‹ Causeries et méditations historiques et littérairesChapitre 30 sur 109 · VENICE · texte numérisé non relu

VENICE

terrible cinquième acte , tel qu'il a été conçu par le poète ^ doit dépasser^ nous le croyons , les bornes de la terreur tragique. Mais c'est précisément là ce que chacun était curieux de sentir et de juger. La pièce qu'on nous a montrée n'est plus l'œuvre d'Otway ; ce n'est plus Venise sauvée , cette Venise que rien ne pouvait mieux caractériser qu'une courtisane et des gibets. Il semble qu'on ait fait effort à la fin du dernier siècle, pour élever cette pièce à la dignité de Manlius. On avait donc, en Angleterre , sous le règne de Charles II , un sentiment de la vérité historique plus juste et plus vif qu'aujourd'hui que l'on se pique de savoir admirer Walter Scott ! Cela est triste à penser.

Nous arrivons, enfin, à la partie la plus douce de notre tâche : il nous reste à parler du jeu d' Abbott et de miss Smithson. Jaffier, ce mari idolâtre de sa femme , qui s'est ruiné pour la parer et la traiter en fille de sénateur; cet homme que ses passions dominent, qui conspire par colère, et trahit ses amis par faiblesse, a été bien représenté par Abbott. Ses épanchements d'amour avec Belvidera ont été pleins de naturel et d'abandon. Il a mis aussi de la force dans les menaces qu'il adresse à Renaud, et trop peut-être. Enfin , dans ses entretiens avec Pierre, la lutte de ses sentiments a été on ne peut mieux marquée par son jeu muet. Ce n'est pas sa faute si les paroles de son interlocuteur n'arrivaient pas au-delà de la rampe. Nous l'avons

PRESERV O. I 3^

dit, l'acteur chargé du rôle de Pierre , n'était pas de force à donner à des vers tels que les suivants Faccent passionné qui leur convient :

.... For ail this I am a villain. . . .

Yes, and a most notorious villa in ;

To see the sufferings of my fellow-creatures,

And own myself a man ; to see our senators

Cheat and delude people with a sbew

Of liberty, which yet Ihey ne'er must taste of...., etc.

« Oui, je suis un coquin ; cela est très-clair. Je suis un coquin de voir les souffrances de mes semblables et de me croire un homme; de voir nos sénateurs se jouer du peuple , abusé par une apparence de liberté dont il n'a jamais goûté. Ils disent que par eux nos mains sont afiranchies de fers , et pourtant ils jettent qui leur plaît dans les plus vils liens ; ils précipitent qui leur plalt dans Topprobre et la douleur. Us nous ballottent, comme des naufragés, sous les vagues de leur pouvoir, et il ne nous reste pas une planche pour notre salut. Oui, tous ceux qui supportent ces affronts sont de lâches coquins, et moi le premier. Oui , c'est une honte de ne pas répondre au noble appel de la nature , de ne pas s'opposer à ces brigands domestiques, qui nous rendent esclaves et couvrent du nom de charte leur tyrannie. »

Miss Smithson a rendu avec talent toute la partie tendre et pathétique de son rôle. Dans la scène où Belvidera arrache à son mari le secret de la conspiration , elle a été parfaite de séduction y de noblesse et de terreur. Après la condamnation des conjurés , quand Jafiier au désespoir veut venger leur sang sur Belvidera et qu'elle le désarme par des caresses 9 sa pantomime a eu un charme irrésistible; nous disons sa pantomime, car, par suite

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de cette manie de retranchements qui règne à Londres y on a supprimé les beaux vers qui suivent et qui expliquaient si bien son action :

Now then kill me ,

While thus, l cling about this cruel neck Kiss thy revengefiil lips and die in joys Greater than any I can guesshereafter.

«c Hé bieni tue-moi donc, à présent que je me presse sur ton sein cruel, à présent que je baise tes lèvres qui frémissent de vengeance; et je mourrai ainsi dans des joies plus grandes que toutes celles que je puis concevoir au-delà de ce monde. »

Dans quelques autres parties du rôle , le jeu de miss Smithson nous a semblé appeler plusieurs critiques. Au moment où Jaffier se sépare de sa femme et la livre comme otage aux conjurés ^ peutêtre Belvidera a-t-elle mis un peu trop d'exagération dans sa douleur. La surprise , la honte , la présence de plusieurs inconnus , les assurances de Jaffier, qui n'oublie rien pour la rassurer, tout semble conseiller à l'actrice une douleur plus concentrée et moins éclatante.

Dans la scène du délire qui termine la pièce (et , pour le dire en passant , il parait que la folie est devenue en Angleterre un lieu commun tragique) , dans cette scène , où miss Smithson a été si remarquable de diction et de poses, nous nous étions attendu à Kii entendre dire autrement qu elle n'a fait la première moitié de ce couplet :

preserv'd. iSg

Corne, corne, corne, nay corne to bed,

Prithee, my love, etc.

« Viens, viens, viens te coacher, je te prie, mon amour. Les vents, entends-tu comme ils sifflent, et comme la pluie tombe? Oh I je suis transie de froid!... {Uombre de Jaffier paraît.) Vous voilà revenu l Voyez, mon père : Suis-je à blâmer de Taimer? etc. »

Nous pensions qu elle aurait jeté sur ces dix vers une teinte à demi voluptueuse. Ce n'est que quand l'officier vient annoncer, à l'oreille de Priuli , la mort de Pierre et de Jaffier ; ce n'est que quand leurs spectres apparaissent unis et sanglants, qu'un délire furieux s'empare de Bel videra , et qu'elle tombe daûs cette crise mortelle qui doit la rejoindre à son amant.

DE LAFOSSE ET DOTWAr.

SECONDE REPRESENTATION DE rBNlCE PSESBRf'd

(G/ofe, 17 DOTcmbn il 17. .

Cette représentation a été plus satisfaisante que la première. Nous avons été frappé surtout , le premier jour, de tout ce qu'on ne nous montrait pas. Moins puissante qu'une lecture solitaire , la vue de la pièce ne nous avait guère fait éprouver que des regrets. Cette fois , prévenu et sagement résigné , nous avons joui davantage des beautés qui restent. Cette tragédie 9 telle qu'on la joue à Paris et même à Londres 9 n'offre plus la peinture naïve et complète d'une conjuration populaire , où le sublime se mêle au trivial. Les puristes anglais qui , à la fin du dernier siècle , croyaient, par des coupures, rapprocher cette pièce de Manlius , ont maladroitement af£aibli son caractère propre , sans pouvoir lui donner, en retour, des beautés d'un ordre différent. Croire que l'on francise un poète tel qu'Otway en le mutilant, est une idée peu raisonnable. Autant vaudrait s'efforcer de changer l'aie en vin d'Aï. Ces braves aristarques à la suite des nôtres ^ auraient du se rappeler les vers du maître :

DE LAFOSSK RT d'oTAVAY. i4 I

Chacun pris en son air est agréable en soi ;

Ce n'fôt que Tair d'autrui qui peut déplaire en moi.

Vraiment , Boileau est un furieux romantique en comparaison de Hugues Blair.

Ce serait une étude curieuse et utile pour Fart théâtral qu un parallèle impartial de Venise sauifée et de Manlius. Un examen de ces deux ouvrages montrerait, avec la plus exacte précision, le point de contact et de séparation des deux genres. Lafosse est, je crois, le plus ancien tragique français qui ait puisé dans le théâtre de Londres. Il a commencé cette série d'imitations étrangères qui, depuis, ont été faites avec moins de discernement. Ce qui distingue Lafosse de tous ceux qui ont suivi la même route, c'est l'allure fière, originale, et tout-à-fait française de sa copie. Il a recréé tout ce qu'il empruntait. Comme le fond des deux pièces est le même, et que l'exécution est à- peuprès d'un égal mérite, il n'y a pas d'ouvrages dramatiques qui mettent plus à nu l'esprit et, en quelque sorte, le mécanisme de ces deux modes de composition. Otway, d'ailleurs, tient dans la littérature anglaise à-peu-prèsle même rang que Lafosse dans la nôtre , et il n'y a pas entre eux une assez grande inégalité de génie pour qu'on puisse attribuer à une cause personnelle la supériorité de fan ou de l'autre ouvrage. C'est une question toute de système.

l42 DE LA FOSSE

La première différence qu'on aperçoive entre ces deux pièces , c'est que tout dans celle d'Otway est en action , tandis que tout se passe en récits et en conversation dans celle de Lafosse. Comme Jaffier, Sen^ilius met sa femme en otage entre les mains des conjurés ; mais nous n'assistons pas dans Manlius à cette douloureuse séparation. Comme Renaud , Rutile harangue ses compagnons pour éprouver Servilius ; mais , dans Otway , nous entendons Renaud assigner à chacun son poste , prescrire rheure, le lieu, et jusqu'aux moindres détails du carnage. Rutile, au contraire, ne fait que raconter la harangue qu'il vient de tenir aux conjurés. Comme Pierre , Manlius est dénoncé par son ami; mais le spectateur n'est pas témoin delà dénonciation; mais il ne suit pas l'accusé devant ses juges. Pierre et Manlius échappent tous deux, sinon à la mort , du moins au bourreau ; mais , dans Otway, on voit cette dernière scène avec tous ses sanglants accessoires, tandis qu'un confident vient raconter la catastrophe dans la pièce française.

Par ce rapide parallèle , nous ne prétendons pas rabaisser Manlius y ni même mettre en balance les inconvénients et les avantages qu'offrent ces deux systèmes de tragédie. Nous ne faisons que montrer en quoi ils diffèrent.

Voilà pour le plan. Passons aux caractères. Tout le monde est d'accord sur la nécessité de l'unité d'intérêt. Mais nous ne sentons guère en France

ET d'oTWAT. 143

cette unité, à moins que l'intérêt ne porte sur une personne. De là la nécessité d'w/i héros. C'est, pour ainsi dire, l'esprit de la monarchie transporté dans le drame. Fidèle à cette loi, aussi sacrée pour nous que la loi salique , Lafosse a concentré tout l'intérêt de sa tragédie sur Manlius , sur ses projets, ses ressentiments , son malheur, sa mort. Les autres personnages sont éclipsés, sacrifiés; toute l'affection du poète et du spectateur s'arrête sur son héros. Servilius, Valérie, Rutile, ne reçoivent qu'une très-faible lumière de cette planète souveraine. Au contraire, le poète anglais, bien plus occupé de peindre une conjuration qu'un conjuré , une action qu'un homme, ne s'attache à aucun rôle de préférence. Chaque personnage concourt à l'action pour sa part; toussont des moyens, aucun n'est le but. Aussi Jaffier, qui , dans Fenise sauvée, a plus d'espace pour se livrer à ses passions flottantes , est-il bien plus intéressant que Servilius. Valérie ne peut soutenir aucune comparaison avec la tendre , la passionnée , la tragique Belvidera. Nous connaissons beaucoup mieux Renaud que Rutile. Il n'y a que Pierre dont la physionomie soit, je ne dirai pas moins animée , mais tracée sur de moindres proportions que celles de Manlius. Le beau développement de ce rôle , la tragique scène de la lettre, dont Talma tirait un si grand parti , cette scène qui appartient à l'auteur français et qui découlait naturellement de son système , tout cela vaut-il mieux

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OU moins que les tableaux à plusieurs figures tracées par Otway ? C'est au goût et à l'expérience d'en décider. Si l'on nous avait joué Venise sauvée avec ses épisodes et tout son spectacle , la question aujourd'hui serait tranchée.

On pense bien que le contraste des deux manières se retrouve jusque dans le style. Lafosse, lors même qu'il traduit Otway, fait subir aux pensées et aux sentiments de cet écrivain des modifications remarquables. Les classiques diront qu'il l'épure, les romantiques qu'il le gâte. M. delà Harpe, par exemple, déclare nettement que Lafosse a écarté tout le fatras et toutes les folies d Otway : c'est une manière expéditive déjuger les littératures étrangères. Nous serons plus circonspect et moins dur pour Lafosse. Nous ne dirons pas qu'en retranchant tout l'esprit , toute la naïveté et presque toute la partie passionnée du drame anglais , en ramenant tout à un cer* tain diapason solennel et grave qui, s'il ne bannit pas toujours le naturel , exclut du moins toute imagination de style , T^fosse est tombé souvent dans la sécheresse et la froideur. Nous citerons un seul passage, enti*e cent autres, où l'idée des deux poètes est la même , et nous laisserons juger le lecteur. Jamais peut-être la différence de l'expression n'a été plus significative.

Nous choisissons la scène où Manlius rappelle à Servilius les injustices qu'il a souffertes, pour l'engager à entrer dans la conspiration .

ET DOÏWAY. t^S

C'est peu pour Vaccabler que le sénat cruel

Te condamne aux rigueurs -d'un exil étemel :

Pour te faire un tourment des jours que Ton te laisse,

Tes biens te sont ravis, tes titres, ta noblesse,

Ta maison, dont bientôt les trésors précieux

Vont être le butin du soldat furieux.

Et qui, par mille mains aussitôt démolie,

Va dans'ses fondements tomber ensevelie.

Pour remplir cet arrêt, déjà Tordre est donné ;

Le 6er Yalénus lui-même l'a signé.

En un mot, tu perds tout; et, dans ce sort funeste,

Juge s'il te suffit de partager le reste

Des biens qu'avec mon sang versé dans les combats

J'ai prodigués en vain en servant des ingrats.

SERVIUITS.

Ainsi, père cruel, ainsi ta barbarie.

En éclatant sur moi, tombe sur Valérie !

Son sort au mien uni devait Ah ! Manlius !

Tu sais dans les périls quel est Servilius ;

Tu sais si jusqu'ici le destin qui m'outrage

Au moindre abaissement a forcé mon courage.

Mais quand je songe, hélas 1 que l'état où je suis

Va bientôt exposer aux plus cruels ennuis

Une jeune beauté, dont la foi^ la constance,

Ne peut trop exiger de ma reconnaissance.

Je perds, à cet objet, toute ma fermeté;

Et pardonne, de grâce, à cette lâcheté.

Qui, me faisant prévoir tant d'afEreuses alarmes.

Dans ton sein généreux me fait verser des larmes. /

MANUUS.

Des larmes ! ah ! plutôt par tes vaillantes mains Soient noyés dans leur sang ces perfides humains! \ Des larmes ! jusque-là ta douleur te possède ! Il est pour la guérir un plus noble remède, IL 40

l46 DE LA FOSSE

Un privilège illustre, un des droite glorieu)^ Qu'un homme tel que toi paiiage avec les dieux, La vengeance. Ma main secondera la tienne ; Notre sort est commun, ton injure est la mienne. C'est à moi qu'on s'adresse } et, dans Servilius, On croit humilier l'orgueU de Manlius.

Unissons, unissons dans la même vengeance Ceux qui nous ont unis dans une môme ojfease ; De tant d'affronts cruels vengeons notre vertu ; Perdons et sénateurs et consuls

Passons à Otway. Il ue faut pas oublier, en le lisanty qu'il manque au morceau qui suit le rhythme et rharmonie des vers :

PIBBRB.

Je passais tout à l'heure devant ta porte : le l'ai trouvée gardée par une troupe de misérables. Ces fils de la ruine publique étaient là occupés à te détruire. Ils m'ont dit qu'une sentence avait ordonné la saisie de tous tes biens. C'est la main du cruel Priuli qui a signé Tarrét. Là commandait un homme à face hideuse, qui faisait ^itasser une pile de vaisselle d'argent dont il pressait la vente. Un autre faisait les plus indignes plaisanteries sur ton malheur : il s'était emparé de tes plus anciens meubles domestiques,, de tes riches tapis où l'or se mêle à la soie ; ton lit même, le lit qui, la nuit de ton mariage, livra Bel videra à tes bras, ce théâtre de tous tes plaisirs, était profané par leurs mains grossières et traîné ignominieusement à l'encan

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