A TRAGEDY WRITTEN BY THOMAS OTWAY
( Giot-t . lo iiofrniLrr i9a7. }
Les partisans et les détracteurs de Shakspeare unissent assez volontiers dans leurs éloges et dans leurs critiques les deux noms de Shakspeare et d'Otway. Il y a, en effet , quelque ressemblance entre ces deux hommes, d'un génie d'aiDeurssi disproportionné. Tous deux, doués de l'imagination la plus vive et la plus passionnée , joignent à une foule de traits d'un naturel exquis un penchant marqué pour l'hyperbole; tous deux poussent leur idée jusqu'à ses dernières limites ; tous deux font plus agir que discourir leurs personnages, et possèdent au plus haut degré l'art de mettre les caractères en relief et de dérouler aux yeux la partie la plus intéressante de leurs sujets. Nous avons donc vu avec plaisir annoncer une représentation de Fenice préserva. Cette pièce , tirée du roman de Saint-Réal, si bénévolemeiA: comparé à Salluste par Voltaire , nous offre avec toutes ses circoristan-
VENICE PRES£Rv'd. i3i
ces une conjuration populaire , comme le Fiesque de Schiller nous montre dans tous ses détails une conspiration de grand seigneur. Ce drame porte tellement l'empreinte du goût anglais , que pour qui cherche 9 comme nous, dans les représentations de Favart , une occasion de comparaison et d'expérience , il y avait lieu de se réjouir. Après avoir vu sur notre scène tant de conspirateurs ampoulés et froidement déclamateurs , nous espérions voir enfin de véritables conjurés , non pas des patriotes de 1789 ou des constitutionnels de 1827, marchant avec les idées du siècle, vers un but honorable et désintéressé, mais de hardis coquins sans ressource , étrangers la plupart à Venise et ne voulant conquérir le pouvoir que pour se plonger dans la débauche ; nous espérions voir une conjuration tramée , comme cela devait être à Venise et à cette époque , dans le réduit d'une courtisane , et terminée sur un échafaud. Nous nous promettions une soirée de plaisir et d'étude : notre attente a été en partie déçue.
Les pièces de Shakspeare et d'Otway ne sont pas de celles auxquelles on puisse toucher impunément. Il faut les représenter telles qu'elles sont, ou ne les pas jouer. Calculées pour agir sur l'imagination , elles exigent impérieusement qu'on n'épargne rien pour leur mise en scène : tout ce qui parle aux sens est l'auxiliaire obligé de ce genre de drame.
Cela 7 sans doute, est fort onéreux pour un direc-
l3a VENICE
teur, et doit l'entraîner dans des dépenses excessives. Quatre mauvaises coulisses suffisent pour jouer Cinna, Andromaque ou Mérope; il faut, au contraire , un grand attirail de décorations pour représenter Richard III ^ Roméo et Juliette ^ Venise sau s^ée. De plus, dans le drame de Shakspeare , T intérêt ne se concentre jamais sur un ou deux rôles; de là l'indispensable nécessité d'une troupe nombreuse. Ce sont là des difficultés très-grandes qui sollicitent l'indulgence, mais qu'il faut pourtant qu'une administration théâtrale parvienne à surmonter , au moins en partie , pour pouvoir conserver la bienveillance du public.
U y a, par exemple , dans Venise sauuée^ quatre rôles principaux qui demandent quatre acteurs intelligents , Pierre , Renaud , Jaffier et Belvidera. Abbott et miss Smithson se sont convenablement acquittés des deux derniers ; mais les deux autres étaient livrés à des comparses. Il est résulté de là que cette tragédie , si attachante et si pathétique , a laissé l'auditoire glacé , et que nous n'avons retrouvé qu'à grand'peine quelques-unes des vives émotions que notre lecture du matin nous avait fait éprouver.
Cette lecture nous avait transporté à Venise. Nous avions pu juger de la dureté de ses maîtres par celle du seigneur Priuli , qui voue sa fille à l'indigence pour la punir d'un mariage qu'il désapprouve. Nous avions pu juger de la dépravation
preserv'd. i33
du sénat par la grossière etstupide luxure d'un de ses membres 9 le grotesque Antonio , qui fatigue la courtisane Aquilina de toutes les ineptes singeries d'un vieux débauché. Nous avions reconnu le type d'un hardi conspirateur dans cet aventurier Jacques Pierre (i) , vivant dans le désordre , et amant aimé d' Aquilina; homme violent, ne craignant pas plus les lois humaines que l'enfer, mais fidèle comme son poignard , et le cœur ouvert à l'amitié. Nous l'avions vu, à minuit, sur une place de Venise , mettre une bourse dans la main du pauvre Jaffier, et, lui sifflant ses conseils à FoVeille, comme un esprit tentateur, l'enrôler dans sa bande ; nous l'avions vu , au milieu de ses associés , se faire la caution de sa nouvelle recrue , puis , trahi par la faiblesse de son ami, l'accabler d'imprécations. Enfin , au moment suprême , et au pied de l'échafaud , nous l'avions vu repousser les exhortations du prêtre; mais , apercevant dans la foule Jaffier au désespoir, retrouver un serrement de main pour son ami. Nous l'avions vu montant déjà4es marches fatales, et, quand l'exécuteur s'apprête à le ^isir, dire un mot à voix basse à Jaffier, qui, à l'instant , le frappe d'un coup de poignard et se perce ensuite , tandis que le prêtre se signe , à la vue de cetteyî/i damnable , et que l'officier qui préside à
(4) Capitaine de corsaire, normand de naissance. Voy. Sainl- Réal , Cwijwation des Espagnols contre la république de Venise.
l34 VEMCE
Texécution admire à part soi cette belle mort. Mais 4 la représentation , il ne subsistait presque plus rien de tout cela. À la place de ce hardi gaillard , de cet héroïque gibier de potence , nous avons vu gesticuler gauchement un grand jeune homme raide, compassé, criard , parlant des lèvres et jamais de l'âme : Jacques Pierre avait disparu.
A côté de ce conjuré , Otway en a placé un autre non moins bi^i dessiné. C'est encore un aventurier français, beaucoup plus vieux, et partant plus corrompu que Pierre ; Renaud est l'âme de la conspiration , sous le marquis de Bedmar, qui paraît à peine. Malgré son âge et ses soucis de conjuré , Renaud trouve le temps de courtiser, à sa manière, Belvidera, la femme de Jaffier, que celui-ci a remise en otage entre les mains de ses compagnons. Lâche et tremblant devant la colère de Jaffier, il n'en harangue pas moins, l'instant cT après, avec vigueur , et saura mourir avec courage. Ce sensuel et déterminé vieillard, si différent d'Antonio , exige un acteur consommé. Le brave homme qui a joué ce rôle , poudré à blanc et la face enluminée , n'a pas songé un seul instant à quel étrange composé de hardiesse et de vices il prétait son honnête personne.
Quant au sénateur Antonio et à son Àquilina ou Quilina, Naquilina, Acky, Nacky, comme il l'appelle , par une foule d'abréviations mignardes, ces deux personnages ne paraissent plus depuis long-
preserv'd. i36
temps sur la scène de F^ondres. Sans doute , c'est une hideuse caricature que celle de ce luxurieux patricien qui se met à beugler comme un bœuf , pour amuser sa maîtresse et à japper , kke a dog , pour avoir occasion de lui mordre les jambes. Mais , outre que ces extravagances ne s'éloignent pas trop de l'idée que nous avons des mœurs vénitiennes , cela déverse le ridicule sur le sénat et relève un peu les conspirateurs. Il y à loin même de la vie déréglée de Pierre et de ses complices à ces folies ignobles de l'impuissance. La suppression totale de ces deux rôles a surtout l'inconvénient de nous priver d'une des plus belles scènes de la pièce , celle où Aquilina , au désespoir de la condanmation de son amant y vient trouver Anto nio , qui veut recommencer ses gentillesses , mais à qui elle montre un poignard et fait jurer d'empêcher la mort de Pierre, s'il tient à la vie.
L'appareil de l'exécution a été entièrement supprimé. On est dans Tusage à Londres de retrancher le rôle du prêtre; mais on y joue le reste de l'acte. L'échafaud , tendu de noir et entouré du peuple , est dressé au fond du théâtre , et l'exécution des condamnés est censée avoir lieu pendant que, sur le devant de la scène, Pierre tend la main à Jaffier, et le prie de le poignarder. Au lieu de cela, nous avons vu les deux amis précédés de quatre fusiliers, ayant l'air de deux hommes qu'on mène au violon. Il est vrai que l'impression de ce