‹ Causeries et méditations historiques et littérairesChapitre 50 sur 109 · MACBETH · texte numérisé non relu

MACBETH

POlîR LE DÉBUT DE HACREADY.

( Glok0 t I sTril i9t8. ;

Le théâtre anglais , dont quelques personnes regardaient la vogue comme un pur caprice de la mode, vient de reprendre ses représentations au milieu d'une afHuence égale à celle de l'année dernière. Il est vrai que Macready , l'un des premiers acteurs de Londres, est venu protéger de son talent cette seconde inauguration. Grâce à sa présence, Tadministration de Favart va pouvoir monter plusieurs ouvrages que le public souhaitait vivement. Déjà nous avons vu Macbeth, et bientôt, si nous sommes bien informé, apparaîtront Firginius et Coriolan. Ainsi peu-à-peu nous ferons connaissance avec le théâtre de nos voisins, et les questions d'art qu'il soulève et que la polémique des brochures et des feuilletons menaçait d'éterniser, s'éclairciront d'elles-mêmes en devenant de simples questions de plaisir et de sens commun.

La première surprise que nous a causée la re-^ présentation de Macbeth a été de retrouver presque intact le texte de la pièce originale. Quelques

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coupures légères et généralement bien entendues sont les seules altérations qu'ait subies cette tragédie. Ce n'est pas qu'elle ait échappé , plus que ic reste du théâtre de Shakspeare, à la manie des transformations qui envahit la scène anglaise sous le règne de Charles II. Sir William Davenant, poète lauréat, celui-là même qui s'associa à Dryden pour défigurer la Tempête et Jules César ^ se chargea seul du soin d'abréger , de corriger et même d'amplifier Macbeth (i). Cest retouché par cette plume à la mode que le drame de Macbeth est resté en possession du théâtre , de 1674 jusque vers 1750. Alors Garrick eut le talent de le faire goûter du public sous sa forme véritable et à-peu-près tel que l'a composé l'auteur.

Tant qu'on n'a fait que lire Macbeth , on n'a qu'une idée bien imparfaite des beautés et des défauts de cette pièce. Pour moi, si j'ose le dire, je n'en avais guère senti à la lecture que les effets dramatiques. Au théâtre, au contraire, ce sont, chose étrange! les beautés épiques qui m'ont le plus frappé. Les scènes si tragiques de Fassassinat de

(4 ) Sir William Davenant , célèbre d'ailleurs par ses propres œuvres dramatiques, avait refondu, en h 673 , deux pièces de Shakspeare, Memre ^^our mesure , et Beaucoup de bruit pour rien , et les avait données sous le titre de The lato againsi lovers. — fl n'est peulétre pas sans intérêt de rappeler que , suivant une tradition Irè^ccréditée , sir WiUiam Davenant était , non-seulement le filJeul, mais le Gis naturel de Shakspeare.

POUR LE DEBUT DE MA.CREA.DT. IqS

Duncan,de l'apparition de Banquo, celle du somnambulisme, qui absorbent toute l'attention des lecteurs , reprennent au théâtre leur rang dans le drame, et ne sont plus que les épisodes admirables d'un grand poème , dont le spectateur suit avec intérêt la marche jusqu'au dénoùment.

Ob a souvent essayé de rapprocher le fatalisme , tel qu'il domine dans le drame d'Eschyle , et Tinter?eDtion d'un pouvoir malfaisant , tel qu'il apparaît dans Macbeth. Ces rapports me frappent peu. Quand on vient de voir se dérouler cette sombre chronique tout empreinte des mœurs écossaises et de la mythologie sauvage du moyen âge , si l'on peut songer à autre chose qu'à elle-même et lui chercher im analogue , l'idée qui se présente la première est, ce me semble, celle d'une épopée homérique. L'emploi du merveilleux, les combats corps à corps , les rapports nombreux qui existent entre les mœurs héroïques et les mœurs féodales , appellent naturellement ce souvenir. Si l'on excepte quelques trivialités jetées ça et là et les lazzis du portier, ajoutés peut-être après coup , on ne rencontre dans Macbeth presque aucun mélange du comique et du tragique. Point de Mercutio , point dePolonius. Dans aucun autre ouvrage, Shakspeare n'a plus constamment cherché l'idéal. Seulement, c'est l'idéal du Nord, au lieu de l'idéal de la Grèce. Les héros de cette Iliade septentrionale ont des

points curieux de ressemblance avec ceux d'Ho- II. \z

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mère, le couragede Macbelfa, par exemple, comme cdui des chefs de dan grecs, n'est guère fondé que sur la confiance en aes forces, garantie par un pouvoir suribkumain. Ce brave Thane laisse voir sa frayeur, comme Hector, quand îi se sent privé de l'appui des êtres Bumaturels auxquels il a foi. Dans ce court moment de £Edblesse, la pantomime de Facteur a été très^-bdile. En général, Macready »prime avec beaucoup d'art l'ascendant qu'exerce la superstition sur l'âme de Macbeth. Au moment où il apprend que \Bi forêt de Birman s^ ébranle et marche ver^ Dunsmane, son geste a été «ublime. Cf est là fiiitre chose encore qu'un trait de passipn ou de car^ictère i c'est un trait de mœurs.

Remarquons en passant que le menreilleux s'est introduit dans Macbeth, comme dans les poèmes anciens , naïvement et à titra d'histoire. Shakspeare a pris ses sorcières dans la chronique de HoUenshed, comme il y a pris ses autres personnages. Les sorcières sont , en qudque sorte, la plus ancienne population des montagnes d'Ecosse. Le public n'a poifit paru surpris d^ trouver là les ancêtres de tant de personnages que Walter Scott lui a fait connaître»

Une autre muehine, l'ombre deBanquo, appartient plu4 en propre à Shalupeare. C'est une belle cré^ition à mon avis , et tout^à'iait en harmonie avec les autres parties du drame. Malgré tous les raisonnements qu'on oppose à cette apparition, nous ne

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croyons pââ <[ue I'ob put comprends la Ècène du festin sans elle. Qat la sioul^r soliteire de Belyidera lui Ëisse illusion au point qu'elle croie par*- 1er à Jaffier mort j on le conçoit. Mais Macbeth, environné de courtisans, apostrophant un ^iége vide j ne serait compris de personne. I) feut que te ooffvive qu'il a fait assassiner vienne, comme la statue du Commandeur, s'asseoir sanglant à sa table : sans elle , la scène n'aurait ni effet ni sens. Un écrivain du dernier siècle , Robert Lloyd , dans un petit poème intitulé The actoTj condamne en masse toutes les ombres du théâtre àn«* glais, et ne trouve celle de Banquo bonne qu'à effrayer les enfants :

When keenest feelings at his bosom pull ,

Ând faocy tells him tiiat the seat is foll ;

Wky need the ghosi usorp tbe moaaroh's pleoe ,

Tofrigtiten dûldren with his mealy face?

The Idng alone should form the phantom there

And talk and tremble at the vacant chair.

If Belvidem her lot'd loes déplore »

Why for twin spectres bursts the yawniiig floor? elo.

Les comédiens , faisant droit à cette requête , ont , pendant quelque temps , supprimé toutes les apparitions qui se trouvent dans Shakspeare et dans Otway ; mais le public a réclamé et obtenu qu'on lui rendit au moins quelques-uns des £antômes de Shakspeare. L'arrêt de Uoyd n*a été maintenu que contre Otway.

Tout ce que la représentation nous a révélé d'as-

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pects nouveaux dans Macbeth , est du au jeu de Macready. Il est impossible de mieux dessiner un caractère et, en même temps, de mieux commander l'attention. C'est surtout de l'imagination des spectateurs qu'il s'empare. Tout son jeu est calculé pour stimuler fortement cette faculté. Il y a dans son action muette , dans ses passions voilées , dans ses remords involontaires et sans expansion , quelque chose d'extraordinaire qui excite à le pénétrer, jusqu'à ce qu'enfin , dépouillant tout remords et déposant toute crainte , il s'élance dans l'arène du crime le front levé et £aiisaitt face au péril.

Macready ne nous a rappelé Charles Kemble que par l'énergie de la pantomime. Sa diction est d'une école toute différente. Elle est tout-à-Êdt naturelle, simple , exempte de chant. Les cordes basses de sa voix sont sonores et distinctes , comme étaient celles de Talma. La seule chose en lui qui puisse choquer un spectateur étranger , c'est la roideur de maintien qui paraît faire partie en Angleterre de l'étiquette théâtrale.

Le rôle de lady Macbeth n'est pas moins impor* tant que celui de son mari. Tandis que Macbeth indécis hésite et calcule les suites d'un premier meurtre , elle , plus empottée , parce qu'elle est plus faible , sans réflexion , sans examen, provo> que , excite , entrsune son mari , et met la main sur la couronne sans s'inquiéter du sang qui la souille. Mais à mesure que le cœur de Macbeth s'échauffe

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et s'ouvre au crime , celui de sa femme se glace et se ferme : elle n'avait prévu ni les meurtres qui devaient suivre le premier meurtre, ni les remords quidevaient attrister sa couche. Elle se repent, parce qae le crime ne la rend pas heureuse. Cette admi» rahle peinture du cœur humain est en même temps une des conceptions les plus théâtrales. Par cette intermittence de sentiments, la chaleur de passion nécessaire au drame ne manque jamais. D'abord Faction marche entramée par l'ambitieuse frénésie delady Macbeth ; puis, quand les soucis et l'efiBroi atteignent cette faible femme , Macbeth affranchi de ses remords , qui n'étaient que de la crainte, redonne, par une crise de passion , la vie et le mouvement au drame.

Pour jouir complètement de ce chef-d'œuvre et pouvoir bien juger la diversité d'émotions qu'il peut produire, il faut que ces deux rôles soient joués par des acteurs de force égale. Malheureusement le personnage de lady Macbeth n'est ni dans l'emploi ni dans les moyens physiques de miss Smithson. Pendant les premiers actes, où ses passions effrénées sont tout en saillie, elle a montré de fréquents éclairs de talent ; mais quand les remords et les chagrins l'atteignent , quand ses angoisses cachées ne doivent plus avoir d'autres signes que l'oppression de son sein et l'altération de ses traits , miss Smithson a été fort loin de vaincre la difficulté de sa tâche. Pendant le banquet, elle n'a pas assez montnj

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l'anxiété crudle où doit la jeter ce qu'eUe entend et ce qu'elle craint d'entendre. La scène de som* nambulisme a été faible; sa voix, si bien brisée pauH la souffrance dans Jane Shore, n'a pas trouvé pour lady Macbeth des accents assez douloureux. On nâ sentait pas, sous chaque parole, la blessure incurable dont elle est l'indice. Au reste, il eut été ncier- Yeilleux qu'une si jeune actrice se fut élevée du prenûer coup à la hauteur d'ua pardi rôle : elle le )ouera mieux en le rejouant, et le succès de Bfacreadjr lui ea fournira plus d'une occasioa.

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