KEAN DANS THE MERCHANT OF VEISICE
Enfin nous avons yu Kean^ Kean dans toute la beauté, dans toute la plénitude de son talent. Nous n'ayons eu besoin cette fois pour le comprendre ni de réflexion ni d'étude. Toutes ses intentions étaient à découvert, tous ses effets en saillie. L'exécution a été aussi vive, aussi poétique, aussi puissante que sa pensée. Ce n'est pas une étude d'atelier que les seuls connaisseurs peuvent apprécier ; c'est un tableau achevé, plein de vie, c'est Shylock lui-même que nous avons vu. Ce rôle, moins fatigant que celui de Richard III, exempt du conflit passionné qui rend si difficile celui d'OtheUo, convient particulièrement au jeu de Kean, qui aime à tirer tous ses effets d'une seule idée, qu'il choisit avec génie ^ qu'il rend avec vigueur. Ici l'unité n'est pas factice. Shylock n'a qu'une pensée, qu'un sentimttit, qu'un mobile : la haine. Cette passion unique perce à tout instant dans la voix , dans le rire s^onique, dans le regard sanguinaire du Juif. C'est à cette passion qu'aboutissent tous les traits de son caractère» et Kean les exprime tous avec la plus vive et la plus effrayante vérité.
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Nous avons déjà parlé du Marchand de Venise , lors des représentations de M. Terry. Nous ne reviendrons pas sur la charmante moitié de ce poëme» dont la fantastique et orientale bizarrerie contraste et s'harmonie si bien avec Thorrible et fisibuleuse férocité de Shylock. Ce juif avait , comme on sait , prêté trois mille ducats à un marchand chrétien, et avait stipulé qu'en cas de non-paiement^ il lui serait loisible de couper une livre de la belle chair de son débiteur sur telle partie du corps qu'il lui plairait choisir. Le cas prévu étant arrivé , l'impitoyable créancier se présente avec son couteau, ses balances et son contrat. Le génie de Shakspeare n'a peut-être réuni nulle part plus de trails de vérité que dans ce rôle qui semble , au premier coup-d'oeil , placé en dehors de la nature humaine.
La haine invétérée qui est le fond du caractère de Shylock n'a rien de hardi ni d'ouvert. Avec l'instinct carnassier du loup, Shylock a, comme cet animal, une cruauté lâche et patiente. Ce fils d'une race humiliée offre un efiProyable exemple de la profonde dépravation morale où peuvent tomber les castes que les lois oppriment , et du degré de haine qui peut réagir contre d'injustes préjugés. Rien, dans le jeu deKean, ne trahit mieux la soif de vengeance à la fois craintive et violente qui dévore Shylock, que le contraste de sa démarche lente, pesante, circonspecte, et de son œil ardent, qui s'élance et se plonge, pour ainsi dire, dans le
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cœur de son ennemi. La passion de Shylock est une. Rien ne fait diversion à sa haine ; mais elle s'alimente de tous ses vices, et l'acteur ne manque à la peinture d'aucun. La vile usure, l'avarice sordide, le ressentiment des injures, il exprime tout. Le trait le plus saillant, celui qui domine et, il faut le dire, celui qui relève et ennoblit un peu tous les autres, c'est sa profonde antipathie pour les chré-* tiens en tant que chrétiens. Kean prête à ce sentiment la plus grande énergie. Il faut entendre avec quelle amère dérision il profère ces mots : Your prophet, the Nazarite ; et quand il refuse de dîner avec un chrétien (/ willnot eat <vith jrou , drink withjrouj nor praj wilhyoi^ quelle répugnance dans son accent , et comme ce norprttf with y ou sort bien du^plus profond d'une âme juive !
La scène la plus difficile à rendre, peut-être parce qu'elle est la moins naturelle de la pièce, est celle où Shylock apprend à la fois de son ami Tubal les déportements de sa fille à Gènes et les malheurs qui fondent sur Antonio. Le passage de la joie scélérate aux tortures du désespoir est rendu par l'acteur avec une vérité si parfaite, que cette scène, qu'on peut trouver à la lecture trop symétriquement contrastée, a produit la plus profonde impression.
Kean a conservé pendant toute la durée du rôle, la vigueur de ses moyens. Sa voix a été constamment pleine , mordante , passionnée* Il a été surtout bien inspiré dans sa réponse à Solario. Cen. 15
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lui ci lui demande à quoi lui servira la chair de son ennemi i
« A amorcer les poissons. Elle nourrira ma haine, si elle ne nourrit rien de mieux. H m'a fait tort d'un demi-million j il a ri de mes pertes; il s'est moqué de mon gain; il a insulté à ma nation; il est allé sur mes marchés; il a refroidi mes amis, échauffé mes ennemis ; et pour quelle raison? Parce que je suis un Juif ! — (j4près 11916 Umgw ^itëé). Un Juif n'a-t-il pas des yeux? Un Juif n'a-t-il pas des mains , des organes , des proportions , des sens , des affections, des passions? Ne se nourrit^il pas des mêmes aliments (4)? N'est-il pas blessé des mêmes armes , sujet' aux mêmes maladies, guéri par les mêmes remèdes , étouffé par le même été et glacé par le même hiver , qu'un Chrétien? Si vous nous piquez , ne saignonsnous pas? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas? Si vous nous empoisonnez , ne mourons-nous pas? Et si vous nous outragez , ne nous vengerons-nous pas? [Ces derniers mots ont été prononcés par Kean avec nm accemi inesùprimable.) Si nous sommes semblables à vous dans tout le reste, nous vous ressemblons aussi en ce point. Si un Juif outrage un Chrétien, quelle est la modération de celui-ci? la vengeance. Si un Chrétien outrage un Juif, comment doit-il le supporter? d'après l'exemple du Chrétien. En me vengeant , je mettrai en pratique les leçons de méchanceté que vous me donnez, et il y aura malheur si je ne surpasse pas mes maîtres (2). »
Quand nous vîmes jouer ce rôle par Terry, l'impression que nous remportâmes fîit très-différente et bien moins profonde. Le côté comique du rôle dominait; dans le jeu de Kean, c'est le côté terrible. L'endroit où cette différence est le plus marquée est la sortie de Shylock au quatrième acte.
(4 ) M. Casimir Delavigne s'est rappelé ce beau passage de Shakspeare en écrivant une des plus poétiques tirades du Paria, Voj'ez acte II , scène 5.
(2) Traduction de M. Guizot.
DkVS THE MfiRGHATTT OP VENICE. HH*]
Terry montrait, à chaque nouveau coup qui le frappait, une sensibilité risible qui finissait par attendrir. Quand on voyait ce malheureux , condamné à opter entre sa ruine totale ouTabjuration de ses croyances, il paraissait trop puni. Kean, qui donne une bien autre force d'âme à Shylock, nous le montre aussi plus ferme dans le malheur. Il a perdu ses biens , sa fille , sa vengeance; mais il lui reste sa haine, et elle le soutient. Quand il sort du tribunal, il lance à ses juges un regard foudroyant. Cest Shylock vaincu, ruiné, terrassé; mais c'est toujours Shylock, seulement avec un degré de rage de plus dans le cœur.