‹ Causeries et méditations historiques et littérairesChapitre 11 sur 109 · A PARIS. G · texte numérisé non relu

A PARIS. G

Nous avions souvent entendu dire que les acteurs anglais avaient un système de déclamation et de gestes parfaitement naturel. Gela ne nous a paru vrai que par moments. M. Kemble , par exemple , peint Tagonie et exhale le dernier soupir avec une réalité y sans contredit , plus parfaite que ne faisait Talma. Mais leur déclamation et même leur pantomime sont loin d'être d'une vérité absolue. Les comédiens anglais, et Charles Kemble en particulier, déclament et étudient leurs poses , avec non moins d'apprêt que nos acteurs. Le désir de conserver la beauté, sous les diverses altérations de l'expression passionnée, parait être leur soin principal, comme cela était la continudle étude de Talma , et doit l'être de tout artiste. Us ne sont même pas exempts de manière ; et les vignettes qui ornent les éditions récentes de leurs poètes peuvent donner une idée assez juste de la façon dont ils composent leur démarche et leur maintien. La véritable supériorité que les comédiens anglais nous paraissent avoir sur nos acteurs vient du genre d'ouvrages qu'ils ont à représenter, ouvrages d'où l'esprit n'est pas banni-, comme dans les nôtres, au profit du pathétique et trop souvent du boursouflé. Un personnage tel que celui d'Hamlet , par exemple , n'est-il pas une bonne fortune pour un comédien ? Amour, haine^ regrets, amitié, mélancolie, terreur, ironie, bouffonnerie , grâce du corps , études académiques de tout genre , depuis la philosophie jusqu'à l'escri-

me, l'acteur peut tout montrer, et le contraste de tant de choses si disparates centuple leur efifet sur le spectateur. Pour aborder de tels rôles , on sent que. le double talent d'acteur tragique et comique est indispensable. On cesse de s'étonner de l'égale supériorité que Garrick déployait dan&l'un et l'autre genres , en songeant que , sans cette variété de mérite , il est impossible de bien jouer Shakspeare. Le tragédien anglais n'a pas, comnae le nôtre , seulement une ou deux cordes graves à faire vibrer : il faut qu'il parcoure avec puissance et liberté tout le clavier de l'âme humaine.

Nous étions fort en peine de savoir quelles impressions produirait sur nous et sur l'assemblée le mélange tant reproché à Shakspeare du tragique et du comique. Mais, comme on l'a fort bien remarqué dans le Globe^ ce mélange est tellement inhérent au caractère du héros, les facéties amères et les cruelles bouffonneries d'Hamlet sont si profondément empreintes du sérieux de son caractère, qu'on peut presque soutenir qu'il n'y a point de comique dans cette pièce, tant le grotesque même y devient tragique et poignant, ^olonius pris pour un rat et tué derrière la tapisserie n'a fait rire personne, tant il est vrai que les mots n'ont de sens que celui que la situation leur prête. Sur ce point donc, l'expérience n'est peut-être pas absolument complète. Il faudra voir dans d'autres pièces (dans la première et la seconde partie de Henri IFy si nous pouvons)

A PAAIS. 71

quel effet résultera de Taltemative des scènes tour chantes et des scènes bouffonnes. Toujours est-il prouvé par Hamlet que la plaisanterie peut concourir à enfoncer plus profondément dans l'àme les impressions tragiques.

Ainsi , monsieur , la critique s'enrichit chaque jour de nouvelles observations. Les recueillir pour les commenter ensuite, voilà son office. On lui a reproché souvent, et on lui reprochera, sans doute, encore plus d'une fois, l'impuissance de ses théories ; on voudrait qu'elle fit des miracles, qu'elle eût le pouvoir de susciter des chefs-d'œuvre. Plût à Dieu ! mais qu'on nous permette de remarquer que c'est là confondre toutes choses. La critique travaille sur le passé, et n'a point la prétention de créer des poètes de génie. Comme toutes les sciences d'observation , elle recueille et étudie les faits : elle écrit l'histoire du talent, rien de plus. Quelques-uns décorent cette simple histoire du beau nom ^aripoè-^ tique j de code du goût; mais ces codes, comme tous les autres, que peuvent-ils établir que l'état de la science au moment où on les rédige? L'apparition d'un nouveau talent, quelques faits nouvellement ou mieux observés, suffisent pour déranger ces prétendus codes, n suffit de l'irruption d'un grand écrivain pour bouleverser nos poétiques, comme de l'épée d'un conquérant pour déchirer nos géographies et allonger nos histoires. On conçoit que cette mobilité contrarie les gens qui n'aiment pas

à apprendre sans cesse; mais qu'y faire? Les laisser gémir, et saluer de nos acclamations la poésie et la beauté^ de quelque point de F horizon qu'elles nous arrivent.

Page 1