‹ Causeries et méditations historiques et littérairesChapitre 5 sur 109 · II · texte numérisé non relu

II

iB SYSTÈMES DE VICO

mère^ (i), d'après les conjectures et à l'aide d'un manuscrit de l'abbé d'Âubignac. Ce livre curieux ne fut publié [par Charpentier qu'en 171 5 (a), lors de la reprise de cette longue guerre poétique.

On ne sent, il faut l'avouer, dans le pamphlet de d'AubignaCy nul goût sain et véritable de l'antiquité. C'est , à toutes les pages, cette sotte délica* tesse qui taxe de fautes contre le goût la rudesse des mœurs homériques. Il faut essuyer, à tout moment, la fastidieuse redite de ces attaques d'esprit fort que ne cessèrent d'adresser à la théologie d'Homère tous les philosophes dissidents de l'antiquité, depuis Platon jusqu'à Lucien. Quelquefois, c'est avec notre spiritualisme chrétien que d'Âubignac anathématise le demi-fétichisme des anciens Grecs. Au lieu de reprocher aux dieux d'Homère leur grossièreté et leurs vices, il aurait bien mieux fait d'admirer les prodigieux embellissements qu'ils commençaient à recevoir. Rien n'égalait en Grèce, avant la création des types homériques, la monstruosité des simulacrqi divins. Pausanias signale plusieurs anciennes idoles à figure de poisson , qu'on voyait encore de son temps. Les Arcadiens conservaient à Phigalie une Cérès avec une tête et des crins de cheval (3); ailleurs Proserpine avait

(4) Parallèle des anciens et des modernes , tom. III. Paris , 4 692 , in-42.

(2) Conjectures académiques ou discours sur l'Iliade ^ in-42.

(3) Pausan. , !îb. VIIÏ, cap. 42.

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quatre yeux et quatre cornes (i). D'autres fois, c'est avec les notions modernes du droit des gens que d'Âubignac reproche à Homère les pirateries et les brigandages de ses héros. Mais au milieu de toutes ces critiques, esthétiquement et historiquement absurdes, commence déjà à poindre , escortée de bon nombre de preuves , la conjecture qui réduit l'Iliade et rOdyssée à n'être que deux recueils de chants nationaux.

Le malheur de l'abbé d'Aubignac est d'être entré dans cette découverte par une mauvaise route, et, si nous l'osons dire, à mauvais dessein. C'est par une vue étroite de polémique et par une fausse idée de ce qu'il appelle les défauts d'Homère, qu'il conçut le projet ironique de le disculper, en rejetant sur plusieurs poètes ces répétitions d'histoires, cette multiplicité de généalogies, cette fréquence de repas, etc., qui lui semblaient blesser l'art et le goût. Mais la fausseté de ce point de départ ne l'a pas empêché de &ire d'utiles et ingénieuses observations : 1° Il signale plusieurs contradictions et, comme les Wolfiens les appellent, plusieurs discréponces remarquables, soit entre les diverses parties

(1) Voy. Fréd. Creuzer, Ag/tt^tonderantt^tf^, trad. par J. D. Guigniaut, liv. VII, t. 3, p. 210.— L'épithète^deBowinç donnée à Junon et celle de rxsuxûin« donnée à Minerve dans les poèmes homériques rappellent , selon quelques critiques , le temps où Tune était adorée comme vache et Tautre comme hibou. La jN^nce de ces épilbètes dans Hom^e montre par quels degrés s'est opéré le passage du fétichisme égyptien à l'anthropomorphisme hellénique.

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de riliade, soit entre Flliade et l'Odyssée; a* il a entrevu les différences de mythes que Térudition plus pénétrante de ses successeurs a su démêler dans la mythologie des deux poèmes ; 3® il a pressenti l'argument capital que Wolf a tiré de l'ignorance ou du moins du peu d'usage de l'écriture; 4* il a fait ressortir le peu de valeur des témoignages anciens qui attribuent à Homère l'Iliade et l'Odyssée : il remarque que, s'il fallait en croire l'antiquité sur parole, on devrait ajouter à ces deux poèmes, sept ou huit autres épopées, \ Amazonide^ la Thébaidey les Epigones^ la Phocaide (i). Pindare, cité par Élien {Far. Hist., IX, cap. i5), n'avance-t-il pas que les Cjrpriaques étaient d'Homère? Thucydide (lib. III, io4)n'attribue-t>il pas formellement à Homère l'hymne à Apollon? et, enfin, Strabon n'a-t-il pas accueilli l'opinion qui attribuait XjEchaUe au même poète ? Il en fut des poésies d'Homère comme de nos livres saints, auxquels les Pères et les conciles des premiers siècles n'ont guère rendu témoignage, sans leur en associer plusieurs autres reconims depuis pour apocryphes.

De Paris l'idée de l'abbé d'Âubignac passa à Londres, où la querelle des anciens et des modernes eut son contre-coup. Wotton et le chevalier Temple furent les deux principaux champions de cette

(*) Voyez , à la fin du quatrième volume de THomère de Wolf (Leipsick, 4804-4807], les fragments qui nous restent de ces divers poèmes.

ET DE WOLF. ai

guerre. Mais , à. Londres y l'érudition ne manqua pas à r armée des modernes, comme elle lui avait manqué à Paris. Bentley fut sur quelques points leur auxiliaire et , d'un trait de plume j sanctionna l'opinion des anti-homéristes. Il appela les poèmes d'Homère hose songs , chansons détachées (Phileleuthe rusLipsiensis , p. 8), hardiesse qui , jointe à quelques autres griefs, lui attira la colère de Pope et, dans la Bataille des Hures {\ ), les railleries, cette fois un peu pédantesques , du docteur Swift.

Cependant, en Italie, un philosophe indépendant, hardi, placé tout-à-fait en dehors de la querelle esthétique de Paris et de Londres, aborda la question de l'existence d'Homère, non par entraînement de polémique, mais dans un but plus élevé et pour une meilleure fin. Yico (car c'est de ce penseur, original que nous allons parler) est, comme on sait, le fondateur d'une science nouvelle, Isl philo- Sophie de F histoire. Le premier, il a cherché à déterminer les lois selon lesquelles s'opère le développement de l'humanité; le premier, il a essayé d'écrire l'histoire idéale du genre humain (a) .

(1) The baUlê of ihebooks, 1697, satire allégorique, et froide comme toutes les allégories prolongées. — Le plus spirituel et le moins cité des opuscules auxquels a donné lieu la querelle des andens et des modernes, soit à Paris , soit à Londres , est le parallèle d'Homère et de Rabelais^ par notre ingénieux Dufresny . Ce morceau est inséré dans le tome cinquième de ses œuvres.

(2) Voy. Prtncipj di Scienza nuova, Napoli, 4725, et la traduc-

Une des croyances fondamentales de Vico, c'est que l'origine des sociétés a du être £aible, comme la nature veut que le soient les commencements en toutes choses. Cependant, des renommées colossales apparaissent sur le seuil de toutes les civilisations. Zoroastre, Confiicius, Hermès, Orphée, Pythagore, Homère sont comme les Titans de TinteUigenoe. Les âges suivants ont regardé ces premiers hommes comme ayant possédé, non-seulement la sagesse instinctive, mais la sagesse réfléchie et l'art perfectionné des temps modernes. Yico ne peut admettre cette opinion : il croit qu'on a exagéré les lumières des premiers hommes, et personnifié dans quelques noms devenus s3rmboliques, la sagesse de toute une* époque. C'est un fait prouvé par l'observation que les enfants ont l'habitude de classer sous des dénominations semblables tout ce qui leur paraît analogue; ainsi font les peuples en&nts. Longlemps, en Grèce, tout héros fut un Hercule, tout médecin un Hippocrate, tout poète un Homère ; c'est à l'introduction dans l'histoire, de ces types idéaux et métaphoriques qu'il faut attribuer la confusion des origines. En effet, le moyen de regarder Hermès comme l'inventeur de toutes les découvertes scientifiques de l'ancienne Egypte , Romulus comme le

tion de M. Michelet. — M. Aignan a cru à tort Vico antérieur à Fabbcî d'Aubignac. Voy. Trad. de l'Iliade, Discour» préliminaire, p. 15. deuxièmo édition.

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seul auteur de toute la première organisation civile et politique de Rome , et les Douze-Tables elles* mêmes comme la source unique d'une foule de dispositions légales d'une date évidemment pos^ térieure ?

Pour éclaircir ces ténèbres, il n'y a qu'un moyen : il faut que nous, peuples arrivés à l'âge de raison, décaissions ce travail poétique des peuples enfants. Sans doute , il en coûte d'amoindrir ces hautes renommées; il en coûte de ne plus voir dans l'antique Hermès que le type de l'esprit inventif des Égyptiens , dans Romulus que le symbole de la société romaine à son berceau, dans Homère que le représentant de la poésie populaire de Flonie et de la Grèce. Mais, à ce prix seulement , les difficultés tombent et les invraisemblances disparaissent.

Cependant Homère , comme Orphée , comme Romidus , ne nous a pas laissé seulement un nom qu'on puisse à volonté considérer comme générique : il nous a légué deux grands poèmes dans lesquels la postérité s'est accordée à voir, soit directement, soit allégoriquement, toute la sagesse et tout l'art des âges de civilisation. La sagesse d'Homère et la perfection de ses ouvrages forment donc pour ou contre l'idée de Yico un argument décisif. Aussi , dans la Scienza nuoi^a, cette question et celle des Douze-Tables sont-elles soigneusement débattues , comme deux points de critique posi* tive, dont plus tard le génie philologique de Woll

a4 SYSTÈMES DE VICO

et de Niebuhr saura s'emparar pour en tirer les plus beaux et les plus féconds résultats.

L'appréciation de la sagesse d'Homère n'occupe pas longtemps Yico. La grossièreté de cette théologie , où la force physique est la mesure de la grandeur divine (i)y la gloutonnerie et la vénalité des dieux, qui reprochent sans cesse aux hommes qu'ils ne leur immolent pas assez de bœufs et de moutons (a) , la barbarie des coutumes, la férocité des héros (3), toutes ces imperfections morales des fiables homériques, dont se raillaient les incrédules et que tâchaient d'atténuer et d'expliquer par des allégories les dévots du polythéisme , prouvent assez qu'Homère n'eut que la sagesse vulgaire des peuples grecs à demi barbares. Le caractère des plus parfaits guerriers de l'Iliade, choque toutes nos idées modernes d'héroïsme. De là sont nées les critiques si peu sensées de Scaliger, de Bayle, de Saint- Évremont, répétées pari' abbé d'Aubignac, Perrault, de la Motte et tous les partisans exaltés modernes.

Arrivant à la question d'existence , Yico cherche

(4) Jupiter , dans l'Iliade (VIII, v. 20), se vante d'avoir la force d^enlever tous les dieux avec une chaîne d'or, en signe de sa toutepuissance.

(2) « Pardonnons aux Grecs ces idées matérielles, dit avec raison M. Benjamin Constant. Ne lit-on pas dans la Genèse : Noé sacrifia au sortir de l'arche , et le Seigneur sentit l'odeur agréable (cap. VIII, v. 20,24)? »

(3)I^sGrecs, autempsdolaguerrede Troie, empoisonnaient leurs flèches comme Itô nègres de la côte d'Afrique. Voy. Odyss., l, 260.

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d'abord où l'on peut placer la patrie d'Homère. Après avoir conjecturé de deux passages que l'auteur ou les auteurs de l' Odyssée ont du naître dans la partie occidentale de la Grèce , et ceux de l'Iliade dans l'Asie Mineure, Yico pèse les prétentions des nombreuses cités grecques, qui revendiquaient Homère pour citoyai , et il trouve ces prétentions toutes bien fondées. Il pense que les quatre-vingtdix villes que cite Suidas se disputaient à bon droit r honneur d'avoir vu naître Homère. Chacune d'elles , en effet, reconnaissait dans l'Iliade et l'Odyssée ses héros, ses dieux, ses traditions, son dialecte. Homère était donc sinon , comme l'a dit Proclus, le citojren du inonde ^ du moins le citoyen de la Grèce entière.

Quant à l'époque où vécut Homère, Vico cherche à la déterminer par l'étude attentive des coutumes et des arts dont il est fait mention dans l'Iliade et dans l'Odyssée. Il remarque à cet égard les plus grandes divergences entre les deux poèmes et leurs diverses parties. Ici l'on ne peut méconnaître une certaine élégance de mœurs , et comme ime aurore de civilisation ; là une férocité, une grossièreté de Caraïbes. De ces oppositions , Yico conclut que toutes les opinions sur le temps où vécut Homère sont vraies , et qu'en effet Homère a vécu depuis la guerre de Troie (i) jusqu'au temps de

(4) Ceet remonter bien haut. Lorsque, dans Tlliade , Diomèdc (V, 302) , Hector (XII , 445) , Énée (XX , 285) lancent à leurs onnc-

a6 SYSTEMES DE VICO

Numa; c'est-ànlire que sa vie a duré environ 460 ans. En un mot , Homère, aux yeux de Vico , n'est pas un individu , ou du moins un seul individu ; c'est un être collectif, un type ; c'est la Grèce ellemême , racontant sa propre histoire dans une série de chants nationaux.

Cela posé , tout ce qui était absurde ou contradictoire dans l'Homère unique , que l'on s'était figuré jusqu'ici, devient dans ce nouvel Homère multiple convenance et nécessité. Les contradictions , les répétitions , les diversités d'âge, de patrie, de noms , tout s'explique. Dans sa jeunesse , c'est-àdire dans celle de la Grèce , il composa l'Iliade : la Grèce était alors sauvage , passionnée , turbulente ; elle devait admirer Achille , le héros de la force. Dans sa vieillesse, il composa l'Odyssée : la Grèce plus mûre et un peu refroidie devait préférer Ulysse, le héros de la prudence. La pauvreté, la cécité d'Homère ont été celles des rhapsodes , pauvres aveugles (i), qui allaient répétant , de bourgs en bourgs , des fragments de poésies , bien ou mal cousues , des rhapsodies ,' comme eux-mêmes appelaient leurs chants. (2)

mis d'énormes pierres , le poète fait remarquer que deux hommes, tels qu'Us étaient de son temps, n'auraient pu les ébranler.

(4) D*où leur venait le nom d'8(i.vsfot, i^n^m, (Mvi épav). — Vioo a eu tort de confondre les Homérides et les rhapsodes. Yoy. plus loin ce qu'étaient les Homérides, p. 32.

(i) Boileau , dans sa troisième réflexion sur Longin , où ii traite

ET DE WOLF. ay

Et remarquez que l'hypothèse de Yico rend trèsingénieusement raison de la suprême beauté des épopées homériques, que tout Fart , tout le génie, toute la critique des siècles policés n'ont pu surpasser ni égaler. Quel homme, en effet, fut-il Dante Alighieri ou Milton , pourrait lutter de poésie contre tout un peuple ? Aussi , pour trouver quelque chose k opposer aux œuvres d'Homère , faut-il remonter aux plus vastes monuments de poésies primitives, aux épopées de l'Inde, aux chants nationaux de l'Ecosse , à la Bible.

Tel est le système de Yico. Déjà peut-être, malgré la sécheresse de notre exposition , a-t-il ébranlé quelques-uns des préjugés de nos lecteurs ; mais, à cette hardiesse de conjectures il manque presque tout un genre de preuves que la nature du sujet demande. En pareille matière, on ne peut rien conclure sans prendre avis de l'érudition. D'ailleurs , ce n'est que subsidiairement et comme corollaire d'un plus important théorème que Yico s'est occupé d'Homère. Il est temps de voir cette

avec un dédain trop superficiel la question de l'existence d'homère, oppose à Perrault que le mot rhapsodie ne vient pas de ^i^mn M^oc * mais de po^oc, branche , parce que les chanteurs des poèmes homériques portaient à la main des branches de laurier. Le ton magistral de Boileau ne rend pas plus certaine cette étymologie , qui de son aveu , compte moins do partisans que la première. Il y a, de plus, une troisième opinion qui fait des rAapsocIes et des rhabdo' des deux classes de chanteunï distincti».

!l8 SYSTÈMES DE VICO

belle question abordée directement et étudiée pour elle-même.

Depuis Vico jusqu'à Wolf , la chaîne des travaux homériques n'a pas été rompue. ALondres, Wood chercha à déterminer, entre autres points historiques, si Homère a écrit ou non ses ouvrages (i) , et se déclara pour la négative. En 1789 , Mérian inséra, dans les Mémoires de T Académie de Berlin, une dissertation où il soutient la même thèse. Wolf, qui ne cite pas une seule fois Vico , et qui affecte pour Fabbé d'Aubignac un mépris que ce savant homme ne mérite pas, reconnaît avoir profité des travaux de Wood et de Mérian. Mais, soit qu'en effet], Wolf n'ait pas connu Vico; soit, comme il est plus probable, que les opinions de la Scienza nuova ne soient arrivées jusqu'à lui , que par cette voie d'émanation insensible, et, pour ainsi dire, atmosphérique , que suivent les idées nouvelles , peu importe. Toujours est-il qu'en 1794» lorsque Wolf se préparait à donner une édition d'Homère (a) le système de Vico sur Homère et sur ses ouvrages était arrivé à ce degré de probabilité au-delà duquel il ne reste plus qu'une gloire, celle dé la démonstration. Au reste, telle a été, dans les sciences elles-mêmes , la marche de toutes les vérités. Die la

{K) An essay on ihe original genius of Homer. London, 4769 , et seconde édition, 4775.

(2) Dix ans auparavant (4784, 4 785), Wolf avait publié une Iliade et une Odyssée pour les classes, 4 vol. in-8<».

conjecture on s'élève au système ; du système on redescend aux expériences partielles , puis on arrive à la démonstration totale et rigoureuse. Ici , par la nature de la question , les preuves devaient être surtout philologiques, et elles le Auvent.

Quon ne s'y trompe pas, toutefois; l'objet de Wolf , dans ses Prolégomènes (i), n'était pas de traiter ex professo de l'existence d'Homère : c'était surtout comme éditeur qu'il s'adressait au public. Son but était de faire ressortir les difficultés de sa tâche, et de justifier son texte. £n effet, quand il n'est question que de reproduire un des écrivains des beaux siècles , comme on les appelle, Xénophon , Thucydide ou Démosthène , malgré la rareté et la jeunesse relative des manuscrits , on peut espérer, à force de soins, d'arriver à la leçon ancienne et véritable ; les règles de cette critique sont connues. Mais quand il s'agit d'ouvrages qui étaient antiques dans l'antiquité ; quand il s'agit de poésies orales et traditionnelles, d'oeuvres progressives et ondoyantes , pour ainsi dire , qui se sont formées , accrues , complétées par de secrètes et continuelles alluvions , le terrain manque à l'éditeur , et il ne sait où asseoir les bases de son travail. Cest le tableau de ces mouvements de textes, de ces atterrissements poétiques, si l'on nous passe ce mot , que Wolf a essayé de tracer dans sa préface.

(1) Pr^U^wnttia oA Homerum. Halis Saxonum , 4795 , in-S**.

3o SYSTEMES D£ VICO

Il a partagé l'histoire de ces curieuses révolutions en six époques. Il distingue : i^ l'Homère des rhapsodes , coupé par petits poèmes, et seulement oral ; a"* l'Homère écrit , réuni en corps et allant toujours se coordonnant depuis Pisistrate jusqu'à Zénodote; 3^ l'Homère des Alexandrins, depuis Aristarque jusqu'à Appion ; 4*^ l'Homère de Longin et de Porphyre; 5® l'Homère Byzantin, avant et depuis Eustathe jusqu'à Démétrius Chalcondyle; 6" enfin, l'Homère imprimé , tel que nous l'avons depuis la fameuse édition donnée par les Nerli de Florence, en 1 488. Tel était l'espace qu'auraient embrassé les Prolégomènes si, par une fatalité que l'on n'a pas assez déplorée , l'auteur ne s'était arrêté à moitié route. De ces six phases qu'a suivies le texte homérique, Wolf n'a parcouru que les trois premières, heureusement les plus importantes. Elles nous conduisent depuis les rhapsodes jusqu'à l'édition d' Aristarque. Wolf, comme on sait, considère, avec Vico, l'Iliade et l'Odyssée comme une agrégation de poésies nationales. Quant à ses preuves , on peut les ranger sous quatre chefs :

i^ Les arguments d'autorité : ce sont ceux qui établissent, d'une part, que l'opinion des anti-homéristes a été celle d'une classe assez nombreuse de critiques grecs ; de l'autre , que les absurdités et les contradictions où les anciens sont tombés en parlant d'Homère , infirmeraient , s'il en était besoin , le prétendu consentement de l'antiquité.

BT DE WOLF. 3l

a" Les arguments historiques : ce sont ceux qui établissent l'état de barbarie où fut plongée la Grèce du xii" au viii** siècle avant notre ère ; barbarie qui rend tout-à-fait improbable la composition de deux épopées aussi étendues et, à beaucoup d'égards , aussi parÊiites. 3^ Les arguments d'analogie : ce sont les preuves que Wolf tire de la comparaison des chants primitifs, qui offrent chez tous les peuples un phénomène à-peu-près semblable à celui de la formation de l'Iliade et de l'Odyssée. 4* Les arguments esthétiques : c'est le relevé des nombreuses discrépances ou contradictions qu'on a remarquées, soit entre ces deux poèmes, soit entre certaines parties de chacun d'eux , arguments qui répondent à l'objection si souvent répétée de l'unité de conception.

Les Scholies de Vienne, et surtout celles de Venise, ont fourni à Wolf ses principaux arguments d'autorité. En effet , ces Scholies ont mis hors de doute l'existence de l'anùienne école de critiques appelés chorizontes , qui professaient des opinions fort rapprochées des siennes (i). Cependant, même avant la découverte de ces Scholies , on pouvait tirer du chaos des opinions anciennes un ensemble de témoignages assez imposant.

(4 ) Voyez , entre autres , les Scholies sur les chapts II , 356 , 649; IV, 354; X, 476; XI, 147, 691 ; XII, 96; Xffl, 365; XV, 747; XXI, 446, 550,

32 sTsnifcs DE nco

Lycurgue, adon {dusieim auteurs, dont H< dide de Pont est le plus ancien , importa d^Ionie à ^KUte les chants homériques , non, conune le dît Plutarque , au moyen de récriture (Lycui^ue n^é» oÎTit pas même ses propres lois}, mais, comme il est plus vraisemblable, en se fusant suivre en Grèce de qudques rhapsodes de l'Asie Mineure, peutêtre de File de Chios , où se maintint longtemps une tribu de dianteurs voués au culte et à la récitation des poésies d^omère et que l'on appelait Homérides.

Durant les trois siècles suivants , ces petits poèmes furent chantés çà et là en Grèce , sans autre suite que celle qu'y introduisait le caprice des chanteurs ou que demandait la vanité de certaines villes; mais, à la fin de cette période, Solon ordonna que dans les fêtes et cérémonies publiques on les récitât dans l'ordre des événements, i^ ûmeoXn? (Diog. Laert., I, S'f). Cette tradition confirme ce que nous apprend Élien {Far., HisL, XIII, 1 4) j que dans l'origine , chacun de ces récits formait un tout et portait un nom particulier : la Dolonéide, la Cj^ clopie, la PatrocléCj la Rançon d Hector y etc., titres que nous ont conservés les anciens éditeurs , mais qui ne répondent pas exactement aux chants actuels, dont la division a été faiite par Aristarque. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple , la rhapsodie intitulée les exploits de Diomède , a été coupée et répartie inégalement entre la fin du cinquième

HT^hant et le commencement du sixième. Or Hérodote > /II; 1 16) cite un fragment de ce petit poëme, àtof^i^o^jç -àpitmiaj quî ne faisait de son temps qu'un seul tout. 1^ Pisistrate, au dire de Pausanias (VIII, a5) et e . de Cicéron (de Oral. , III , 34) , est le premier qui -* ait eu ridée de rassembler et de conserver par Té- 2j.' criture tous ces débris antiques. C'est ainsi que T.« Charlemagne , placé à ime semblable époque de ;.. civilisation , rechercha et fit transcrire les anciens .. chants de la Germanie. Ceux d'Homère étaient tellement épars que Pisistrate , au rapport de Denys de Thrace (Villois. Anecd. Grœc, t. II, p. 182), proposa un prix pour chaque vers qu'on lui apporterait. Il les fit copier et mettre en ordre par des grammairiens qu'on appela diaskévastes ( les ar^ rangeurs). Peu après, Hipparque ordonna la lecture publique de ce recueil aux Panathénées (Pseudo-Plat., Hipparch., p. aa8, b).

Cependant, cet Homère des Pisistratides n'est I pas à beaucoup près celui que nous connaissons. ' On ne peut pas même dire que nous possédions l'édition de la cassette , revue deux cents ans après par Âristote. Hippocrate , Platon , Démosthène , Eschine , Aristote lui-même , citent divers passages de leur Homère , qui ne se trouvent plus dans le nôtre. Il y a tel vers que nous possédons de trois manières (i). Nous n'avons pas davantage l'édition

{\ ) Par exemple , le quinzième vers du second chant de l'Iliade. Vov. M. Dugas-Montbel , ObservaUcms sut l'Iliade, t- I » P- ^^• II. 3

des Alexandrins. Cicéron j Strabon j Pausanias , qui devaient se servir du texte de Zénodote , font allusion à des récits dont il ne reste plus de trace. Ëustathe nous apprend que, dans la récension d' Aristarque y T Odyssée se terminait au deux cent quatre-vingt-seizième vers du XXIII* chant (i). Bien plus , quelques passages se lisent , par double emploi , dans Homère et dans Hésiode y ce qui prouve avec quelle facilité les rhapsodes , et après eux les diaskévastes transportaient des morceaux d'un poète dans un autre (n).

Ce fut contre cet abus et pour remédier aux erreurs des diaskévastes , que s'éleva une célèbre école de critiques qui se vouèrent à l'épuration des textes anciens et que l'on appela diorthontes {les correcteurs). Les Scholies de Venise contiennent d'assez nombreux détails sur ces critiques , à qui l'on doit les diorthoses ou éditions corrigées , dites de Sinope, de Chios, de Cypre, de Marseille, de Crète, d'Ai^os, et en&n la fameuse édition d'Aristote. A ces critiques, à la fois savants

(4) Eust. p. 4948, !. 47, seqq. — M. Duga&-Montbel pense qa'Aristarque ne supprima pas ce morceau suspect de son édition , et qu'il se contenta de consigner son opinion dans le commentaire.

(2) Les poèmes homériques ne sont pas les seuls que Tâge des Pisistratides ait à la fois recueillis et falsifiés. Onomacrite , un des grammairiens de Pisistrate, fut convaincu d'avoir inséré dans, les œuvres de l'ancien Orphée de longs morceaux apocryphes (Herodot., lib.VII,6).

et circonspects , succédèrent d'autres grammairiens plus entreprenants. Non-seulement ceux-ci rayèrent des œuvres d'Homère les Cypriaques , les Epigones, les Cercopes, le Margitès que les siècles de Pindare , de Thucydide et même d' Aristote attribuaient à l'auteur de l'Iliade; mais plusieurs, tels qu'Hellanicus et Xénon , cités dans la Chrestomathie de Proclus , étendirent leurs doutes jusqu'à rodyssée ; enfin , les plus hardis cherchèrent à reconstituer l'unité des divers poèmes qui composent ces deux épopées : c'était entreprendre un travail inverse de celui qu'avaient exécuté les diaskévastes, ce qui fit donner à ces démolisseurs le nom de chorizontes {ceux qui sépareni). Aristarque et plus tard Lucien et Sénèque ( De brevit. vitœ, ii3) ont qualifié durement toutes ces témérités érudites. Mai& toujours est*il que, dès une haute antiquité , la question qui nous occupe était débattue en Grèce.

La seconde classe d'arguments» employés par Wolf se compose des preuves historiques. Parmi ceUes-ci, l'ignorance où le siècle d'Homère a été de Fart d'écrire tient, comme on sait, le premier rang. Quelques personnes , et tout récemment M. Bignan, ont cru pouvoir admettre l'opinion de Wolf sur récriture, sans en adopter les rigoureuses conséquences. C'est ne pas comprendre la portée de cet argument. Qu'Homère ait gardé dans sa mémoire le plan et tous les détails de ses deux poë-

mes, le fait est possible (i), et, en T absence de l'écriture , il faut bien que ce soit la mémoire de l'auteur ou celle des rhapsodes qui nous ait conservé ces deux chefs-d'œuvre. Seulement, la difficulté est bien moindre dans le système de Wolf , qui ne nous force point à supposer qu'une même personne ait retenu les quinze mille vers de l'Iliade et les douze mille vers de l'Odyssée, ce qui n'aurait, d'ailleurs, rien d'incroyable (a). Mais ce qui est absolument inadmissible , c'est de supposer un travail sans but. Or, si l'écriture n'était pas connue en Grèce du temps d'Homère, dans quelle intention ce poète aurait-il composé des épopées $i longues et si bien liées , dont il ne lui aurait été possible de réciter que de courts fragments ? Pour qui cette admirable unité et cet habile entrelacement d'épisodes? Apparemment pour sa propre satisfaction et la jouissance intime de son génie ! Dira-t-on qu'il aurait pu chanter la totalité de l'Iliade ou de l'Odyssée, en y consacrant plusieurs jours? Mais cette hypothèse est aussi contraire à la vraisemblance qu'à ce que nous savons des mœurs

(4] Grébîllon n'écrivait aucune de ses tragédies ; le Tasse composait de tète et gardait dans sa mémoire jusqu'à quatre cents stances de sa Jérusalem (Vita dt Torquato Tasso dcUV abaU Serassi , Roma,4785,in.4,p. 179).

(2) Nicérate , dans le Banquet de Xénophon , se vante d'être en état de réciter l'Iliade et l'Odyssée: Ântisthène lui répond qu'il n'y a pas de rhapsode qui n'en pût faire autant.

héroïques. L'Iliade et l'Odyssée ne nous montrent les chanteurs (ôoc^oé) que dans les festins qu'ils égaient par de courtes histoires. ïje chant , d'ailleurs , implique la brièveté. L'écriture seule a pu permettre les longs ouvrages.

L'antiquité ne nous a transmis que des &bles sur l'origine de l'écriture. Denys de Milet (i) et Hérodote (Y ^ 58) placent cette invention cinq cents ans avant Homère , et attribuent à Cadmus l'introduction de l'alphabet en Grèce. D'autres rapportent la gloire de cette découverte à Gécrops, d'autres à Linus , d'autres à Orphée. Eschyle en fait honneur à Prométhée, et Euripide (a) à Palamède. Toutes ces traditions prouvent seulement que l'alphabet fut très-lent à se compléter (3) et que plusieurs personnes ont dû contribuer successivement à sa formation. H est à remarquer que l'inventeur de l'écriture n'a pas^ comme celui du la» bour, de la forge et des autres arts, été placé au rang des dieux. Panïii les Muses, il en est qui président à la musique, à la poésie, même à la danse;

(4) Cité par Diodore de Sicile. Lib. lU , 66.

(2) Fragm. Palamed. , ap. Stob. (FloriL , t. XGI). Le scholiaste d*Eiiripide attribue à Palamède Tinvention de dix-huit lettres (Oregt. , 432).

(3) Les vingt-quatre lettres apportées de Samos par Gallistrate ne furent reçues par décret à Athènes que la deuxième année de la quatre-vingt-quatorzième olympiade, sous Tarchontat d'Buclide (Voy. Villois., Anecdot. Grœc, t. II, p. 12Î. )

38 STSTÀMES DE VICO

aucune ne préside à récriture. Est-ce que les Grecs des temps héroïques , comme nos preux du moyen âge, et comme les sauvages de F Amérique, n'ont eu que du mépris pour cet art? Il semble qu'il y ait dans cet oubli des vieux poètes et des mythologues une sorte d'antipathie et comme de rancune. En effet, la poésie, cette mnémonique admirable, perdit beaucoup de son importance par l'invention de l'écriture (i). Avant cette découverte, la poésie servait à tout , aux lois , au culte , au gouvernement, à l'histoire. Quand l'écriture fut inventée, la prose détrôna la poésie : celle-ci ne fut plus qu'un art agréable , un plaisir de luxe. La prose, qui n'a pas, comme les vers, la propriété de se graver dans la mémoire, ne peut venir qu'après l'écriture. Or, les premiers prosateurs grecs, Phérécide , Cadmus de Milet , Hellanicus , sont àpeu*près contemporains de Pisistrate.

A quels usages doit-on supposer que l'art d'écrire ait servi d'abord ? A expédier des ordres , à promulguer des lois, à fixer, par de courtes inscriptions , le souvenir des grands événements. Eh bien ! nous ne trouvons daps l'histoire des siècles homériques, aucune trace de ces premiers emplois de

(4 ) L'écriture changea jusqu'au nom de la poésie. Dans rorigine , on la confondait avec la musique , et on la nommait àoi^vt, ehani, et les poètes ioi^ei chanimrs. On trouve pour la première fois le nom de TTCD^rfiç dans Hérodote et dans Pindare.

ET DE WOLF. Sg

récriture. Deux ou trois inscriptions anciennes, espèces d'ex voto qui , du temps d'Hérodote , se voyaient dans quelques temples , et que les prêtres disaient contemporaines de Cadmus , sont recon • nues pour de pieuses fraudes. Nulle loi ne parait avoir été écrite avant celles de Zaleucus (i). So- 1cm lui-même ne fit graver les siennes que sur de grossiers cylindres de bois y en se servant de la manière d'écrire appelée boustrophédon , parce qu'elle allait de droite à gauche et revenait de gauche ài droite , comme les sillons que trace un bœuf; enfin , Homère et Hésiode ne disent rien de cet art, eux qui rendent témoignage à tous les autres. S'il se conclut un traité dans l'Iliade, c'est de vive voix. Ënvoie^t-on des messagers, ils sont chargés d'ordres qu'ils répètent mot pour mot. Sur la tombe d'£lpénor, c'est une rame que les Grecs enfoncent et non une épitaphe qu'ils inscrivent {Odjrss.y XII , i5). Télémaque, dans le moment où sa présence est le plus nécessaire à Ithaque, va chercher à Pylos des nouvelles qu'une lettre lui aurait plus facilement procurées. La £able entière de l'Odyssée n'est qu'un conte absurde, comme l'a remarqué J.-J.

(I) Les lois furent chantées jusqu'à Dracon. Arigtote croit que le nom de W|m« vient de cet ancien usage (Pro6i., sect. XIX , propos. 28). Le Pseudo-Platon (ifin. y p. 320) dit, il est vrai, que Ilinos laissa ses lois écrites sur l'airain. Cette tradition, adoptée par Saint Qément d'Alexandrie , est aussi sûre que celle qui at* tribue à ce même roi l'invention de la tragédie (iff'n., xhid.)»

4o STSTÈMES DE VICO

Bousseau (i) , si Ton ne suppose pas que les héros du poème ont ignoré l'art d'écrire.

On a cité souvent deux passages à l'appui de la thèse opposée. Le premier est celui des tablettes de Bellérophon (lliad.y YI, i35). Nous ne pensons pas qu'après les preuves données par Wolf {Prolegom., p. 8i) personne persiste à croire qu'il s' agisse , en cet endroit, de caractères alphabétiques. Le second passage (JUad.^ Vil, 179), loin de contredire l'opinion de Wolf, nous parait décisif en sa faveur. Provoqués par Hector , neuf des principaux d'entre les Grecs se disputent l'honneur de le combattre. On s'en remet au sort. Ce n'est pas un billet portant son nom , mais un signe et , comme nous dirions, un gage y que chaque guerrier jette dans le casque d'Agamemnon. Le héraut tire un des signes, et fait le tour de l'assemblée. Quand il approche d'Ajax, celui-ci étend la main, et reconnaît son gage. Est-ce là franchement ce que feraient des gens qui connaîtraient l'écriture? Comparez la même scène dans la Jérusalem délwrée.

Et de quels matériaux Homère se serait-il servi ? L'écorce d'arbre, les tablettes de cire , le papyrus, le vélin , le coton , sont des moyens beaucoup plus récents. Il eût donc fallu graver ces trente mille vers sur l'airain, sur la pierre, sur le plomb ou sur le bois. Comment n'être pas effrayé de l'idée

[\) Dans son ouvrage sur XOriijVM des langues.

ET DE WOLF. ^l

d'un tel travail y du temps, des matériaux qu'il eût demandés , de la difficulté du transport ? Et pour qui tout ce labeur? Pour un peuple à qui les fatigues de la vie sauvage ne laissaient assurément pas le temps de lire (i).

Mais , si Homère n'a ni écrit ni pu vouloir écrire les deux poèmes qu'on lui attribue , si d'aussi longues et aussi belles épopées sont absolument incompatibles avec l'état de barbarie où était plongée la Grèce , il reste alors à résoudre une immense difficulté. Comment concevoir qu'une inspiration secondaire ait pu produire deux ouvrages aussi admirables y si artistement conçus et composés? C'est à cette objection que répondent les deux dernières classes d'arguments : les arguments d'analogie et les arguments esthétiques.

Les premiers tendent à démontrer que chez tous les peuples, aux époques de civilisation analogues à celle de la formation des poésies d'Homère , le même phénomène s'est présenté. N'est-il pas aujourd'hui prouvé que les poétoes rassemblés et traduits par Macpherson , sous le nom d'Ossian , sont des chants nationaux sortis de plusieurs mains? Les habitants du pays de Galles ne mettent-ils pas

(I) Les Grecs ne furent jamais fort adonnés à la lecture. Lisaiton Pindare? non. Hérodote composa son histoire pour la faire entendre aux Panathénées; Socrate parlait et n'écrivait pas. Les rhapsodes eux-mêmes survécurent de plusieurs siècles à récriture

sur Je compte du seul Taliésen des poésies compo* sées à plusieurs siècles d'intervalle ? L'Allemagne ne possède-t-elle pas dans les Niebelungen ^une épopée formée de plusieurs rhapsodies anciennes ? Croit-on que cette Dschangariade , ce poème calmouck de trois cent soixante chants , que nous a fait connaître M. Bergmann (i) , soit l'ouvrage d'un seul poète ? Et ces épopées gigantesques de l'Inde ^ ce Ramayana , ce Mahâbhàarata, dont le premier a plus de quarante mille vers , et le second deux cent mille , les attribuerons - nous , comme les Brahmanes , au seul Yalmiki et au seul Yyasa (a) ? On objecte cette foule de caractères si bien tracés , si bien soutenus , qui se pressent dans l'Iliade et dans l'Odyssée. D'abord, ce grand nombre de héros prouverait moins l'unité que la pluralité des poètes. Ensuite , ces figures ne sont pas toutes , à beaucoup près, des créations. La voix du peuple fait les héros ; les poètes les peignent et ne les inven* tent pas. C'est ainsi que les chevaliers de la Table- Ronde, Roger , Roland , Renaud, Ferragus, Charlemagne , et tous les preux qui forment ce cycle d'exploits chantés par nos romanciers , ont conservé dans le Boyardo et l'Arioste le type que leur avait imprimé la tradition.

L'uniformité de ton n'est pas un argument plus

(4) Dans 808 focoiirstbfis nomades cA<2 ks Cakrumcks, 4802. (2) Le nom de V^osa signifie en sanscrit oampilaUur.

solide. On trouve la même uniformité dans toutes les poésies primitives , dans Ossian , dans les Sagas, dans les épopées indiennes , dans la Bible. Et quant à r unité si vantée de composition, n'a-t-elle pas été un peu exagérée? Plusieurs critiques anciens et modernes ont signalé de nombreuses et graves disparates, soit entre les deux poèmes attribués à Homèi'e^ soit même entre quelques-unes de leurs parties (i). Ceci, comme on voit, nous conduit à la dernière classe des arguments de Wolf , aux arguments esthétiques et critiques , qui ont pour but de réfuter l'objection tirée de F unité de conception. Ces arguments ne se proposent point d'affaiblir le sentiment d'admiration qu'excite ce magnifique ensemble. Ils ont pour objet de montrer seulement que , malgré les soins de tant de mains habiles , il est resté dans cette fusion des anciennes épopées grecques quelques bouillons , et , comme on dirait dans le langage de la toreutique^ quelques barbares que la lime a négligé d'enlever. Ces disparates , ces ^ofwftaij comme les appelle l'historien Josèphe, sont surtout nombreuses et frappantes entre l' Iliade et rodyssée. Cette partie de la question a été traitée séparément par plusieurs critiques et portée par W. Mùller, Payne Knight et, en dernier lieu, par

(4) Voyez Franceson, Essai sw la question si Homère a connu Vusage de Vécriture , et si les deux poèmes de V Iliade et de V Odyssée sont en entier de lui; Berlin , 4848, in-8**.

M. Benjamin Constant^ au plus haut degré de vraisemblance.

Dans rOdyssée la notion des peines et des récompenses futures est bien mieux établie que dans llliade (i). Les dieux, dans l'Odyssée, ne combattent pas habituellement contre les hommes, et se montrent plus souvent les protecteurs de la vertu. DansTIliade ils doivent, pour n'être point vus, s'envelopper d'un nuage; ils sont invisibles dans rOdyssée, et leur apparition est un prodige. La métamorphose des dieux et des hommes en animaux n'a lieu que dans l'Odyssée. On ne voit point dans ce dernier poème l' usage, assez fréquent dans l'Iliade, de désigner les demi-dieux sous deux noms, l'un qui leur sert sur la terre, l'autre dans l'Olympe (i). La condition des femmes est améliorée dans l'Odyssée, et les railleries sur l'infidélité con-

(4 ) Dans le onzième chant de l'Odyssée , Tombre d'Hercule réside aux enfers , tandis que le héros lui-même se réjouit à la table des dieux. Dans Tlliade y au contraire , les âmes des héros sont envoyées dans les enfers , pendant qu'eux-mômes sont la proie des chiens et des oiseaux (Guigniaut , Des reUgûms de VanUquité, t. 2 , première partie , p. 354).

(2) Cette remarque de M. le comte de Maistre {Soirées de Sotnt- Pétersbourg , t. I , p. 4 87 , édit. de 4 821 ), quoique trop générale , nous parait fondée. On trouve bien dans l'Odyssée deux exemples de la langue des dieux (X, 305 , et XII, 64); mais ce sont des noms de choses ; et , de plus , on ne voit pas dans ces deux passages, comme dans Tlliade (I , i02 ; Il . 320 ; XIV, 294 ; XX, 74) , la traduction du nom divin en langue humaine.

jugale attestent elles-mêmes une civilisation relativement plus mô4eme. En général , les mœurs dans cette seconde épopée sont plus douces ; les formes de gouvernement plus perfectionnées : il y est plusieurs fois question de lieux d'assemblée et de récréation publiques (XVin, 328); on y trouve des serviteurs qui ne sont point esclaves. La culture des arts y est plus avancée. On y voit des câbles faits avec le biblos (XX , Sgo) ; l'usage des colonnes inconnu à l'auteur de l'Iliade est plusieurs fois mentionné par celui de l'Odyssée (1 , 127 ; xvii , ag; XIX, 38). Les lyres qui n'ont que des cordes de lin dans llliade (XYIII, 670) , sont dans l'Odyssée, pourvues de cordes à bocaux (i). Dans ce dernier poëme (XXI , 4o6) on commence à apercevoir Tusage de la chasse à l'oiseau et de la pèche au filet (XXn, 3o2, 386). Les notions relatives aux divinités secondaires sont très-discordantes. Yulcain , dans l'Iliade , a pour femme Choris , dans l'Odyssée, Vénus. Au seizième chant de l'Iliade (v. 187) et au dix-neuvième de l'Odyssée (v. 188), le poète ne reconnaît qu'une Ilithye, fille de Junon; il en reconnaît plusieurs au onzième chant de l'Iliade (v. 290) . Zéphyre est toujours dans ce dernier ouvrage un vent impétueux; dans l'Odyssée il est tantôt considéré comme le vent des tempêtes, tan-

(4) Cette observation de M. Payne Rnight a été combattue par M. Thiersch.

46 STSTJâMES- DE VIGO

tôt comme doux, fécondant et favorable à la navigation. Payne Knight , très -opposé d'ailleurs à l'hypothèse de Wolf , a fait remarquer que , dans rodyssée seulement Neptune a le trident pour attribut (i). L'auteur de l'Iliade mentionne les funérailles d' Œdipe sans £adre allusion aux malheurs de ce prince (XXIII i 679) ; celui de l'Odyssée raconte la sanglante histoire d'Œdipe parricide et incestueux (XI, ^71). On ne trouve, je crois, que dans l'Odyssée les pluriels nous et vous employés pour désigner une seule personne (Oâ^^^., II, 60; X, 448;OCXyi, 3oo, 44 1)- Les philologues ont même signalé entre les deux poèmes de notables dissemblances de syntaxe et de métrique. Enfin , les procédés de composition diffèrent à tel point que l'on ne compte guère que vingt comparaisons dans l'Odyssée , tandis qu'il y a tel chant de l'Iliade qui en contient à lui seul plus du double.

Les contradictions et les discrépances ne sont pas moins nombreuses dans l'intérieur de chacun des deux poèmes.

Dans r Iliade Yulcain raconte sa chute du ciel

(4 ) Boileau , traduisant le fameux passage du vingtième chant de l'Iliade , a dit :

K II a peur qpe ce Dieu (Neptune) , dans cet affreux séjour, (t D^un coup de son trident ne fesse entrer le Jour. »

C'est un petit anachronisme mythologique. Le Neptune de Tlliade n'a point de trident. Pauvre Perrault! que ne peux-tu rire à ton tour de ce lapsus de ton rigoureux antagoniste !

ET DE WOIiF. 47

de deux manières : au premier chant, c'est Jupiter, au dix-huitième 9 c'est Junon qui l'a précipité. Schedius dans les chants deux (v. 517) et dix-sept (▼. 3o6) est fils d'Iphitus ; au quinzième , il est fils de Périmède (v. 5i 5) ; et , ce qui est plus grave , c'est que ce Schedius est tué deux fois par Hector, une première fois au quinzième chant et une seconde au dix-septième. Pylémène, mort au cinquième chant (y. 576) , ressuscite aussi au treizième (v. 657). Au cinquième chant Sarpédon est blessé gravement (v. 660) , et, deux ou trois jours après, il combat dans les rangs troyens (Xn, 1^92). Teucer a l'épaule droite fracassée (VIII, 3 29) , et le lendemain , dans le chant treizième (v. 1 70) , on le voit combattre et lancer des flèches. Hébé, au quatrième chant , sert d'échanson aux dieux ; et nous lisons, au vingtième, le récit de l'enlèvement de Ganymède, fiction que Payne Knight croit, avec beaucoup de vraisemblance , postérieure aux temps homériques. Diomède dit à Glaucus , dans le chant six, qu'il ne se mesure pas avec les dieux, et y dans le chant qui précède, il a blessé Mars et Vénus. Dans la grande rhapsodie qui commence au onzième chant et qui finit au dix-huitième, nous voyons figurer Polydamas , dont les exploits ne le cèdent qu'à ceux d'Hector. Ciomment ne pas nous étonner que le poète n'ait pas nommé ce guerrier dans le catalogue? Asius , au contraire , occupe une place distinguée dans la liste des héros troyens

48 SYSTÈMES DE YICO

(n, 337), et cependant y il ne parait dans aucun des combats qui précèdent le onzième chant. Ennomus est annoncé dans le catalogue (II , 858) comme devant périr de la main d'Achille dans le combat près des vaisseaux , et, en cet endroit du poëme, il n'est fait mention ni d'Ennomus ni de sa mort. Enfin, on a remarqué que les allégorisations des forces de la nature qui remplissent les derniers chants de l'Iliade, appartiennent à un autre ordre de croyances et de mythes que les traditions admises dans le reste du poème.

L'Odyssée ne présente pas moins d'incohérences et de superfétations ; le travail des arrangeurs en a laissé subsister un si grand nombre qu'un habile critique de Copenhague , M. Koës, leur a consacré un volume entier.

Tels sont les arguments de Wolf et de ses principaux adhérents. Depuis la publication des Prolégomènes, Heyne, W. MùUer, Franceson et Guil* laume de Schlegel ont été encore plus loin . Ils ont essayé de déterminer la date et l'étendue des diverses rhapsodies , et de retrouver leur unité primitive. C'est le travail que, dans l'antiquité , ont essayé, sans fruit, les chorizontes. D'autres, comme M. PayneKnight, fermement persuadés de l'existence d'un seul Homère et de l'antique unité de ses deux poèmes, reconnaissent, pourtant, entre les divers épisodes , d'évidentes et nombreuses contradictions, et s'efforcent à l'exemple des diorthon-

ET DE WOI.F. 49

les, d'écarter les superfétations (i) et de remonter au texte primitif du vieux poëte. Dans cette vue, M. Payne Knight rejette la division par chants, restitue ou plutôt institue dans le texte l'ancien digamma , comme plus conforme à la prétendue orthographe homérique , frappe enfin de Tobèle alexandrin et rejette comme interpolés une foule de passages plus ou moins suspects (a). Cet imprudent admirateur d'Homère a ainsi, de sa propre autorité, supprimé, dans la seule Iliade, plus de deux mille vers , que cette proscription n'a heureusement pas eu le pouvoir d'anéantir; car, malgré les entreprises de l'esprit de système , nous pouvons , grâce à l'imprimerie , dire aujourd'hui avec plus de vérité que du temps de Macrobe : « Trois choses sont également impossibles , arracher la foudre à Jupiter , à Hercule sa massue et un vers à Homère. »

(4) Gbr. Henn. Weisse dans son ouvrage intitulé Vthw dos studium des Homer, etc. Leipsick, 4826, in-8^ , soutient qu'il faut supprimer tout le cinquième chant de l'Iliade.

(2) L'illustre Hermann est entré aussi dans cette carrière de l'épuration du texte Homérique. Yoy. sa dissertation De interpolor- Uonibus Homeri, publiée en 4832 et réimprimée dans le tome cinquième de ses Opitscula academica. — Plus récemment un jeune philologue, M. K. Lehrs, a entrepris de remonter au texte fondamental d'Aristarque. Voy. de Aristarcht studiis Homericis , Koenigsb., 4833, in-8. {Note de 4842.)

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