KING RICHARD III
ALTERED BY COLLEl' CIBBER
(richard m, AVEC LES CHANGEMENTS DE COLLEY CIBBER.)
fC/«(<, 16 ISivrirr iStA.)
U nous faut prendre, une fois pour toutes, notre parti sur la manière dont on représente aujourd'hui Shakspeare : c'est le seul moyen d'éviter la mauvaise humeur , et de jouir pleinement de œ qu'on nous montre. Tenons^nous donc pour bien avertis qu'aujourd'hui l'on ne joue plus Shakspeare que par fragments ; heureux quand on peut apercevoir , comme dans Hamlet et Romeo j les principaux traits de ces poétiques compositions. Les pièces historiques , nécessairement moins régulières , sont aussi devenues plus méconnaissables. L'Allemagne, grâce à des traducteurs de génie, et à un développement poétique presque fraternel, est le seul pays du monde où les ouvrages du poète anglais soient représentés sotis leur forme primitive. Partout ailleurs on ne joue guère plus Shakspeare qu'Eschyle ou Térence. Un pas encore dans cette voie , et le grand dramatiste de l'Angleterre ne sera qu'un auteur de bibliothèque. Quelques
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contrariétés que nous causent ces malencontreuses altérations , elles ne laissent pas de mériter ellesmêmes, par un côté, l'intérêt et Fexamen. Voulezvous connaître la Fie et la mort de Richard III y cette histoire dialoguée , où quatorze années des annales de la Grande-Bretagne se déroulent si poétiquement? Ouvrez Shakspeare, et lisez. Mais, si vous voulez savoir quelle singulière révolution de goût s'est opérée chez nos voisins, et quel a été à Londres le contre-coup des progrès tardifs de notre scène, allez à Druiy-Lane, ou, ce qui est plus facile , entrez à Favart. Certes , ce qui nous étonne , ce n'est pas que les Anglais des deux derniers siècles aient répudié en partie le poétique héritage de leurs pères. Nous comprenons fort bien que le drame du XVI* siècle n'ait pu plaire , sans amendement , aux spectateurs des xvii* et xviii*' siècles; ce qui nous surprend, c'est que les Anglais d'aujourd'hui n'essaient pas de remanier à leur tour et d'accommoder au goût actuel , ami du seizième, bien plus que du dix-septième , ces pièces, qui sont une partie de la gloire britannique ? La cause en «st peutêtre dans la tiédeur fort singulière que les Anglais montrent aujourd'hui pour l'art théâtral. Le peuple seul , à Londres , s'intéresse sérieusement aux spectacles; mais il y est sans influence : le ton y est donné par les classes supérieures qui n'y apportent qu'un goût blasé et la plus distraite indifférence; elles ont, en effet, mieux à faire et à penser ; toutes
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leurs fkcultés sont tendues vers un autre théâtre ; elles n'ont d'attention que pour la pièce qui se joue pour elles et par elles à Westminster.
Nous avions lu dans toutes les préfaces et tous les commentaires que la tragédie de Richard III avait joui, plus qu'aucune autre pièce de Shakspeare, d une vogue soutenue et populaire. Nous avions conclu de là que ce drame avait dû rester au théâtre à-peu-près tel qu'il était sorti des mains de son auteur. Il n'en est rien. La pièce que l'on représente depuis cent vingt-huit ans à Londres, sous le nom de Richard III y est de Colley Cibber , homme d'esprit, quoique poète lauréat , et auteur dramatique applaudi^ quoique bafoué par Pope 9 qui l'a pris pour héros de la Dunciade. Les journaux parisiens ont annoncé avec leur intrépidité ordinaire que le Richard III qu'on joue aujourd'hui avait été arrangé par Garrick. L'auteur des Essais littéraires sur Shakspeare a répété lui-même cette assertion dans une feuille de théâtre. La vérité est que Garrick n'a fait que rétablir cinq ou six vers supprimés dans un monologue du premier acte. Du reste, il a à peine retouché l'œuvre de Cibber (i). Ce drame, où tout est sacrifié à un seul personnage, à l'instar de nos tragédies françaises, devait convenir mieux que celui de Shakspeare à l'acteur chargé des premiers
(4) Cibber (Théophile) , à Texemple de son père , s'est attaqué à deux chefs-d'œuvre de Shakspeare , Roméo et Juliette , et Henri VJ.
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rôles f qui se trouvait ainsi placé presque seul en évideiice. C'est peut-être tout uniment cette raison qui a maintenu jusqu'ici cc^te tragédie au théâtre j et qui s'opposera longtemps encore à ce qu'on tente une altération moins irrévérencieuse et plus poétique de la Fie et la mort de Richard III.
L'économie de la pièce de Cibber difière essen* tieUement de celle du drame original. Ce dernier est une chronique ; c'est la peinture d'une cour , d'une minorité et de tout im règne. Cibber > de ce vaste tableau d' histoire , a fait une pièce de caraotère. U semble qu'ainsi isolée, la hideuse figure de Richard soit trop repoussante. Shakspeare pour la faire supporter, avait jeté autour d'elle un entourage de poésie plus riche que dans aucune de ses autres pièces.
Ce qui fait, sans contredit, de Richard III la plus belle des chronicle plays de Shakspeare, c^est qu'une profonde intelligence historique y est jointe à une sorte de grandiose introduit par un être presque surhumain qui domine tout le sujet , et qui , par ses menaces prophétiques , en circonscrit l'étendue. La vengeance divine qui plane sur la maison d'York, alors triomphante, et déjà près de sa chute, est admirablement personnifiée dans l'implacable Marguerite. Cette vieille reine déchue^ débris ef&ayant de la branche desséchée de Lancastre, apparaît, au premier acte, au milieu de ses ennemis vainqueurs , et leur prédit à tous ,
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dans leur palais, une mort prochaine et violente ; elle ne reparaît plus que quand ses imprécations sont exaucées. Cette espèce d'Hécube, habile à maudire , vient alors donner des leçons de déses* poir à ses mortelles ennemies, la vieille duchesse d'York et la veuve d'Edouard. Après le meurtre des deux enfants , quand ces malheureuses mères se jettent sur le pavé , échevelées et en larmes , Marguerite s'assied à côté d'elles, et forme avec ces infortunées un concert de gémissements , de malédictions et de larmes, de l'effet le plus terrible. Ces trois femmes privées de leurs enfants par la guerre civile , et mêlant les récriminations à leurs sanglots , sont une des plus terribles et des plus sublimes créations de la poésie moderne.
En retranchant ce rôle admirable , qui fait planer, dès l'abord, sur le drame l'idée d'une intervention supérieure, et prépare les auditeurs à l'apparition des ombres qui doit le terminer, Cibber a repoussé une figure digne du pinceau de Michel- Ange, et a privé sa pièce de cette teinte mélancolique et religieuse qui tempère si heureusement dans Shalcspeare l'ironie déchirante et le comique atroce du caractère de Richard III.
La suppression du rôle d'Edouard lY a entraîné la perte de plusieurs scènes d'intérieur remplies d'intérêt. Celle surtout où le roi , sentant sa fin prochaine , s'efforce vainement de rétablir la paix dans sa famille et de réconcilier sa femme avec sou
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frère , offre , dans l'original , un tableau plein de tristesse et de vmté. On a r^retté encore la scène où le Protecteur accuse lord Hastings de sortilèges, et montre, pour preuve, son bras frappé de paralysie. Ce morceau justement célèbre, même sur notre scène , serait banni du théâtre anglais , si Bowe , grand admirateur de Shakspeare et son premier biographe , ne l'avait , comme nous l'avons vu , encadré dans sa Jcme Shore.
Ces coupures n'ont que fort peu raccourci la pièce. En effet, Cibber a rempli les vides par plusieurs morceaux tirés de Henri VI. U a pris dans cette pièce l'assassinat du roi dans la tour de Londres. Il a aussi risqué quelques scènes de sa façon. Il est juste de dire qu'une de ces dernières , celle des adieux de la reine à ses jeunes fils , a été fort applaudie , grâce au jeu de miss Smithson.
Parmi les fragments de Shakspeare qui sont demeurés intacts , plusieurs sont magnifiques , et il n'en est aucun dont il ne soit curieux de prendre une idée plus juste par la représentation. De ce nombre est la scène où Richard arrête, près de Saint-Paul , le convoi du feu roi , conduit par la princesse de Galles , dont il a poignardé le mari. Richard renouvelle l'aventure de la matrone ttÉphèse, et fait, par ses séductions, quitter le deuil à la faible veuve fascinée par ses artifices. Cette scène , conduite avec un art infini , produit beaucoup plus de plaisir à la lecture qu'au théâtre, où
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riiliisioli est impossible. L'auteur n'a j>as craint d'augmenter les difficultés de la situation en supposant que, dès Tabord, la jeune princesse crache au visage du vil meurtrier d'Edouard, qu'elle doit bientôt suivre complaisamment à Crosby. On pense bien que cette énergique marque de mépris est supprimée^ et avec raison. Mais là, pourtant, réside eu partie la force de la scène , et là aussi est caché le secret du génie tout hyperbolique de Shakspeare. Soyez sûr qu'en toute situation il poussera toujours son idée jusqu'à la dernière limite, et que son expression, dans les régions de la beauté ou de la laideur, atteindra toujours ce point extrême qu'il est impossible à la pensée humaine de dépasser.
Qiapmann , en se chargeant du rôle écrasant de Richard III, n'a pu avoir d'autre but que dé faire jouir le public d'un bel ouvrage. Il est sorti à son honneuf de cette louable entreprise. Il a indiqué , s'il ne les a pas toujours fait sailUr, la plupart des difformités morales de ce roi bossu. U faut toute la souplesse originale du talent d'un Garrick ou d'un Rean pour se montrer égal à un personnage qui réunit les vices les plus opposés. Chapmann a dit de façon à les faire applaudir les traits principaux du rôle ; il a surtout bien accentué ce vers :
Wise toc young they say do ne*er live long.
Mous devons un éloge à la finesse du jeu trèsremarquable de la petite miss Chapmann , chargée
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de représenter le plus jeune des enfants d^Édouard . Elle a raillé le hideux duc de Glocester avec une malice qui a contribué au grand efFet que cette belle scène a produit.
Le songe qui précède la mort de Ridiard a été rendu d'une manière assez pittoresque. On sait que, dansShakspeare, après avoir maudit la couche du tyijin f les ombres de ses victimes vont , une à une, bénir le sommeil de son rival. Aujourd'hui, Ton ne voit plus que la première moitié de ce spectacle. C'est un malheur. Je ne puis adopter sur ce point l'opinion d'un écrivain avec lequel je regrette de n'être pas plus souvent d'accord. L'auteur des Essais littéraires sur Shakspeare y M. Duport, blâme comme invraisemblable la simultanéité de ces deux rêves. Que , dans les choses qui sont de l'ordre naturel, on exige qu'un auteur respecte la vraisemblance , je le comprends; mais quand le p<)ëte s'est placé dans un ordre d'idées surnaturelles , le chi* caner sur la vraisemblance ne me semble pas raisonnable. Le double songe de Richard et de Richemond était sublime. Le simple songe de Richard ne me semble que commun, précisément parce qu il est vraisemblable.
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