‹ Causeries et méditations historiques et littérairesChapitre 53 sur 109 · I!1 RICHARD III · texte numérisé non relu

I!1 RICHARD III

cires sont exécutés, la paix qn'il s'efforce vainenient , avant de mourir, de rétablir entre Glocester et les parents de la reine , tout ce tableau des misères royales si vrai et si triste a disparu de la pièce de Cibber, pour faire place à une exposition qui n'expose rien.

Les scènes de l'invention de Cibber sont loin d'être une compensation pour celles qu'il a si maladroitement dérangées. Du nombre des morceaux qui lui appartiennent est le monologue si niais de Richard pendant le meurtre de ses neveux, et Fentretien où il déclare à lady Anne, devenue sa femme, qu'il la hait autant qu'il l'a aimée. Combien, à la place de cette froide cruauté, nous aurions préféré voir la scène, bien autrement dramatique , où l'on vient annoncer à lady Anne , alors dans la compagnie de la reine , que Glocester l'attend à Westminster pour la couronner. I^ saisissement de la reine , celui de la vieille duchesse d'York , la douleur plus profonde de lady Anne et ses funestes pressentiments sont des traits de vérité admirables, que Fon regrette de voir remplacés par une conversation qui a trop l'air d'être tirée de la Barbe Bleue.

Les derniers mots que le vieux poète fait prononcer à Richard , sont ce fameux cri de détresse ,

Ahoree! a horse 1 my kingdom for a horse !

et il nous épargne l'agonie du monstre. A présent, Richard débite , en héros classique , le couplet de

POUR LE DEBUT DE KEAN. ai3

rigueur avant d'expirer. Mais il faut être juste. Les huit ou dix vers qu'il prononce ne sont pas de Gibber ; c'est Garrick qui les a mis là pour arranger sa mort.

Shakspeare y par un instinct de grand artiste ,. avait senti qu'à côté de ce colosse du crime , le spectateur avait besoin de trouver une autre grande figure sur laquelle il put de temps en temps reporter, sinon reposer son attention. U n'a trouvé que Marguerite d'Anjou , qui fût de taille à servir de contre-poids à Richard III. Ecartant le souvenir de ses fautes, qu'il n'avait pas épargnées dans Henri FJ^ il l'introduit ici , non comme un personnage historique et réel , mais comme une création idéale. Exemple à la fois et interprète de la colère x:éleste , elle fait rentrer dans ce drame sanglant l'idée de la juste punition des crimes. Cette reine cruelle, relevée de ses fautes par le malheur, semble l'organe de la Providence , et ses malédictions, qui frappent à l'avance chaque victime de Richard, ajoutent une sorte de consécration reli* gieuse et fatale à la froide série de crimes politiques qui ensanglantent la cour du tyran.

Dépouillée de tous ces poétiques accessoires, concentrée dans le seul Richard, cette pièce avait telle ment oppressé l'assemblée, que quand est venue la seule scène qui puisse provoquer la sympathie, celle où la reine pleure sur ses enfants qu'on lui arrache, une triple salve d'applaudissements a re-i

ai4 RICHARD III, POUR LE DÉBUT DE KEADT.

mercié miss Smithson du bien qu'avait fait cette rapide apparition d'un sentiment naturel.

En relevant , comme nous venons de faire , quelques-unes des nombreuses imperfections de l'œuvre de Colley Cibber , nous n'avons pas prétendu disculper entièrement Shakspeare ni soute* nir qu'aucun des défauts de la pièce actuelle ne lui soit imputable. Loin de là. Nous sommes porté à croire, au contraire, que le rôle de Richard est un des moins vrais qu'il ait tracés. Glocester, dans l'original, s' analyse trop lui-même, secomplatttrop dans la vue de sa difformité physique et morale. Ce que nous avons voulu établir dans cet article, c'est que le but, la marche, le genre des deux pièces sont différents; c'est qu'on ne peut arguer contre l'une de la fatigue et de l'ennui causés par l'autre. Ce que nous aurions surtout voulu faire sentir , c'est que Shakspeare, par le plus poétique entourage, a cherché à diminuer l'impression d'horreur que devait causer la vue de son principal personnage. Autre chose est de jeter une béte féroce, une hyène, dans un vaste tableau; autre chose est de l'isoler , de la peindre seule et pour elle-même. Eh bien! cette hyène peinte avec amour et qui remplit à elle seule toute une toile, c'est Richard III ^ tel qu'on le joue. Se plaise qui voudra à ce spectacle; pour mon compte, il me fait horreur.

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