DE LA COMÉDIE EN ANGLETERRE
VKRS 1780.
THE BELLB'S STRATAGEM , COMÉDIE DE MI8TRISS ANNA COWLET, THE WEATHER-COCK (LA GIROUETTE.)
{Gl«b0, ■ oclobie i8>7. )
Ces deux comédies et surtout le désir de voir miss Foote y une des plus célèbres actrices et des plus joliesfemmes derAngleterre^ avaient attiré une assemblée brillante, mais moins nombreuse que de coutume. La comédie anglaise, surtout celle de la fin du dernier siècle , ne parait pas devoir exciter parmi nous une bien vive curiosité. En effet , le théâtre de Ix)ndres à cette époque, si Ton excepte le chef-d'œuvre de Sheridan , n'offre qu'assez peu d'originalité ; et ce n'est pas pour voir des comédies aussi pales que celles d'Imbert ou de Poinsinet que des auditeurs parisiens braveront les difficultés d'un idiome qui ne leur est pas sufi&samment familier. Pour entraîner la foule au théâtre anglais , il ne faut rien moins que les plus purs et les plus fortes conceptions britanniques. D'ans la comédie comme dans la tragédie, c'est à Shakspeare et toujours à Shakspeare qu'il faut revenir. Veuton effacer toute inégalité de succès entre les deux genres , que l'on représente les Mertj wives of
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Windsor ou les première et seconde parties de Henri IV; qu'on nous montre le plus célèbre et le plus divertissant caractère comique qu'ait produit la vieille Angleterre, Falstaff; et, si Ton croit devoir sortir de ce cercle , que l'on choisisse parmi les auteurs dramatiques ceux qui, après Shaks«peare , offrent la physionomie la plus anglaise , Farquhar, par exemple, ou Congrève lui-même, si sa licence ultra*britannique le permettait. Il ne £iut point s'y tromper; ce n'est pas nous et notre théâtre que nous aimons à retrouver dans celui de nos voisins : ce sont les Anglais , avec leurs mœurs et leur génie , que nous désirons étudier. Mais les acteurs qui viennent de l'autre côté du détroit ne peuvent nous jouer que les pièces qu'ils savent , celles qui sont à Londres au courant du répertoire. Cela est vrai ; et, sous ce point de vue , les représentations qu'ils nous donnent même d'ouvrages assez médiocres acquièrent un certain degré d'intérêt ; elles nous mettent à même de juger du goût actuel de l'Angleterre. C'est à-peu-près à cette étude que se sont bornées nos jouissances à la représentation des deux comédies the Béliers strata-^ gem et the Weather-Cock.
Il est arrivé à Londres, pendant la dernière moitié du^ xviii* siècle, ce qui est arrivé alors en France. Le peuple , qui, comme on sait , n'a pas dans la Grande-Bretagne donné sa démission des af£adres publiques , a , cependant , perdu peu-à-peu
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presque toute son influence au théâtre. Avec son règne ont disparu le gros sel et le bas comique , mais aussi la gaîté franche, l'originalité, la verve : la licence froide est seule restée. La haute société , qui donne aujourd'hui le ton , ne veut voir qu'elle au théâtre, et n'approuve là, comme ailleurs, que ce qui lui ressemble ou s'efforce de lui ressembler. Or, celte bonne compagnie , qui , par son cosmopolitisme , conserve très-peu des mœurs du pays, a introduit sur la scène de Shakspeare un genre de comédie prétentieux comme elle , et qui a toute la nullité polie de la comédie de Dorât , de Barthe et de Delanoue. Nous nous récrions en France contre ce genre compassé et faux : Que serait-ce, bon Dieu! si nous vivions en Angleterre , dans le pays où le décorum social a atteint ses dernières limites? On y joue Shakspeare , il est vrai; mais Shakspeare mutilé, et tel que l'on nous jouera avant peu Molière, pour peu que le bon goût et la politesse fassent encore quelques progrès ; on y joue Shakspeare, par une de ces rares exceptions que le génie impose et qui ne tirent point à conséquence; on l'y joue pour complaire au gros de la nation , dont il est l'idole et qui vient chercher au théâtre de franches et fortes impressions; en un mot, Shakspeare est tout ce qui reste au peuple anglais de sa part de souveraineté théâtrale. Nous pouvons juger, par les pièces qui composent le répertoire avec les siennes , quel est le misérable goût des fashionables , et dans
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quelle profonde décadence le bon ton a précipité la poésie dramatique chez nos voisins.
Comme toutes les comédies destinées à plaire exclusivement au beau monde, celles de mistriss Anna ' Cowley sont extrêmement spirituelles. Le dialogue de the Béliers stratagem étincelle de mots piquants. Mais n'y cherchez ni une action vraisemblable , ni une intrigue conduite avec verve, ni un seul caractère vrai. Tout y est faux et maniéré. On objectera peut-être que, l'auteur voulant peindre une société où tout est factice, jusqu'au vice, il est d'autant plus exact qu'il est moins naturel, ce que l'on peut dire aussi de Marivaux. Soit; mais mistriss Cowley ne devait-elle pas jeter alors dans son tableau quelques êtres de notre espèce , bonnes et franches figures humaines , ne fût«ce que pour nous faire souvenir que nous avons sous les yeux des hommes, et non des poupées et des mannequins. Celte pièce, cependant, mérite d'être vue , sinon comme un bon ouvrage dramatique, au moins comme le type des ridicules et des vices d' une petite coterie de Londres en 1780. Nous y voyons des dandys singer les moeurs françaises , dont ils médisent; un élégant, l'arbitre des modes, qui ne s'éprend de la jeune fille qu'il doit épouser qu'après avoir reconnu en elle , sous le masque , tous les talents et toutes les ruses de la coquette la plus exercée; nous voyons une conspiration de femmes pour enlever une nouvelle mariée de province à la
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très-sage surveillance de son mari; nous voyons l'homme raisonnable , l'Ariste de la pièce, qui, pour donner une leçon de modestie à un fat et sauver une jeune femme d'un piège infâme et grossier, emploie une contre-ruse qui ne l'est guère moins; nous voyons, enfin, une courtisane que tout le monde connaît , et qui semble dans l'intimité de tous les acteurs : en un mot , Félégance la plus glaciale et la corruption la plus sérieuse , tel est cet ouvrage. Un voyage à Londres, à la fin du siècle dernier, ne nous en aurait pas plus appris. Cette comédie et ses semblables sont curieuses encore à étudier sous le point de vue littéraire. Elles nous montrent quels sont, sous une plume spirituelle, mais sans génie, les Ëiibles résultats du système plus libre et moins artificiel dont jouissent les auteurs anglais. Il est bon d'observer, à deux jours d'intervalle, quel emploi différent le génie et la médiocrité peuvent faire d'une même forme et d'un même système. Ici, comme dans Shakspeare, la scène change à tout moment ; mais mistriss Cowley n'a pas recours à ce moyen, comme l'auteur d'^omlet, pour dérouler à nos yeux toutes les parties visibles de son action. C'est tout simplement une manière plus expéditive et plus commode de mener à fin son intrigue ou plutôt ses intrigues , car il y en a deux dans sa pièce , non pas croisées , comme dans FigarOy mais disposées parallèlement et sans action l'une sur l'autre. De toutes les libertés que
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Fauteur pouvait prendre et qu'il ne s'est pas refusées, il ne résulte aucune beauté. Mistiîss Gowley , par exemple, ne rejette pas moins volontairement derrière la toile, comme nous le faisons souvent par nécessité , les motifs de scène les plus dramatiques , et dont un talent plus fort que le sien , eût tiré les plus grands effets. Ainsi, quand un père s'avise dans sa pièce de se mettre au lit et de jouer le mourant pour marier sa fille , et arracher ainsi , par le pathétique, le consentement d'une dupe, cette ruse, qui pouvait fournir un pendant aux fameuses scènes du Légataire , est froidement exposée dans un récit.
Au reste, c'était beaucoup moins l'œuvre de mis» triss Cov^ley que sa charmante interprète, miss Foote, que la plupart des spectateurs étaient venus voir. La pièce était assez bien choisie puisqu'elle fournissait à cette jolie actrice l'occasion de développer tous ses talents. Dans une scène où elle joue Vy^gnès, miss Foote a montré la plus gracieuse gaucherie et la plus spirituelle sottise. La coupe de son visage est sentimentale, et, par un très-piquant contraste, l'expression de ses traitsla plushabituelleest la malice. La grâce de sa personne est extrême. Mais ce n'est point cette espèce de grâce que nous connaissons, et que produisent la justesse et la molle régularité des mouvements : celle de miss Foote est tout agitée et toujours mobile. A peine l'œil le plus attentif peut-il la surprendre dans un instant