‹ Causeries et méditations historiques et littérairesChapitre 52 sur 109 · POUR LE DÉBUT DE KEAN · texte numérisé non relu

POUR LE DÉBUT DE KEAN

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LWfluence qui s'est portée à Favart pour assister au début de Kean était immense. Depuis que r attention publique s'est tournée vers le théâtre de nos voisins^ il est peu de noms plus populaires. Le talent que Macready vient de déployer dans Slac^ beth et dans Firginius avait encore élevé Kean dans l'opinion. Ce n'est pas qu'on s'attendit à trouver en lui ce jeu si sûr et si correct que l'on vient d'admirer dans son rival : on savait qu'il joue sous l'inspiration du moment, qu il est journalier et in^al. Mais on comptait sur des traits de force, sur des éclairs imprévus, sur une puissance de moyens merveilleuse. Cette disposition admirative de l'assemblée n'a pas été entièrement satisfaite. Soit fatigue du voyage, soit émotion, les forces de l'acteur n'ont pas répondu à ses efforts. Les personnes qui l'ont vu à Londres, il y trois ans , ont remarqué qu'il a pris un embonpoint qui donne à ses traits une expression moins tragique. Sa voix aussi a perdu de son mordant et de sa netteté, surtout dans

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les moments où la passion anime son débit et le précipite. Ce défaut, que depuis un certain temps les journaux anglais lui reprochent, est surtout fâcheux devant un auditoire étranger, pour qui l'expression musicale de la passion facilite et souvent remplace T intelligence exacte des paroles. Le désappointement a été général. Au lieu de ces grands effets faciles à saisir que l'on attendait, Kean n'a guère révélé son talent que par la justesse et Toriginalité d'une diction habilement nuancée. Pendant les premiers actes, rhypt>crisie , l'ironie, la bouffonnerie infernales qu'il déploie ont été à-peu-près telles que nous les attendions , telles qu'on nous les avait souvent dépeintes. Mais , dans les grandes agitations du dernier acte, l'artiste ne nous a pas paru égal à sa renommée. C'est au moment où Richard doit retrouver quelque grandeur sur le champ de bataille, quand nous espérions le voir s'ennoblir au bruit des armes , qu'il a produit sur nous le moins d'impression. Le courage et la passion , qui embellissent tout, n'ont pu opérer sur lui de métamorphose, et le fiichard du cinquième acte est resté le Glocester du premier. L'inconvénient des pièces disposées pour faire briller un seul acteur est de causer un ennui sans compensation ni remède, quand l'acteur est faible ou mal inspiré. Nous avons fait lundi une épreuve assez triste de cette vérité.

Déjà quand Chapmann essaya ^ il y a quelques II. 44

aïO RICHARD III,

moisy le rôle de Richard, nousnous élevâmes contre cette fatigante et monotone tragédie à un seul personnage , que Colley Cibber a substituée à la chronique si poétique et si variée de Shakspeare. L'impuissance de Kean à nous faire supporter cet ouvrage nous confirme plus que jamais dans notre opinion. Certes, les critiques anglais ont mauvaise grâce à nous reprocher les préjugés étroits de notre scène , eux qui ont teUement perdu l'intelligence de leurs che£s-d' œuvre qu'ils laissent défigurer le drame romantique par les mêmes vues d'unité qu'ils censurent si amèrement dans nos écrivains. Jamais du moins chez nous un poète médiocre n'a porté la main siu* un de nos chefs-d'œuvre, et n'en a impunément changé la forme et le genre. Le bel esprit qui a proposé de mettre en action le dàioùment d'Iphigénie en JuUde^ en a été pour le ridicule de sa motion. On a effacé quelques vieilles locutions dans Corneille et dans Rotrou; on a retranché les rôles de l'Infante et de Livie , rien de plus. Que l'on fasse des changements de cette nature à Shakspeare , il le &ut pour le pouvoir jouer. Mais joindre bout à bout deux pièces, comme a fait Cibber, supprimer tous les personnages intéressants, hor^ mis un seul , grossir encore par des additions étrangères ce rôle qui dévore ainsi tout l'ouvrage^ ce n'est plus corriger, c'est détruire. C'est comme si , pour mieux faire ressortir le rôle d' Athalie , on retranchait les trois quarts de celui de Joad, tout

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celui d'Abuer, et que, pour combler ces lacunes, on mit à contribution quelque autre pièce, Rodo* gune ou Médée, par exemple. Ne serait-ce pas un moyen infaillible de rendre faux le caractère le plus vrai , et de faire d'une tragédie admirable par la variété et l'opposition des figures , un monstre re* poussant et impossible? C'est là précisément ce que Colley Cibber est parvenu à faire de Richard II L

Shakspeare dans la dernière partie de Henri FI, avait esquissé le caractère du jeune Glocester. Il l'avait montré brave dans les combats, inébi^nlable dans les revers, féroce dans la victoire. A la fin de cette pièce , Richard poignarde le duc de Galles sous les yeux de sa mère, et court à la tour de Londres assassiner le vieux roi. Ces crimes étaient la conclusion naturelle de la trilogie de Henri FL Qu a fait Colley Cibber, il a cousu devant la pièce de Richard III l'assassinat de Henri YI qui , pour nous , à cette place , n'a plus ni intérêt ni sens. Ce meurtre horrible , commis de sang-*fi*Qid sous nos yeux , détruit toute gradation dans les crimes de Richard , et rend encore plas invraisemblables la scène du convoi et la séduction précipitée de lady Anne.

Dans Shakspeare , le premier crime de Richard est la mort deClarence, qu'il calomnie auprès d'Edouard. Ce premier forfait , quelque odieux qu'il soit , l'est moins au théâtre qu'un assassinat positif.

Le désespoir d'Edouard en apprenant que ses or-

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