‹ Causeries et méditations historiques et littérairesChapitre 4 sur 109 · SYSTÈMES DE VICO ET DE WOLF · texte numérisé non relu

SYSTÈMES DE VICO ET DE WOLF

8UB LA FOBMATIOII DBS POÈMBS HOMÉEIQUES.

II n'est, sans doute, aucun de nos lecteurs qui, sous le nom de système de fTolf^ n'ait au moins entendu parler de l'audacieuse hypothèse qui, sans égard pour la plus haute de toutes les renommées littéraires, regarde les poèmes homériques comme un recueil de chants nationaux, rassemblés et mis en ordre par les soins d'un ou de plusieurs Mac« pherson. Cette opinion, d'abord émise en France, au xYii* siècle, par l'abbé d'Aubignac> à titre de conjecture purement esthétique, puis élevée à la philosophie par Vico, et plus tard à l'érudition par Wolf, est devenue classique et populaire en Allemagne, tandis qu'elle n'a paru longtemps à nos érudits qu'un paradoxe insensé, indigne de leur examen. Un seul, M. le baron de Sainte-Croix, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, opposa, en 1798, une réfutation de quel-

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ques pages aux hmenx prolégomènes (i), et fut désapprouvé de ses confrères. L'illustre Villoison, qui se reprochait d'avoir fourni, par la publica* tion des SchoUes de Venise^ quelques arguments à M. Wolf, voyait avec peine qu'on ébruitât cette opinion en la réfutant. C'était, suivant lui, une nouveauté impie qu'il convenait d'étouffer par le silence. Cependant, voici que, par une de ces réaclions qui ne sont pas rares dans les lettres, cette idée commence à gagner des partisans parmi nous, en même temps qu'il se forme de l'autre côté du Rhin d'assez nombreux champions qui l'attaquent. M. Benjamin Constant, qu'un long séjour à Wei* mar a familiarisé avec les idées wolfiennes , vient dans le plus sérieux de ses ouvrages (a) de prêter toute la souplesse de sa spirituelle dialectique à l'exposition de ce système , qui a pu retrouver sous sa plume ingénieuse l'attrait piquant d'un paradoxe.

Exposer la naissance et les progrès du système de Wolf, et les réponses de ses plus récents adversaires (3) ; montrer ce qui, dans la récente et singulière hypothèse de M. Constantin Koliadès ,

(1) Réfutation d'un paradoase sur Homère; in*8° de 60 pages.

(2) Voyez De la religion comidêrée dans ses sources, sic, t. III, presque tout le livre septième.

(3) Nous citerons, entre autres, une lettre adressée à Gœthe, par M. Geoi^es Lange (Darmstadt, 4836, in-8^), dans laquelle cet écrivain se déclare pour Vér/ile esthétique , en opposition avec Wolf^ le fondateur de l'école historique.

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peut avancer ou reculer nos connaissances sur Homère (i); indiquer, enfin, quelle route la philologie devrait suivre, selon nous, pour amener cette curieuse recherche à ses derniers résultats , tel est le but que nous nous proposons d'atteindre dans ces articles (a).

Mais avantdecommencer cet examen, nous avons À repousser certaines fins de non-recevoir, que deux classes de personnes élèvent contre toute espèce de recherches qui risquent de jeter du doute sur l'existence d'Homère ou sur l'unité de ses poèmes.

Les premiers opposants, artistes et poètes, frappés des beautés incomparables de l'Iliade et de l'Odyssée, plaident pour l'existence d'Homère, comme un ami pour celle d'un ami. Ce serait pour

(4) Voy. l'ouvrage intitulé: Ulysse-Homère ^ ou du véritable auteur de V Iliade et de l'Odyssée , par C. Koliadès (M. Lechevalier), Paris, de Bure, 4830 , 4 vol. in-folio.

(t) Nous regrettons de n*avoir pu tenir toutes nos promesses. Le second de ces articles parut le 23 juillet 4 830 , et les événements qui suivirent, ne nous laissèrent pas la liberté d'esprit nécessaire à rachèvementde notre travail. Depuis lors (en 4834), M. Dugas- Montbei a composé sur cette question plusieurs mémoires qu'il a réunis sous le titré d* Histoire des poésies homériques , après les avdr lus préalablement à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , où ils ont soulevé des tempêtes. En 4 836 , M. Fauriel a traité oe sujet à la Faculté des lettres, et un jeune professeur, M. Egger, a rendu compte , dans le journal de l'Instruction publique , de ces excellentes leçons malheureusement encore inédites. Enfin, M. Guigniaut a, dans l'artide Homère de l'encydopédie des gens du monde , t. xiv, essayé de résumer et de concilier les diverses opinions émises sur ce tojet jusqu'à présent (note de 4 842).

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eux presque une mtbitune personneHe que d'être contraints de reporter sur plusieurs le culte qu'ils sont dans F habitude de concentrer sur un seul. Ils souffriraient d'être obligés de ne plus voir dans ces deux magnifiques compositions qu'une oeuvre collective et qu'une ordonnance de seconde main. Un Homère en plusieurs personnes leur paraîtrait une sorte de polythéisme, et, comme quelques*uns l'ont dit, un délire presque semblable à cdui des athées (i ). A ces âmes si pieusement enthousiastes, nous répondrons que, pour être anonymes ou sor<» tis de plusieurs mains comme les grandes épopées de l'Inde , les Sagas , les Niebehuigen et presque tous les grands monuments de l'art au moyen âge, les poèmes homériques n'en seraient , après tout , ni moins admirables ni moins beaux. Nous leur demanderons si , pour être due aux Pisistratides , ou aux ingénieux critiques de l'école d'Alexandrie , l'économie de l'Iliade et de l'Odyssée en serait moins digne de nos louanges; s'il n'y a pas autant de plaisir à voir croître une épopée sous la main lente et majestueuse des siècles qu'éclore du cerveau d'un seul homme? Mais, ce qui domine tout, c'est que ce n'est point ici une question de plaisir ni de sentiment , mais de vérité. L'existence d'un ou de plusieurs Homère n'est pas un objet de sim-

(4) Payne Knight, Prolegomena^ M. Aignan, Discours préUmi-^ noire, p. ^ S; M. Bignan , Essai sur Vépopée hùmériqf/Ls , p. 5. , etc.

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pie ciiriosiié littéraire ; c'est , comme on le verra dans Yico j une questicm importante et décisive pour rhîstoire du genre humain.

Les seconds opposants font valoir un argument plus spécieux. Ils sont loin de nier la gravité de la question; mais ils la déclarent insoluble. S'enquérir de la personne d'Homère, c'est, à leur avis, perdre son temps et ses soins . a Puisque l'antiquité, « disent-ils (i), fournit si peu de dioses sur Hoa mère (si peu de choses concluantes apparema ment) , on a dû chercher dans ses ouvrages quela ques indices qui pussent le £ûre connadtre. Mais ce tous les efforts à ce sujet ri ont abouti à rien^ et 41 il était facile de le prévoir. Comment pourraitcc on croire que les anci^fis, qui ont tant retourné « les poèmes homériques, qui y ont vu tout ce qui «c s'y trouve et même ce qui n'y a jamsis été, aua raient laissé passer inap^çu quelque indice qui ff pouvait les mettre sur la voie d'un fait qu'ils ont « tant cherché? Il n'est que trop vrai que l'auteur « de ces po^fnes, quel qu'il soit, semble avoir pris « à tâche de soustraire à la postérité tout moyen « de le connaître (^). »

(4 ] /oumal dM Mvonfe , dée«nbre 1 899. Artide de M. Letronne.

(2) Ainsi Tautfur de l'Iliade et de TOdyssée , comme celui des lAitT^ de JurUus , aurait pris à 'tâche de nous dérober tous les moyens de parvenir jusqu'à lui I C'est là peut-être le plus hardi , einoa le plus vraisemblable , de tous les paradoxes auquels cette question a donné heu.

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Nous ne partageons point cet avis pour deux moti& : d'abord 9 il n'est pas bien prouvé que les anciens n'aient rien su de certain sur Homère ou les homérides. Nous sommes loin de posséder tous leurs écrits, et les scholies, retrouvées à Venise et publiées par M. de Yilloison en 1788, ont prouvé qu'ils avaient eu en partie les idées de Wolf et de Vico. Ensuite, quand même les anciens n'auraient pas résolu cette question d'une manière complètement satisfaisante , il n'en £aiudrait pas conclure qu'elle fut insoluble pour les modernes. Ceux-ci (bien que cela puisse avoir l'air d'un paradoxe) nous semblent plus favorablement placés pour la résoudre. Nous avons, ene£fet, outre l'impartialité religieuse, l'avantage de pouvoir rapprocher des poésies homériques les anciens monuments des littératures primitives qui nous sont aujourd'hui connues , etnous pouvons appliquer au Yyasa de la Grèce (i) toute une grande loi d'analogie dont les anciens ne possédaient pas les éléments.

Ainsi, d'une part, les recherches sur l'existence dHomère et sur l'unité de ses poésies n'ont rien de sacrilège; de l'autre, il n'est nullement prouvé que ces recherches soient sans espoir de solution. Voyons, à présent, comment est née et a grandi l'opinion qui porte le nom de Wolf.

(4) Les Indiens ne font nulle difficulté d'attribuer à TancieD poète Vyasa une épopée de deux cent mille vers, le Mahâbhârata.

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A la renaissance, toute l'Europe lut llliade et rodyssée avec admiration et délices, et sans concevoir le moindre doute sur Texistence de leur auteur. Plusieurs même se le figuraient menant en Grèce, malgré sa condition mendiante, une espèce de vie d'homme de lettres assez semblable à celle d'Ennius ou de Lucrèce à Rome. £li! comment aurait-on douté de l'existence d'Homère? Pindare (i), Hérodote (a), Thucydide (3), Aristote, toute l'antiquité ne lui rend-elle pas témoignage? Aussi, tant que la critique ne fut pas sortie de ce premier état d'innocence où sont encore bon nombre de liseurs de grec, on n'aperçut dans l'opinion commune aucun sujet de doute. Mais, quand on voulut sérieusement accorder entre elles les traditions, et qu'on eut acquis des notions plus exactes sur l'état de l'ancienne Grèce, l'incrédulité commença à naître. Casaubon, le premier, initié par divers passages d'Eustathe au scepticisme des ChoHzontes (on appelait ainsi les Wolfiens de l'antiquité), laissa percer quelques

soupçons (4)- •

Ce n'est qu'à la fin du xvii* siècle, en 169a, au plus fort de la querelle dite des anciens et des modernes, que Charles Perrault nia l'existence d'Ho-

(1) Pind. Pytfc., IV, v. 493; /s«hm. IV, v. 63; Nem. VU, v. 34.

(2) Hérod., liv. U, 23, 446; IV, 29, 32, V, 67.

(3) Thucyd., liv. 1.3,9, 40, II, A4; III, 104.

(4) Is. Gasaub. in Diog. Laert. , Timon. ;d eDt. Meibom., Amslel., 4692, t. I, p. 600 , et t. lï, p. 440.

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