‹ Causeries et méditations historiques et littérairesChapitre 25 sur 109 · RSSAI DE TRANSACTION ENTRE SHAKSPEARR ET CAMPISTRON · texte numérisé non relu

RSSAI DE TRANSACTION ENTRE SHAKSPEARR ET CAMPISTRON

{Gl»h0, to oclobr* iBs7.]

Parmi les objections sans nombre qu'on a faites au drame de Shakspeare , nous en avons remarqué une tout-à-fait étrange. Nous avons entendu plusieurs gens de lettres exprimer la crainte qu'en nous relâchant des règles aristotéliques , nous ne rendions l'art trop facile. Quand on se permet tout, disaient-ilsy rien n'est plus aisé que d'avoir du talent. Plût à Dieu ! Mais , par malheur, il n'est pas prouvé que le drame romantique soit plus aisé que la tragédie ordinaire. Cette fornie met à la disposition du poète beaucoup de sujets , que la forme ancienne lui interdit ; elle fait jouir les spectateurs d'une plus grande variété d'émotions : ce sont là ses avantages, et ils sont considérables. Mais ce genre exige de ceux qui l'adoptent les talents les plus variés ; il demande notamment deux qualités qui marchent rarement ensemble, l'esprit et le pathétique. Il n'impose pas, il est vrai, de difficultés puériles et sans but; il ne s'agit point, dans ce sys-

JANE SHORE, ▲ TRAGEDT. Iiy

tème, de marcher seulement d'une certaine ma* i^ière et sans s'écarter d'une certaine ligne; mais il Êiut accomplir une longue course avec aisance et sans laisser voir de fatigue ; il faut faire oublier au spectateur le cours du temps par le plaisir , et les changements de lieux par l'émotion; il faut disposer la fable avec clarté, la montrer aux yeux sous ses faces les plus frappantes ; multiplier les épisodes , en conservant l'unité ; ranimer la poussière des siècles passés , et peindre l'homme de tous les temps sous le costume d'une seule époque; il faut élever à l'idéal les détails vulgaires de la vie réelle, sans que l'on s'aperçoive que ces traits de prétendue nature sont de la poésie. On n'opère pas de tels miracles sans art, et sans beaucoup d'art; et Shakspeare, qui souvent a fait tout cela, nous parait en avoir eu beaucoup plus qu'on ne lui en accorde communément.

Au reste, l'exemple de l'Angleterre doit rassurer suffisamment les personnes qui craignent que bientôt les grands poètes ne soient trop communs parmi nous et que les œuvres du génie ne deviennent trop faciles. Dans ce pays, le drame romantique est en honneur depuis trois siècles , et pourtant combien peu voyons-nous de beaux ouvrages de ce genre? Ce qu'il y a de plus étonnant, ce sont les singulières méprises des poètes qui , comme Rowe, admirateurs déclarés de Shakspeare, ont cru écrire dans sa manière. Si l'auteur de Jane

IlS JANE SHOREy

Shore n'avait pas eu la précaution de nous mettre dans sa confidence, nous n'aurions jamais deviné qu'il avait voulu dans cette pièce imiter l'auteur de Richard III. Pareil mécompte est arrivé de nos jours à un homme d'un grand talent , à M. Manzoni 9 qui est resté dans la tragédie romanesque y tout en croyant s'être élancé dans le drame historique. La méprise de Rowe n'a pas échappé à Johnson. La dissemblance des deux manières est si visible j qu'elle a frappé toutes les personnes qui ont suivi les représentations du théâtre anglais. Sans doute y il y avait dans le sujet de Jane Shore, emprunté y comme la plupart de ceux de Shakspeare , à une tradition populaire, la matière d'une tragédie romantique. Pour la composer, ^akspeare n'aurait vraisemblablement pas eu trop de la vie entière de l'héroïne. Il est probable qu'il nous l'aurait montrée d'abord au milieu des ateliers bruyants et des plaisirs modestes de la maison conjugale; qu'il nous aurait initiés ensuite aux mystères de la cour voluptueuse d'Edouard IV, et ne nous aurait qu'après ce détour montré la malheu* reuse Jane, dépouillée de tout, même de ses charmes, mourant de douleur et d'inanition dans un carrefour de Londi^es ( i ) . Mais Rowe , qui avait

(1) Rowe ne s'est pas conformé à l'histoire dans le dénouoment de sa tragédie. Il fait mourir Jane Shore trois jours après sa condamnation, tandis qu'il paraît certain qu'dle traîna sa miiïère jus-

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étudié notre théâtre, a envisagé tout différemment i

son sujet* Il l'a traité, à mon avis, d'une manière beaucoup plus facile et beaucoup moins intéressante. De ce qui n'eût fourni qu'un acte ou deux à Sbakspeare, il en a fait cinq, au moyen de longues et traînantes conversations. Sa manière est une es* pèoe de moyen terme et comme une sorte de compromis entre la tragédie anglaise et la tragédie fran-. çaise. Il a pris de la France une demi-régularité e|; de la poétique anglaise une demi-hardiesse. L'action ne dure que peu de jours; mais la scène change plusieurs fois, même dans un acte. Nous passons incessamment de chez Jane Shore dans le palais, et da palais chez Jane Shore , alternatives monotones qui peuvent bien accommoder le poète , mais qui sont Ëistidieuses pour le spectateur. Les personnages portent bien des noms historiques; mais c'est là tout. Bowe a pris sans façon et eq smi une scène entière du Richard III de Çhakspeare , celle où le tyran accuse le loyal Ifastings de magie et de sortilèges contre sa personne, et montre pour preuve de son accusation son bras séché et frappé de paralysie. Mais, à part ce passage fort beau et qui lui a peu coûté, Rowe a dessiné très-faiblement

qu'à rage de quatre-vinglâix ans. Thomas Morus aasure que y pendant le règne de Henri VIU , quarante ans après la sentence baitMre prononcée contre elle , il la Tit cueillir des herbes sauvages pour sa nourriture, dans un champ voisin de la Cité et qui mainte** Haut fait partie de Londres.

lUO JANE SHORIi,

le caractère de Richard. Il a mieux réussi dans ce^ lui de Jane Shore ; mais , à l'exemple des poètes secondaires de notre théâtre y il a tout sacrifié à ce personnage unique. Malgré de si grands défauts , cette pièce est restée à la scène, et elle est vue avec plaisir y toutes les fois qu'il se trouve une actrice capable de bien rendre le rôle principal. C'est qu'il j a dans ce sujet un intérêt profond, et que le cinquième acte excite un genre d'émotion dont l'effet est immanquable. Une femme , naguère l'idole d'une cour brillante, est condamnée à errer sans asile et à périr de misère , et cela moins pour la punition de ses fautes que par suite de sa fidélité généreuse aux enfants du roi son ancien amant; réduite à mendier à la porte d'une noble amie, dont les valets la chassent , couchée sur la pierre où elle "^ mourir, elle retrouve son mari offensé qui la soutient et lui apporte un pardon qui semble moins venir de la terre que du ciel ; c'est là un tableau tout-à-fait propre à émouvoir les cœurs , et la gloire de Rowe est d'avoir osé le tracer avec franchise et vérité.

Cette pièce est , d'ailleurs , si dépourvue d'action , que , quand M. Lemercier , fi'appé de la beauté du dénouement, voulut la transporter sur notre scène, il la trouva trop vide , même pour une tragédie française. Il sentit le besoin d'ajouter de nouveaux incidents, et de puiser surtout de la vérité historique dans Shakspeare. Il emprunta à ce

A TRAGBDY. lai

poète quelques-uns des traits les plus énergiques de son Richard III , et fortifia avec beaucoup d'art quelques ressorts défectueux de la pièce de Rowe. Ces changements, cependant, ne sont pas tous heu* reux.U n'était peut-être pas bien nécessaire de toucher au rôle de Shore. Ce mari, dans la pièce anglaise, vient , sous le nom et sous les habits d'un vieux domestique, observer lui-même la conduite et le repentir de sa femme. Ce déguisement^ dit M. Lemercîer, lui ôte toute dignité tragique, et il est contre toutes les possibilités naturelles qu'il ne soit point reconnu. M. Lemercier a cru remédier à ce défaut en l'introduisant près de Jane comme le frère de son mari. Mais cette parenté supposée, en excitant davantage l'attention de sa femme , ne fait, ce me semble, qu'ajouter à l'invraisemblance. Dans la pièce anglaise, Jane Shore confie ses bijoux à sa rivale cachée , la jeune Âlicia , qui doit , au cinquième acte, lui refuser un verre d'eau et du pain. M. Lemercier a poussé cette idée encore plus loin. Repentante de ses erreurs, Jane Shore remet à son amie les gages d'amour qu'elle a reçus d'Edouard et surtout son portrait , qu'elle n'ose revoir. Ces riches joyaux qui lui sont inutilement rendus quand elle meurt de faim, et ce médaillon qu' Alicia en délire passe autour du coude sa victime évanouie, sont des traits ingénieux ajoutés à l'original , mais qui décèlent trop de recherche et de calcul. C'est avec plus de naturel et de délicatesse que Jane

m JAHS SHORE,

Shore, dans la tragédie française, appelée près de Richard , reconnaît l'appartement d'Edouard el rougît de ses souvenirs. Dans la pièce de Rowe, un échange de papiers , par lequel une requête adres-» sée à Richard, est furtivement remplacée par une dénonciation anonyme , forme un imbroglio assez mesquin. M. Lemercier a substitué à ce ressort une audience accordée par Richard , à la jalouse Alio* cia, dans laquelle l'hypocrisie et la cruauté de ce fourbe qui craint d'avoir été deviné, sont peintes de main de maître. Mais la meiUeure correction , ou plutôt la plus belle création de M. Lemercier dans cet ouvrage , est le rôle du mendiant , qui nous transporte idéalement dans les rues de Londres, que Ro we a eu le tort de laisser désertes , et que M. Liadières dans la pièce qu'il a faite sur ce sujet, a encombrées de trop de peuple. Il n'y aurait, qu'à louer cette conception si M. I^emercier n'avait pas prêté à son mendiant des sentences philosophiques et une générosité raisonnée , au lieu de cette bonté irréfléchie et de ce courage d'instinct, que la misère donne et dont l'auteur devait seul avoir le secret.

Le style de la tragédie de Rowe offre , comme sa conception , un mezzo termine entre la rudesse de Shakspeare et la politesse de Campistron. Cette diction intermédiaire réunit les inconvénients des deux systèmes , sans offrir les beautés de l'un ni de l'autre. Puisque Rowe consentait à se priver de

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toutes les ressources de l'imagination et de l'esprit, que ne s'efiforçait-il d'atteindre à la hauteur poétique de nos grands maîtres ! Il s'est contenté de tirades simples j graves , quelquefois fleuries. Mais , comme il vise à la manière de Shakspeare , il lâche de temps à autre quelques gros mots , qui jurent étrangement avec la politesse de son langage habituel. Cette grossière répartie de Hastings , par exemple , quand Shore , sous le nom de Dumont , vient au secours de sa femme insultée ,

Tis wond*rous well 1 1 see, my saint-like dame, You stand provided of your braves and ruffians, To man your cause, and bluster in your brothel,

produit une singulière dissonnance. Dans Shakspeare, où la scène s'ouvre d'ordinaire par une conversation de soldats ou de valets, l'oreille est pré* parée à tout. Mais dans un ouvrage écrit , comme celui-ci j d'un style presque toujours épiu*é , de pareils mots révoltent et font , comme le remarquait un de mes amis, l'impression d'une chenille sur une rose.

Nous étions , comme le public , fort curieux de savoir comment miss Smithson composerait cette nouvelle figure tragique, si différente de celles qu'elle nous a déjà montrées. Ce n'est point ici une Ophelie, une Juliette, imeDesdemona, une jeune fille dans la fraîcheur de l'âge , de l'amour et de r innocence; Jane Shore est une beauté raélanco-

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