‹ Causeries et méditations historiques et littérairesChapitre 13 sur 109 · OTHELLO · texte numérisé non relu

OTHELLO

que glacé par la mort (i) : « O ciel! mon âme ne « pressent que des malheurs. Il me semble que je « te vois, à présent que tues descendu ^ comme « un trépassé couché au fond d'un cercueil; ou ma c vue se trouble, ou tu me parais pale. » Â quoi Roméo répond : a En vérité , mon amour, tu pa- « rais de même à mes yeux. C'est le chagrin qui « boit notre sang. »

Le spectacle est une partie importante et constitutive du drame de Shakspeare. Ce poète ne fait pas marcher son action par des récits ; il montre tout aux yeux : de là le plaisir qu'U procure à ceux même des assistants qui comprennent peu ou ne comprennent point sa langue. Mais il faut respecter Tordre et le dessin des tableaux . Si Ton en supprime quelques-uns , plus d'effet, plus de variété , plus de vraisemblance. Pourquoi avoir retranché l'entretien entre frère Laurence et frère Jean , qui était allé à Mantoue instruire Roméo de la feinte mort de Juliette , et qui n'a pu le joindre? Cet entretien était nécessaire à l'action. Pourquoi avoir retranché la scène des musiciens venus pour la noce et dont la grossière indifférence contraste si bien avec le deuil où est plongée la maison des Capulet ? Pourquoi ne nous avoir pas fait voir l'enterrement de la jeune fille, que l'on descend vivante dans le

(4) Ceci n'est vrai que dans le dénouement de Shakspeare, diangé, comme on sait, par Garrick.

^8 ROMEO AUD JULIFT.

caveau de sa fsimille , au son d'un hymne ftinèbre dont le fameux Handel a composé la musique , et qu'il était si facile de nous faire entendre à FOdéon? Pourquoi y en adoptant le dénouement que Garrick a substitué à celui de Shakspeare y avoir retranché le duel avec Paris, et l'arrivée des deux pères qui se réconcilient sur le corps de leurs enfants? (i)

Ces causes, en quelque sorte matérielles, qui ont affaibli l'effet de Roméo et Juliette ont été presque fatales à Othello. Il Êiut pour représenter cette dernière pièce, une réunion encore plus nom* breuse d'acteurs habiles. Il est surtout indispensable d'avoir un lago. Nous n'avons pas reconnu le moindre trait de ce satanique personnage dans le brave M. Egerton, gros, gras, rubicond, sans mouvement , sans physionomie , qui est venu ré* citer, sans y entendre malice, quelques lambeaux du rôle. Le public a bien voulu regarder cet excellent homme comme placé là uniquement pour donner la réplique. Mais qu'est-ce qu'une représentation d' Othello sans lago ? Ce rôle est d'une si grande importance que Garrick le jouait quelquefois, de

(4) James Howard porta le premier la main sûr Roméo et Juiiette et en fit une tragi-comédie dont l'issue était heureuse. Plus tard, en 4744, Théophile Gibber refit ce drame. Enfin , en 4750 , Garrick le remania , et lui donna nn nooreau dénouement. Ce qu'il y a de plus bizarre , c'est qu'en 4680 , Thomas Otway avait mis au théâtre , sous le titre de History and Fall of Caius Marius, la légende de Roméo et Juliette, en lui conservant presque tous ses accessoires, notamment l'apothicaire , le prêtre et la nourrice. {Note de 4842).

OTHELLO. ^g

préférence à celui du Maure ^ et que Rean s'y montre souvent. Miss Smithson a été un peu faible dans Desdemona , même dans la dernière scène. Son effroi , son innocence , ses prières , la crainte qu'elle a de la mort , n'ont pas été rendus par elle avec cette pantomime si terrible et si vraie qu'elle avait déployée dans Ophélia et dans Juliette. Pour M. Kemble , il ne nous a paru vraiment beau que dans les deux scènes avec lago , surtout dans la première, où le traître dépose dans le cœur du Maure les premiers germes du soupçon. Depuis ce moment, M. Kemble nous a semblé monotone. U a j nous le reconnaissons , rendu avec beaucoup d'art la jalousie concentrée ; mais cet amour brûlant qui seul peut la faire excuser, ces retours de tendresse si passionnés qui le ramènent vers Desdemona et que Shakspeare a si fortement accusés , M. Kemble les a trop faiblement reproduits. On n'a pas assez entendu ce froissement terrible de l'amour et de la colère. La haine froide a trop constamment prévalu. Après le meurtre de Desdemona , ces défauts de l'acteur ont été surtout sensibles. Entre l'instant où Othello tue sa femme et celui où il se poignarde lui-même, le Maure , dit un criti« que , est plongé , comme les démons de Milton, dans le feu et dans la glace ; il passe par toutes les sensations de frénésie , de rage , de conviction désespérante; puis par le doute , la certitude de l'innocence de Desdemona , le remords , la honte ,

8o ROMEO AND JULKET.

l'exécration de lui-même , la tendresse, la pitié déchirante j et l'entier abandon , jusqu'au sombre et profond recueillement dans lequel il se tue. Combien M. Kemble est loin de nous avoir montré toutes ces nuances ! Il y a trop de sang anglais et trop peu de sang africain dans ses veines. Nous ne savons aussi pourquoi , après avoir étoufie Desdemona avec un oreiller, ce qui empêche heureusement le public et lui de la voir , il la frappe de deux coups de poignard. Le texte de Shakspeare n'indique rien de semblable. Othello s'écrie , il est vrai : (c Je ne veux pas te laisser languir ! » Mais Emilia frappe , et il ouvre. Ces deux coups de poignard augmentent sans nécessité l'horreur du dénouement et rendent peu vraisemblables les mots touchants que Desdemona doit prononcer quelques instants plus tard.

Mais ce qui a le plus nui à Othello y ce sont les retranchements qu'on lui a fait subir. Cette pièce a été p]us mutilée que Roméo qui l'avait été plus qa'Hamlet. Aussi, le succès a-t-il été en raison inverse de ces changements. Croirait-on qu'il s'est trouvé en Angleterre une plume capable d'efi&cer l'admirable scène de la romance où Desdemona se livre à ses pressentiments de mort, pressentiments qui adoucissent la catastrophe en la préparant ? Le rôle d'Othello n'a pas été plus respecté. Les barbares (nous parlons des arrangeurs de Cocent-Garden et de Drury-Lane) ont retranché la scène dé-

OTIIKLLO. 8l

chiraute du quatrième acte, où le Maure, méditant sa vengeance, en proie tour à tour à la tendresse et à la fiireiu*,' hésitant entre les naïves et innocentes réponses de Desdemona et les convictions qui font bouillonner sa rage, ne prononce que des mots brisés, rompus, sans suite, et, épuisé par cette lutte horrible, tombe enfin sans connaissance aux pieds d'Iago, qui jette sur sa victime un sourire de pitié triomphante, tel que le tentateur victorieux dut en jeter un sur l'homme déchu. Ce n'est pas tout; on efFace un rôle entier, celui de Bianca , et une scène tellement nécessaire à l'action, que, sans elle, la pièce roule sur un pivot presque aussi frêle que celui de Zaïre. Certains critiques n'ont pas manqué déjà de relever l'invraisemblance du mouchoir perdu ; mais ils ne disent pas que Shakspeare avait écrit une scène qu'on ne joue plus, où les soupçons du Maure se changeaient en certitude parle double témoignage de ses oreilles et de ses yeux.

On nous demandera peut-être comment de telles profanations ont pu être commises. L'histoire de ces outrages fournira une page déplorable aux annales de la littérature anglaise. Nous y reviendrons. Contentons-nous de dire pour aujourd'hui qu'un long siècle de classicisme a pesé sur l'Angleterre; que, pendant ce règne d'un soi-disant purisme, Shakspeare fut à-peu-près banni du théâtre. Johnson et Garrick l'y rétablirent, on sait avec quel succès; maïs

il fallut faire de nombreux sacrifices au goût du n. 6

8a ROMEO AND JCLIET.

temps et mettre le vieux poëteen morceaux, comme Éson , pour le rajeunir. Othello, en particulier, est devenu méconnaissable. Outre ces mutilations consacrées par l'usage, on s'en permet d'autres à Paris, que la nécessité commande. Admirons Shakspeare de pouvoir résister à de pareilles atteintes; mais plaignons l'Angleterre d'en être venue à ce point de barbarie littéraire , que Ton puisse y défigurer ainsi chaque jour son poète favori, son idole, sans que le parterre et les loges, qui le savent par cœur , réclament contre le faux goût qui, du grand Shakspeare, fait un nain à demi-classique , un colosse brisé , dont les plus beaux traits ont disparu.

Ce qu'il pouvait y avoir à retrancher de Roméo et d! Othello se bornait à quelques locutions surannées, à quelques concettiy et, si l'on veut encore, à quelques mots trop libres qui offensent les pudiques oreilles de nos faiseurs de feuilletons, mais qui ne choquaient point la susceptibilité virginale d'Elisabeth. Il est vraiment plaisant de voir reprocher ces licences à un écrivain antérieur d'un demi-siècle à Molière, quand on a vingt fois, et avec raison, défendu les libertés de ce genre prises par l'auteur de George Dandina et gourmande vertement la pruderie du parterre, qui siffle le latin de la comtesse d'Escarbagnas ! Que l'on retranche donc ces passages qui effarouchept la délicatesse de notre siècle, nous n'y tenons pas ; que l'on re» tranche encore quelques longueurs, soit! Mais si

Page 1