‹ Causeries et méditations historiques et littérairesChapitre 45 sur 109 · OF VENICE · texte numérisé non relu

OF VENICE

des ballades (i) , même des pièces de théâtre (a), avaient été composées en Angleterre ^ en Italie ^ en France, sur la supposition de cette convention singulière. On trouve cette histoire dans le Pecorone, dans Boccace, dans le Gesta Romanorum* Gregorio Leti attribue à Sixte-Quint un sage jugement dans mi procès pareil . Notre Roger Bontemps fait honneur de la même sentence à Solyman (3). Mais ce qui est plus étrange, c'est que, de nos jours, les cours d'assises aient été saisies d'une affaire presque semblable. On se rappelle un sanglant pari fait, il y a peu d'années, dont l'enjeu était une oreille. L'oreille perdue fut coupée, et le gagnant livré aux tribunaux.

Des deux histoires, déjà réunies par plusieurs nouvellistes, entre autres, par ser Giovanni, Shakspeare a composé ce drame, sur lequel il a répandu la poésie la plus riche et la plus brillante. Mais un incident du sujet, un caractère fourni par la légende a tiré le poëte des régions fantastiques et romanesques , et l'a fait rentrer dans la peinture du monde réel. Le Marchand de Venise offre donc deux choses qui semblaient devoir s'exclure et

(4) Entre autres , Gemuim thejew of Venice, inséré parle docteur Percy, dans le premier volume de ses Reliques ofancient Enpitshpoetry.

(2) Steevens dte une pièce joué longtemps avant Shakspeare sous ce titre : The jew shown at the bull , representing ihe greedmesse of ^porldly chooserSy and ihe hloody tninds of usurers,

(3) Voy. Roger Bontemps en belle humeur; 4731, t. Il, p. 405.

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dont Tunion produit Tensemble le plus piquant, à savoir le merveilleux dans Faction et la vérité dans les sentiments. Le caractère de Shylock est un des plus vrais, des plus effrayants, des plus passionnés qu'ait tracés l'auteur de Richard in. On ne pouvait peindre plus au naturel ce fils d'une race dégradée par le mépris public et corrompue par l'oppression. C'est peu de l'or chrétien, il lui £aiut du sang pour assouvir sa haine; il lui faut du sang , mais sans péril , et versé sous l'égide de la loi. Comme il se rappelle avec amertume tous les affronts qu'il a subis! Quand Antonio le presse de lui prêter trois miUe ducats : <c Un chien a-t-il de Targent ? Un dogue peut-il prêter trois mille ducats ? » Comme la fuite de sa fille Jessica avec un ami d'Antonio vient encore redoubler ses désirs de vengeance ! Comme ses pr^ugés , son avarice , ses. sentiments de père se soulèvent et s'entrechoquent a cette nouvelle ! « Elle sera damnée pour cela. » She is damnd for it. Puis comme il revient à l'i* dée de l'argent et des pierreries qu'elle a emportés! Qud soupir donné à la perte de sa turquoise qu'il reçut jadis de Lia ! <c Que ma fille n'est-elle enseve* lie à mes pieds , et mes ducats dans sa bière ! ^ Quelle joie féroce , quelle béatitude infernale dans son regard , quand il apprend le naufrage des riches navires d'Antonio et qu'il entrevoit l'espérance de couper une livre de sa chair ! Nous ne dirons rien de la scène du jugement. U IkuX la voir;

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il £ant SBsisler aux affreux apprêts de cet assassin légal , qui aiguise d^à son grand couteau et ajuste ses balances. Il faut entendre ses joyeuses et riBibles exdamations : O savant juge ! é sage jeune homme ! 6 second Daniel / quand il voit Portia^ sous une robe de juge, reconnaître la vali* dite de sa créance ; épithètes toutes judiuques qui sont répétées par Gratiano, d'une manière si plaisante, quand le sage jeune homme, le nouveau Daniel, ordonne à Shylock de prendre sur Antonio sa twre de chair, mais ni plus ni moins, sans se tromper d'un vingtième de grain , sans verser une seule goutte de sang , sous peine de la vie.

Le caractère d'Antonio, cet ami si généreux, si dévoué , si courageux , a tout ce qu^il £aut pour rendre œtte situation aussi attendrissante qu'elle est terrible. Dès la première scène , ses pressentiments sinistres et sa tristesse involontaire excitent un intérêt touchant et n^éiancolique.

Les amours de Bassanio et de Portia sont pleins de charmes. L'enjouement domine dans le caractère de la jeune fille. Dès l'abord, tout ce qu'il y a en die de finesse se montre dans les portraits satiriques qu elle trace de ses amants. Dans cette jolie scène , Shakspeare montre plus de gaieté et non moins d'esprit que Sheridan. On a abrégé, par courtoisie , sans doute , le portrait du prétendant français, et l'on a supprimé tout-^-fait, je ne sais pourquoi , celui de Fatconbridgey l'amant anglais.

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Ce portrait contient, cependant, quelques traits assez curieux sur le cosmopolitisme de la toilette des fashionables d'alors. « Ck>mme il est mis singulièrement y dit Portia. Je crois qu'il achète ses pourpoints en Italie, ses hauts - de - chausses en France, son bonnet en Allemagne, et ses manières par tout pays. »

Sur le second plan, Lorenzo et Jessica nous montrent le tendre badinage de deux jeunes gens chez qui le sentiment de Tamour et des plaisirs est plus développé que cdui de l'obéissance et du respect 6Ual. L'entretien de ces deux époux à la clarté des étoiles , dans les jardins de Portia , la musique qu'ils font ensemble et qu'on a eu tort de supprimer, ainsi que la tirade si célèbre en Angleterre sur le pouvoir de la musique, prouvent qu'avec le secours du talait le tableau d'un bonheur calme et complet n'est pas aussi contraire à l'intérêt du drame qu'on l'a si souvent avancé chez nous.

Malgré ces légères altérations et la suppression d'une scène importante entre Shylock et le geôlier, suppression qui n'est peut-être qu'une étourderie du machiniste , nous nous hâtons de reconnaître que le Marchand de Venise n'a éprouvé aucune de ces mutilations brutales et de ces additions ineptes qui défigurent d'autres ouvrages de Shakspeare. Les arrangeurs se sont bornés cette fois à quelques coupures faites avec discernement et discrétion. Ce n'est pas que cette comédie ait

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échappé plus qu'une autre aux inévitables remaniements des disciples de Dryden. M. George Granville, depuis lord Lansdowne^ la refit en 1 70 1 et la reniit au théâtre sous le titre de The Jew ofVenice, Dans cette nouvelle forme , elle a longtemps remplacé la pièce originale. Nous n'avons pu nous procurer cet ouvrage wiih altérations y comme disent les Anglais. Tout ce que la Biographia dramatica nous apprend à ce sujet, c'est que, sous la plume du noble lord , le caractère du juif était devenu complètement comique et avait cessé de soulever la haine et l'indignation. Entre autres plaisanteries, on voyait , dans un festin , Shylock placé à une table séparée , boire à son argent {drink to his mo- ^\ comme à son seul ami. Enfin , le véritable Shylock, le Shylock de Shakspeare, le Shylock à la fois plaisant et tragique, a prévalu sur son rival.

Le rôle du juif est un des plus difficiles du théâtre anglais. Juger un comédien capable deleremplir est déjà un éloge. C'est celui qu'un journal anglais {fhe Athenœurri) donnait ce mois-ci à M. Farren. On sait que Kean affectionne ce rôle ; il a fait , par Shylock, sa rentrée cet hiver à Drury-Lane. Un critique anglais avance que, pour réussir dans ce personnage, il ne faut pas craindre de montrer presque constamment la malice d'un mauvais esprit et le sourire de Satan s'applaudissant des misères huaiaines. Un journaliste français parlait ces jours derniers de Shylock sur le même ton et en faisait IL 42

l'jS THE MERCHANT OF VEMCE.

lin diable incarné. Nous ne savons pas si Kean lui donne la physionomie d'un démon ou d'un homme; mais 9 pour nous, nous ne voyons dans Shylock ni un Méphistophélès , ni rien qui ressemble même à un lago. Shylock a le désir du crime, mais non pas le génie du mal. C'est l'usure, la bassesse, la cruauté personnifiées. C'est un homme dépravé par des lois oppressives ; mais c'est un homme , et rien de plus. La preuve, c'est que, malgré l'indignation qu'il excite, on sent pour lui, dans deux endroits de la pièce , comme un sentiment de pitié : la première fois , quand il énumère avec tant d'amertume les outrages qu'on fait subir aux juifs; la seconde» au quatrième acte , quand on l'oblige à se faire chrétien. Le juge parait en ce moment plus cruel que le coupable. Terry nous a semblé rendre les principales nuances de ce caractère avec beaucoup de vérité. Il a fait rire et frémir d'un bout à l'autre du rôle.

Miss Smithson a bien joué le personnage de Por- /ia. Spirituelle dans la jolie scène des portraits, enjouée dans celle de la bague, elle s'est élevée au pathétique dans celle du jugement. Il est à remarquer que , dans cette scène, les prestiges de la pantomime ne sont pour rien ; tout l'effet dépend de la diction. Le beau morceau sur la miséricorde, si souvent cité comme un des chefs-d'œuvre de la langue anglaise , a paru plus beau encore, placé dans son cadre.

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