‹ Causeries et méditations historiques et littérairesChapitre 24 sur 109 · DE L'EXPÉRIENCE EN MATIÈRE DE GOUT · texte numérisé non relu

DE L'EXPÉRIENCE EN MATIÈRE DE GOUT

BULLETIN D*UNB VICTOIBE. — MISS FOOTE DANS JULIEITE.

( G/«f«, iS (Miecrc iSty. }

Nous savions bien que Shakspeare n'avait qu'à se montrer en France pour dissiper les préventions qu'un étroit patriotisme et l'esprit de routine avaient élevées contre lui. En effet , voilà que nos absolutistes littéraires commencent à se laisser gagner par le plaisir, et à convenir qu'il est plus d'un chemin pour arriver au but de l'art. A peine quelques représentations ont-elles eu lieu , et de tous côtés l'on se rapproche. C'est que, dans les questions d'art, et surtout de poésie dramatique, les sens et l'expérience sont la vraie pierre de touche. Vous prétendez que Shakspeare nous jette , aussi bien que Racine et Corneille, dans cette fascination poétique et merveilleuse où tout est jouissance, même les pleurs. Voyons. Le rideau vient de se baisser sur Roméo et Juliette. Suis-je ému ? Fai-je été jamais davantage? — A présent, chacun peut répondre. Nous avons lu dans vingt dissertations , brochures et discours académiques qu'il faut être abreuvé d'ûfe et Apporter pour pouvoir s'intéresser à ces

DE l'eXPÉRIENC£ EN MATIKRE DE GOUT. ] I T

pièces monstrueuses , qui font passer sous nos yeux en quelques heures des événements qui ont duré plusieurs années. Vous avez répété cela vingt fois, messieurs les conservateurs poétiques. £h bien ! vous ne retomberez plus dans ce lieu commun. Tous avez vu, comme nous , Roméo et Juliette ; et il est impossible que vous n'ayez pas senti que quand l'âme est vivement intéressée, l'esprit et les yeux ne sont pas de si rigoureux calculateurs. Encore cette tragédie de Roméo, par la nature de ses défauts et même de ses beautés, donne-t-elle prise plus qu'aucune autre à la ciitique. Mais telle est la puissance de cette composition à la fois si gracieuse et si terrible , qu'elle a , dès la troisième représentation, subjugué les juges les plus prévenus. Les mêmes critiques qui traitaient, il y a quinze jours , cette pièce de monstruosité dégoûtante , gagnés dès la troisième épreuve , consentent enfin , ce qui n'est que justice , à la juger sur ses beautés , et non sur quelques écarts d'imagination que personne ne défend , et qui , comme les inégalités de Corneille , n'affaiblissent ni le plaisir du spectateur, ni l'admiration due au poète. Quelques restrictions faites pour la forme et pour sauver l'honneur des armes , quelques voix qui gémissent dans le désert, sont la seule opposition qu'éprouve à présent chez nous la gloire de l'Eschyle anglais. Une si faible résistance ressemble à ces derniers feux qu'avant d'abandonner ses lignes

lia DE L £XPÉRIENC£

et d'enclouer ses pièces, T ennemi fait entendre quelquefois le soir d'une défaite.

Nous ne voulions pas revenir sur Roméo. Mais le moyen de passer sous silence le beau succès de miss Foote? Cette charmante comédienne nous a fort agréablement surpris par son talent tragique. Ce sont bien toujours les mêmes grâces anglaises , Ta même élégance agitée, la même souplesse voluptueuse ; mais elle nous a montré de plus de la passion , de la force , de la douleur. Elle a rendu avec beaucoup plus d'aisance , la première partie du rôle de Juliette, où ses qualités naturelles sont le plus en évidence ; mais elle s'est montrée tragédienne habile et passionnée dans toute la pièce ; elle a laissé , enfin , la victoire indécise entre elle et miss Smithson. Les seuls passages où elle nous ait paru inférieure à sa compatriote , sont le monologue avant de boire la potion : stay, Tjrbaky stajr... Romeo, I come; this do I drink to thee , et au cinquième acte, au moment où Roméo vient de l'enlever du cercueil. Dans cet instant où, encore assoupie , elle se dégage , comme avec peine , de son linceul , miss Foote n'a pas produit une impression aussi vive que miss Smithson. Il n'y avait pas assez de sommeil dans son geste, ni assez de poésie dans cette espèce de résurrection. Son cri de bonheur en reconnaissant Roméo n'a pas été non plus assez vrai. Mais elle a été charmante dans l'entrevue du balcon , et dans la scène si naïve où elle

EN MATIÈRE DE GODT. I l3

veut drer de sa nourrice jusqu'à la moindre parole que lui fait passer Bornéo. Elle a pressé , prié, embrassé la vieille messagère. Ta entourée des mêmes cajoleries mignardes que nous avions applaudies dans miss Smithson , et s'est jetée dans le sein de Ja bonne nourrice, avec une effusion peut-être encore plus caressante et plus enfantine. Enfin , miss Foote a été supérieure à son émule et à elleméuGie dans la scène des adieux. Il est impossible d'y mettre plus de charme et d'abandon, de s'arracher avec plus de regrets des bras de son époux et de s'y enlacer de nouveau d'une manière à la fois plus voluptueuse et plus chaste. Nous persistons à croire que l'on a tort de ne pas jouer la scène , comme eUe est indiquée par Shakspeare, sur le balcon de la chambre à coucher. Nous avons déjà fait remarquer que les derniers mots de Juliette quand Roméo est descendu dans le jardin ,

I hâve an iU-divining soûl :

Jlethinks, I see thee, noto Xhwk*Ti parting from me

As one dead in the boltom of a tomb;

Either my eye-sight faiis, or thou look'st pale

perdent une partie de leur effet par ce changement de position. Nous devons avouer, toutefois, que miss Foote accompagne ce vers

Either my eye-sight fails, or thou look'st pale

d'une pantomime si charmante, que nous avons presque changé d'avis. En prononçant ces mots , u. 8

1)4 ^' L EXPÉRISNCl'

elle écarte avec l'intérêt le plus expressif et le geste le plus passionné les cheveux de Roméo , et le considère un moment avec un regard rempli d'inquiétude et de tendresse.

Depuis le peu de temps que nous suivons le théâtre anglais, nous avons déjà pu remarquer l'influence qu'y exercent les traditions. Nous avons retrouvé dans miss Foote la plus grande partie des jeux de scène qui nous avaient émerveillé dans miss Smithson ; et ces agréments viennent probablement de fort loin. Au reste j il ne faut pas s'étonner de trouver cette fidélité traditionnelle chez un peuple qui professe en toutes choses la religion desprécé^ dents. Une-seconderemarque, que nous ont suggérée surtout le jeu d' Abbott et celui de miss Foote , c'est que les comédiens anglais, ceux du moins qui ne sont pas du premier ordre, sont loin d'avoir une diction habituellement simple et vraie. Leur pantomime est par moments plus rapprochée de la nature que celle de nos acteurs ; mais on ne peut pas en dire autant de leur déclamation. La cantilène de miss Foote diffère de celle de mesdemoiselles Bourgoin et Duchesnois ; mais elle est au fond tout aussi artificielle. Il n'y a pas jusqu'au hoquet tragique qui ne soit venu dans cette soirée couper les vers de Shakspeare. A dire vrai , aucun des acteurs anglais que nous avons entendus jusqu'ici , n'approche de la simplicité poétique à laquelle Talma était par\'enu chez nous à ramener la diction

EW MATIÈRE DE GOUT. Il5

tragique. Garrick a été le Lekain de l'Angleterre ; mais la Grande-Bretagne ne paraît pas avoir possédé depuis un acteur qui ait, comme notre Talma, achevé la réforme. John Kemble, dit-on, l'a essayé. S'il y est parvenu lui-même, ses procédés ne lui ont pas survécu. Talma (on sait en dépit de quels obstacles et l'on n'a pas oublié les feuilletons de Geoffroy) y Talma avait rejeté la mélopée tragique de Baron , respectée encore par Lekain. Il parlait la tragédie, tout en lui conservant le grandiose auquel elle a droit à titre d'art. C'est ce que ne font point les acteurs anglais; ils parlent ou ils déclament, et passent sans transition d'un de ces procédés à r autre. Il est vrai qu'il faudrait entendre Rean et Macready, pour être sur d'avoir une idée juste de la diction^ théâtrale anglaise? Qu'aurions-nous dit de nos voisins s'ils avaient jugé , du vivant de Talma , notre système de déclamation par la psalmodie monotone de nos acteurs de second ordre ?

OOgOOOOOOOQOOQOOgOOOOOOOOOOOOOOOOOOQQOOOOOOOOOQOroOOQOOOOOOO^^

Page 1