‹ Causeries et méditations historiques et littérairesChapitre 51 sur 109 · MACREADY DANS LE ROLE DE VIRGINIUS · texte numérisé non relu

MACREADY DANS LE ROLE DE VIRGINIUS

DE LA TRAGÉDIE DE M. JAUES SHERlDAN KN0WLE8,

(G/#l«, 19 tna i8t8.)

Si nous étions resté sur Topinion que Mtzcbetk nous avait fait prendre du talent de Macready, nous n* aurions de ce grand acteur qu'une idée très-imparfaite. Nous F avions trouvé dans cette pièce remarquable surtout par Fart de concevoir et de dessiner le rôle principal; mais son jeu^ même dans les parties les plus parfaites 9 nous avait paru plus propre à saisir Fesprit et l'imagination qu*à remuer vivement le cœur. Dans Firginius, il s'est montré tout autre. La même force de combinaison préside bien toujours à la composition du rôle ; mais quelle chaleur dans l'exécution ! quelle tendresse d'âme ! quelle sensibilité communicative et profonde! Aussi n'a-l-il pas obtenu seulement, comme dans Mac^ beth , un succès d'estime et de réflexion : il a obtenu un succès d'enthousiasme, attesté par les frémissements involontaires de toute la salle , par des acdamations sympathiques, et, qui mieux est encore, par des larmes. Dans ce personnage d'un centurion idolâtre de sa fille, et qui la poignarde

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plutôt que de la voir arrachée de ses bras et flétrie du nom d'esclave , on ne peut montrer à la fois plus de rudesse romaine et plus de tendresse de père. Macready a été simple , passionné^ terrrble. Il faut évoquer le souvenir de Talma, pour avoir l'idée d'une telle variété, d'une telle puissance de moyens, d'un tel mélange d'accents humains et de douleur idéale. Le grand effet que produisit chez nous l'an dernier Charles K.emble dans Hamletj était dû en partie à la poésie merveilleuse de ce rôle unique au théâtre. Ici Macready crée tout^ ou presque tout. Le drame de M. Knowles , habilement disposé pour la scène , est pauvre et quelquefois ridicule dans les détails; c'est l'âme de l'acteur qui l'anime. On conçoit, mais seulement après l'avoir vue telle que la fait Macready, que Hazlitt ait proclamé cette pièce la meilleure tragédie de la scène moderne : the best acting tragedjr that had been produced on the modem stage. U ne faut pas , toutefois , que notre reconnaissance pour l'acteur nous rende ingrat envers le poète. M. Knowles est, depuis dix ans, une des principales gloires du théâtre britannique, f^irginiusy qui parut en i8ao, à Covent-Garden, et dans lequel Macready joua dès l'origine le premier rôle, a été suivi de Guillaume Tell, qui obtint u]^ succès égal. L'auteur, qui a été quelque temps comédien, n'ignore aucun des secrets de la mise en scène : il possède surtout à fond la partie pittoresque de son

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art et excelle à découvrir les points du sujet qui veulent être montrés aux yeux. Mais il dispose mieux ses canevas qu'il ne les remplit , et les éloges que Hazlitt lui donne , comme écrivain et comme poète y nous semblent exagérés. U en est un , ce* pendant j qui nous parait bien mérité. Hazlitt ap« puie beaucoup sur Toriginalité de M. Knowles ; il rappelle a merepoet, bojr-poetj regardless ofmo^ delsj et il a raison. Bien qu'il suive le système des n'ilibertés shakspeariennes , Fauteur de Firginius mite pas Shakspeare. Il a adopté cette forme de drame tout simplement ^ parce qu'elle lui convient davantage et lui parait plus favorable à l'effet théâtral.

S'il était encore possible de douter de bonne foi des avantages qu'offre la forme romantique pour traiter la plupart des sujets d'histoire, le succès du Virginius de M. Knovrles et le peu d'effet qu'a produit le même sujet traité par Campistron, la Harpe, et même Alfieri, devraient convaincre les plus incrédules. Campistron, pour qui la soumission aux règles des unités était le beau idéal de l'art tragique, fit dans sa Virginie ^ un tour de force qui n'est pas assez connu. Il a établi et maintenu la scène pendant les cinq actes dans le palais d'Appius. Cette aventure, qui ensanglanta le Forum, se passe ainsi dans un salon. Yirginius, dont la rudesse embarrassait l'auteur, paraît à peine dans la pièce ; un récit adressé à la mère de Virginie nous apprend la

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catastrophe. Un poète ai habile à ménager les convenances mériterait bien que les critiques classiques lui élevassttit une statue. La Harpe et Alfieri sont restésbien loin d'une aussi exquise délicatesse. L'un etl'autre (Mat cru qu'une pareille tragédie devait se })asser sur la place publique; l'un et l'autre ont entrevu que ce qu'il y avait de vraiment trapue dans le sujet était moins la mort de la victime que les souffrances d'un père forcé de poignarder sa fille par honneur et par tendresse. Mais pour intéresser à Yirginius, il fallait nous le faire bien connaître. Gênés par l'unité de temps et de lieu, la Harpeet Alfieri ne l'ont presque introduit dans leur pièce qu'au dénoûment. Mi l'un ni l'autre ne nous l'ont fait voir dans la simplicité de la vie domestique, déployant, avant son malheur, ce caractère si ferme et si tendre qui doit rendre inévitable et si douloureuse la résolution qui amène la catastrophe. A défamt de Yirgimus, la Harpe, pendant les trois premiers actes, a placé près de Virginie sa mère poiu* se plaindre et demander justice. Alfieri^ ordinairement si économe de personnages, a fait de même. Cette disposition a l'inconvénient de partager l'intérêt, que M. Kuowles a su concentrer bien plus poétiquement sur Yiipnius. C'est la que l'unité est belle et vraiment tragique. Mais ce n'était qu'en se plaçant dans le système shakspearien, ou, pour mieux dire romantique (car Shakspearenel'a pas inventé, msûs suivi), que l'on pouvait tracer dans toute sa

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beauté le caractère de Yirginius. Cest ce qu'a fait le poète anglais^ et ce qui lui a valu la gloire de réussir dans un sujet où plusieurs écrivains distingués et un poète de talent avaient échoué.

Les premières scènes nous transportent dans le Forum. Là nous apprenops le mécont^itement qu'excite le gouvernement des Décemvirs encore soutenus par une portion du peuple, mais attaqués par un parti plus ferme que dirigent Virgînius et Dentatus. Du Forum, l'auteur nous introduit dans la maison de Yii^inius, où nous sommes témoins des amours d'Icilius et de la jeune Virginie. Idlius n'est pas, comme dans Alfieri, un déclamateur ampoulé , reprochant aux patriciens leurs esclaves^ comme si les plébéiens n'avaient pas aussi des esclaves, et ressemblant moins à un tribun qu'à un mo* derne philanthrope. Dans la pièce anglaise, Icilius n'est qu'amant, ce qui ne serait qu'à louer, s'il n'avait dans son lan^ge beaucoup trop d'affectation sentimentale. L'intérieur de la maison de Yirginius of&e une gravité toute romaine, mêlée d'une familiarité enjouée, de laquelle Macready et miss Smithson ont su tirer des effets remplis de grâce. Mais ici, comme en d'autres parties de l'ouvrage, les détails ne répondent pas à l'intention du poète^ Quand M. Knowles, par exemple, nous montre Virginie occupée à tracer à l'aiguille les initiales du nom de son amant, et entourant ces lettres d'une guirlande de roses, il nous semble tomber dans de

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vraies niaiseries à la Kotzebue (i). Mais^ grâce à riiabUëté des acteurs, ces légers dé&uts disparaissent, et le fond seul du tableau demeure. Quand sui*vient la nouvelle de la guerre, quand on apprend que Virginius est obligé de quitter Rome, on partage la douleur de Virginie et celle de son père. C'est seulement au troisième acte, quand le spectateur s'intéresse déjà vivement à Virginie, que la jeune fille, traversant le Forum , est aperçue par Âppius, dont elle éveille les désirs coupables. La scène du rapt et celle du tribunal ouvrent , au contraire , la pièce d'Alfieri. Aussi quelle différence ! Dans la tragédie anglaise, cette jeune fille n'est pas pour nous une inconnue. Tout à l'heure, nous l'avons vue heureuse et charmante dans la maison paternelle. A présent la voilà réclamée comme esclave et traînée par Claudius dans les rues de Rome. Notre pensée se porte d'elle-même vers son père. Le poète le sait , et il nous conduit au milieu du camp romain. Là, sur une civière, nous apercevons le corps de Dentatus , assassiné par Tordre des Décemvirs et, à côté, Virginius, qui jure d'obtenir vengeance. C'est à ce moment qu'arrive de Rome la nouvelle de l'outrage fait à sa fille. Rien

(4] En voici un échantillon :

Ithink

There's nothing strange in that; an L and an I Twin'dwith a V, three very innocent letttrs. . . etc.

Dkixs VIRGIN lus. ao5

n'est beau , rien n'est vrai , rien n^est pathétique comme les mouvements variés de sa douleur et de sa colère. D'abord, à rabattement du messager et au nom de Virginie, le malheureux père croit que sa fille est morte. Il se rassure en apprenant qu'elle existe. Mais quelle profonde surprise, quelle indignation il éprouve , quand on lui rapporte que Gaudius ose la réclamer comme son esclave ! Puis rapprochant quelques circonstances, et entrevoyant rhorreur de cette intrigue, avec quelle fureur vraiment paternelle il s'élance hors du camp, et vole à Rome !

Nous l'y devançons. Nous y trouvons Virginie dans les larmes. Elle tremble que son père ne puisse arriver assez tôt pour la sauver. Enfin, nous l'entendons ; il arrive ; il est dans les bras de sa fille. Ces simples cris : Sfy childl mjr childï — / am ! I feel I am ! 1 Ano(u I am! myfather ! mjr dear father!... ont ici un pathétique qu'ils ne peuvent avoir dans les pièces de la Harpe et d'Alfieri, où nous ne connaissons ni la voix ni les traits de Yirginius. Nous ne saurions donner une idée de la grande scène du Forum au quatrième acte. H faut voir Yirginius maîtrisant sa fureur, tantôt menaçant, tantôt suppliant le Décemvir, tantôt invoquant l'appui du peuple; et après que l'arrêt inique est rendu, quand Appius a prononcé que Virginie n'est pas sa fille, quand il faut se séparer d'elle, de quelles étreintes il la serre renversée et

éranouie dans aes bnis! Il espère un moment dans les efforts d'Icilius et dans le secours du peuple. Mais quand ses défenseurs sont dispersés par la force, quand il n'y a plus d'espérance, quand son œil a aperçu le couteau fatal et Ta saisi avec espoir, quand sa résolution est prise, de quels longs re* gards passionnés il caresse l'enfant qu'il aime plus que lui-même, et qu'il n'a plus d'autre ressource que de poignarder ! Jamais action plus forcenée n'a été rendue plus excusable, plus naturelle et n'a été mise plus à la portée de tous les coeurs. L'impres* sion a été des plus profondes et des plus tragiques. Il semble que la pièce soit terminée^ avec cet acte, et que quelques vers suffisent pour annoncer le châtiment d' Appius. Mais l'idée du poète serait incomplète. Dans cette tragédie, c'est Yirginius surtout qui nous intéresse. Nous voulons le voir après son action, et ne le quitter que quand son âme s^ra sortie de la crise afireuse qui la bouleverse. Son esprit B*est égaré après qu'il a frappé Virginie. Sa rentrée dans sa maison déserte est déchirante. Cependant, le peuple s'est soulevé ; Appius est arrêté; c'est à sa prison que court Yirginius. Le tableau d' Appius étranglé sous les pieds du père de Virginie est d'un effet terrible. La raison du malheureux père n'est pas revenue; mais on voit que déjà le poids de sa douleur est moins pesant. A la voix d'Idlius, le souvenir d'une voix plus chère semble se réveiller en lui. On lui présente l'urne de sa fille,

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et un long gémissement sort de sa poitrine ; ses yeux fixes deviennent humides, et le nom de Virginie sort enfin de sa bouche, mêlé à ses sanglots et à ses larmes.

Cet acte, qui nous avait paru fort étrange à la lecture, offre à Macready l'occasion de déployer tant de talent, que nous n*avons plus la force de faire remarquer ce que quelques-uns des incidents ont de trop mélodramatique.

RICHARD m,

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