DANS OTHELLO
stîiict qui le pousse vers l'unité, fait saillir, aux dépens de tout le reste, les côtés les plus farouches et de plus barbares de la nature africaine. Il est impossible d'empreindre les trois derniers actes d'une couleur plus sauvage et . d'en bannir plus exactement tout mélange de sentiments généreux et d'idées morales. Dans les deux premiers actes , où Othello se repose avec fierté dans son amour et dans sa gloire, Kean est faible et indécis; il aurait à montrer delà raison, de l'amour, delà grandeur d'âme : ce ne sont pas là les parties du. rôle qu'il veut éclairer. Talma, dès les premiers mots qu'il prononçait dans Y Othello de Ducis, révélait tout le courage naturel, toute la fougueuse tendresse, toute la brûlante énergie d'un Africain adouci par les mœurs italiennes. On devinait l'homme qui pourra bientôt se rendre le témoignage d'avoir aimé no çt/iseljTy but too welL Kean, au contraire, dans les deux premiers actes, n'excite ni sympathie ni atlente. Tant qu'il n'éprouve que les chances communes de la vie, il a le flegme d'un Anglais. Ce n'est que quand lago l'a. frappé au cœur, que l'Africain se révèle. Il se débat alors sous le trait, comme un lion blessé ; et, quand il s'élance sur lago, on croirait qu'il va le mettre en pièces. C'est là une belle composition ; mais ce n'est pas assez. 11 est bien de nous montrer le Maure jaloux jusqu'à la rage; mais il faudrait que son, amour éclatât par des traits de tendresse d'une égale énergie.
Faites Othello aussi Africain que vous voudrez; mais il faut qu'il aime ; qu'il aime en sauvage, soie ; mais qu'il aime avec transport : rien ne peut l'excuser que la violence d'un sentiment qui est pour lui plus que la vie, plus que la gloire. Ainsi l'a peint Shakspeare. Loin de décroître devant sa colère, loin de s'anéantir devant ses projets de vengeance, sa tendresse, son enthousiasme pour les charmes de Desdémona grandissent et s'exaltent. Les dernières marques d'amour qu'il lui donne^ ses derniers regards, son dernier baiser , doivent avoir cette ardeur enthousiaste, ce lent et profond désespoir d'une passion que son excès pousse à la barbarie. Si vous ne nous montrez que la férocité naturelle d'une créature presque irraisonnable, l'horreur remplacera l'intérêt. Il n'y a que la passion, les tourments, l'agonie d'Othello , qui puissent faire flotter l'intérêt entre Desdémona et lifi. Si l'on ne plaint pas le meurtrier autant et plus que la victime, tout le cinquième acte reste sans effet. On frémira d'horreur; mais pas une larme ne coulera. On en verse à la lecture, et point au théâtre. D'où cela vient«il? Ne serait-ce pas que jusqu'à présent nous n'avons point vu un véritable Othello, un Othello complet? Kean ne nous en montre que la moitié. Nous donnerions beaucoup pour voir Macready dans ce rôle. Lui qui sait si bien exprimer le mélange de taidresse, d'honneur et de cruauté qui porte un père à donner la mort à
DA9S OTHELLO. ai 9
la fille qu'il idolâtre, Irouverait peut-être le secret de rmdre cette fièvre effrayante d'amour et de jalousie qui brûle le sein du Maure et lui fait chercher un repos horrible dans l'anéantissement de la beauté qu'il adore.
Au reste, ce qui peut excuser les acteurs et expliquer pourquoi les nuances passionnées du rôle sont si peu apparentes à la représentation , c'est que, dans la pièce telle qu'on la joue, les passages où l'amour d'Othello est le plus* vivement accusé n'existent plus. Ainsi , dans une scène qu'on a retranchée du quatrième acte, Othdlo, convaincu de la trahison de Desdémona et n'hésitant que sur le choix de la vengeance , s'abandonne dans Shakspeare au souvenir de tous les charmes qui l'attachaient à elle : A sweet woman /. . . So délicate ivith her needle / . . . An admirable musician ! Avec la scène ont disparu toutes ces exclamations si naturelles et si douloureuses qui forçaient lago de s'écrier : « Si vous idolâtrez jusqu'à sa perfidie^ donnez-lui toute licence de vous outrager. » Au dénoûment, après qu'Othello s'est poignardé, Shakspeare nous le montre recueillant ses forces et se traînant vers le lit sanglant de Desdémona. Ses derniers mots sont ceux-ci :
I Idss'd thee, ère I kill'd thee. — No way but this , RiUing myself , to die upon a kiss.
Je t'ai donné un baiser avant de te tuer. En me tuant, je ne puis m'empécher d'aller mourir sur tes lèvres.
^20 KEAir,
Ce n'est qu'un trait, mais qu'il est touchant et vrai^ Aujourd'hui on le supprime. Kean le remplace par une pantomime fort expressive, qui peint avec une grande vérité le recueillement du suicide, et mieux encore l'efifet graduel et physique d'un coup de poignard. Il semble que l'acteur ait calculé combien il &ut de secondes pour que le sang étouffe Othello. Au moment où il tombe à la renverse, on bat des mains, et l'on s'étonne que l'imitation puisse aller jusque là. On a vu mourir un homme; mais est-ce bien Othello qu'on a vu mourir?
Assurément nous sommes loin de souhaiter qu'on ote au Maure rien de sa couleur africaine. Au contraire, c'est là ce que nous admirons dans le jeu de Kean; mais nous ne voudrions pas qu'elle parût seule. Nous ne demandons pas qu'on fasse d'Othello un Orosmane, un Européen, un Bajazel. Mais nous voudrions voir dans ce nègre quelque chose de plus passionné, tranchons le mot, déplus humain. Othello sans amour est un monstre : il nous fait l'efifet d'un homme des bois.
J'ignore qui a retouché cette pièce ; mais les suppressions qu'on lui a fait subir ne sont pas fort anciennes. J'ai sous les yeux une édition de 17^49 conforme à la représentation d'alors ; on jouait à cette époque la scène de la romancCy ainsi que la scène du quatrième acte, où le Maure, se représentant l'affreuse image de l'infidélité de Desdémona, tombe sans connaissance aux pieds de lago, après
DANS OTHELLO. aai
avoir prononcé quelques mots sans suite, mais dont chacun atteste une profonde blessure. Un critique du dernier siècle, au sujet de ce chaos de sentiments et de pensées sous lequel succombe Othello, a remarqué que, quand on lit cette scène dans son cabinet , on peut s* étonner de Tincohérenée des idées et des demi-phrases que prononce le Maure. « Mais, ajoute-t-il, quiconque a vu la pièce et le jeu de T acteur ^ convient qu'il n'y a pas un mot à ajouter, et qu'il n'est pas possible, dans la situation où Othello se trouve , qu'il fasse des phrases plus complètes. » Que dirait l'auteur de cette remarque, s'il savait qu'aujourd'hui aucun acteur de son pays ne prête les accents de la nature à ce passage qu'il trouvait plus pathétique encore au théâtre qu'à la lecture ?
La scène la plus regrettable, celle qu'il appartiendrait au talent de miss Smithson de nous restituer, c'est celle de la romance. Elle est dans Othello ce que la scène des adieux est dans Roméo et Juliette. Elle ouvre le chemin à la terreur par la mélancolie, et jette à l'avance comme un voile de poésie sur la catastrophe. Supprimer ces teintes plus douces qu'un poëte aussi tragique que Sliakspeare a cru devoir jeter sur un fond aussi sombre, c'est montrer, il faut le dire, une bien triste prédilection pour l'horrible. Cependant, quelque regrettables que soient les coupures &ites à Othello, la pièce a conservé du moins sa forme et sa marche
aaa kean, dans othello.
primitives : t'est l'œuvre de Shakspeare amoindrie; maisy enfin, c'est encore l'œuvre de Shakspeare. Cette modération des arrangeurs nous per* met d'affirmer que le travail opéré sur ce drame est d'une date assez récente. Othello, nous serait parvenu bien autrement mutilé, s'il avait été retouché sous le rc^e de Guillaume ou de la reine Anne.
06O0«00OOOOOOO0OO0000OO0OQ0OMOO0QOQ0OOSO0O00QOg0O000O0Q0O0g0Q0QQQ0QQ00Q8