KEAN DANS OTHELLO
IGtuhty i4 mai i8a8. ]
Cette seconde épreuve a été plus favorable à Kean que la première. Le public, moins prévenu d'espérances exagérées, a mieux apprécié son talent. On savait cette fois que ce n'était ni la puissance ni la verve soutenues de l'exécution qui allaient électriser l'assemblée. On s'attendait et l'on a pu applaudir à des beautés d'un autre genre. Il s'est opéré depuis quelque temps dans le jeu de Kean une révolution surprenante : il a gagné plusieurs qualités qu'il n'avait pas, et il a perdu quelquesunes de celles qui ont fait sa renommée. Nous avions craint de le trouver outré, frénétique, extravagant ; il l'est encore par l'idée, mais non par Texécution. Gdle-ci est sage et même un peu froide. Trahi par la nature, il s'est réfugié dans la science, 6t il se montre encore supérieur dans cette nouvelle route. Il y a dans sa diction plus du profes- ^ur que du tragédien, plus de Michelot que de Talma. Sans atteindre dans Othello à un succès d'enthousiasme et populaire, sa manière de composer le rôle a vivement frappé les spectateurs at-
2l() KEAN 7
tentifs. Par les effets qu il trouve, comme par ceux qu'il cherche, par les traits sur lesquels il appuie, comme par ceux qu'il néglige , il est aisé de se former une idée de sa première manière. T^e coloris a perdu de son éclat, mais le dessin reste ; et, quoique moins saillante, la pensée du grand artiste est encore distincte pour qui sait l'étudier et la saisir.
Déjà nous avions pu voir dans Richard III que ce sont les sentiments les plus énergiques et les moins nobles du cœur humain, les passions les plus perverses et les jJus atroces, qu'il s'applique et excelle à faire ressortir. Que Richard ait été un scélérat royal, un assassin de cour, peu lui importe. C'est le scélérat seul qu'il veut peindre. Il ne tient compte ni du rang ni de l'époque. Tel qu'il nous le montre, ce pourrait être tout autre que Glocester ; ce pourrait être un roué de taverne, un coupe-jarret vulgaire, on ne sait; mais pour un scélérat, cela est sur. L'acteur, quand son jeu était dans toute sa force , devait obtenir par cette unité de teinte, un degré d'énergie extrême, et de là, sans doute, la cause de son immense succès.
Dans Othello^ c'est encore le même artifice. Le Maure est un barbare que n'ont qu'imparfeitement civilisé les mœurs de l'Europe, et dont la bonté irréfléchie, l'âme naïve et les passions ardentes peuvent aisément devenir cruelles. £h bien ! Kean, cédant à sa prédilection d'artiste pour ce qu'il y a de plus irrégulier dans l'âme humaine, et à l'in^