame trèscélèbre et très-étendu , intitulé Si-sian^kij ou FHis^ toire du pavillon d^ Occident y et il nous a &it connaître, mais par une simple analyse, une comédie de caractère dont le titre seul éveille plus d'une comparaison piquante, VAvare^ que toutes les personnes curieuses des productions théâtrales ont lue à la suite de VAulularia^ dans la traduction de Plante de M. Naudet.
Les choses en pétaient à ce point quand M. Bazin