‹ Causeries et méditations historiques et littérairesChapitre 58 sur 109 · DES IMITATEURS CLASSIQUES DE SHAKSPEARE · texte numérisé non relu

DES IMITATEURS CLASSIQUES DE SHAKSPEARE

sont exercés sur le même sujet. Si nous jugeons du mérite de ces ouvrages , par le dernier qui est comme le résumé de tous les autres , ces six tragédies de Brutus n'ont pas été fort heureuses. Un des éditeurs de M. Howard Payne (i) nous apprend que ce poète a pris sans scrupule ce qu'il y avait de mieux dans ses devanciers, et il compare le talent de son auteur à celui d'un jardinier qui choisit et dispose les fleurs d'un pat terre. Etrange éloge en vérité ! Au reste , M. Payne n'a pas composé sa corbeille tragique seulement de fleurs indigènes ; il en a admis d'exotiques, ce que, par parenthèse, son éditeur n'aurait point dû oublier. Il n'y aurait eu que de la justice à dire que M. Payne a &it d'am* pies emprunts au Brutus de Voltaire et à la Lucrèce de M. Arnaud. U a pris à ce dernier plusieurs traits de la folie simulée de Brutus et à Voltaire l'idée de Famour de Titus pour la fiUe de Tarquin, ainsi que plusieurs passages très-pathétiques du cinquième acte. Malheureusement ces passages sont fort affaiblis dans sa pâle imitation. Ainsi les adieux si touchants de Titus à son père :

A cet infortuné daignez ouvrir les bras \

Dites du moins : mon fils , Brutus ne te hait pas , etc.

que Voltaire avait imités lui-même, en les embellissant, du Brutus latin de son maître, le père Porée,

Hoc unum extremum dato ,

Age, pande natobrachia ,

(1) Celui qui soigne la collection de Cumberland.

a3o PES IMITATSyR^ CLASSIQUES

ont perdu, sous la plume <]e Fauteur anglais, tout ce qu'ils avaient de poétique et d'attendrissant.

La tragédie de M. Howard Payne offre les larges proportions et la forme pittoresque du drame de Shakspeare; mais c'est 1^ que s'arrête la ressemblance. Cette pièce est une longue page historique qui nous déroule la vie entière de L. Junius Brutus. Ce sont douze années de l'histoire romaine mises en action. Nous voyous d'abord Lucius Brutus enveloppé de sa feinte imbécillité, objet des railleries de la cour de Tarquin. Puis nous passons de Rome au camp devant Ardée; nous assistons à la querelle de Sextus avec ses convives et au dé^ qui la termine. De là nous sommes introduite sous le chaste toit de CoUatin. Là nous voyons Brutus , jetant son masque d'insensé, relever et agiter le poignard sanglant de Lucrèce et appeler le peuple romain à la liberté. Enfin, Junius devenu consul, nous apparaît assis sur son tribunal, prononçant l'arrêt de mort de son fils. C'est une suite de tableaux, une sorte de galerie dramatique, un précis d'histoire romaine avec figures. Ce n'est pas, comme dans le Firginius de M. Knov^les, un £ait unique dont le poète nous présente toutes les faces ; ce sont des événements qui se succèdent comme les gravures d'un livre d'histoire, et dont V exhibition prolon-» gée occupe l'œil sans échauffer ni remuer l'âme. Pourquoi? c'est que cette reproduction superficielle du passé n'est qu'une œuvre de mémoire, et que

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riinagination gkcéede l'écnyain n' échauffe jamais celle du spectateur. Il est évident qu'aujourd'hui la forme du drame de Shakspeare est tombée en ÂDgleterre aux mains de la médiocrité, comme chez nous celle de la tragédie de Racine. La forme romantique a ses classiques à Londres, qui sont à peu près de même force que les nôtres. Nulle part le xix" siècle n'a encore fait preuve d'originalité dramatique, et l'Angleterre en ce genre n'est pas plus avancée que le continent.

Toutefois , sachons gré aux acteurs anglais de nous avoir montré cet échantillon de la tragédie moderne. S'il est utile d'admirer les œuvres des grands poètes, il ne l'est pas moins d'étudier celles de leurs successeurs : c'est peut-être le meilleur moyen de juger le côté faible d'une école. Privés de la séduction du génie , ]es ouvrages des disciples trahissent les défauts du genre. C'est surtout depuis la mort de Voltaire que nous nous sommes aperçus de tout ce qu'il y a de faux dans notre système tragique. Ce sont les peintres médiocres, froids copistes de David, qui ont amené une réaction con- ^ la manière du maître. Pourquoi épargner cette épreuve à la forme romantique? Dans les ouvrages secondaires l'absence de. création^ d'invention , de poésie, la pâleur des caractères, tout se réunit pour prouver l'insuffisance de cette forme , quand elle n est pas employée par le génie. Ce que l'on ne découvrait pas dans le grand poëte frappe ici tous les

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yeux. On voit que , 4an8 ce système , chaque événement est placé bout à bout j que chaque groupe de personnages ou d'actions défile sur un même plan , et que la composition n'a, pour ainsi dire, pas de profondeur ; on voit l'histoire se dérouler sans fin ni terme, comme un ruban, que coupe ar* bitrairement la dmte du rideau. Les £adts et les pei*sonnages disposés à la suite les uns des autres , ressemblent moins à un tableau, où les figures sont en perspective, qu'aux bas-relie£s da moyen-âge ou à la tapisserie de la reine Mathilde. Ce sont là, nous en convenons, des défauts dont on peut apercevoir quelque chose dans Shakspeare lui-même, surtout dans ses Chroniques; mais ils disparaissent sous l'éclat de son pinceau. Il est donc bon que de prosaïques imitateurs nous révèlent les inconvénients du genre, pour que nous n'imaginions pas qu'il y a dans l'adoption de ce système une vertu miraculeuse qui dispense de tout talent et de tout efifort. Malgré ces remarques, la forme de Shak* speare nous parait encore plus capable de soutenir la médiocrité que la forme plus savante de Ba« cine. Avec cette dernière, le génie manquant^ il ne reste rien ; dans le système opposé, il reste au moins l'intérêt du spectacle et une image telle quelle du passé. Les mauvais poètes romantiques nous pré* sentent les faits bruts, sans en tirer de poésie ; mais les mauvais poètes classiques nous donnent leurs détestables inventions, c'est-à-dire eux-mêmes, à

1>E SUAKSPEABE. làH

la place des faits. Entre ces deux maux extrêmes, le choix est triste; mais, pour mon compte, j'aime encore mieux les faits.

Par malheur, dans le BnUus de M. Payne l'his^ toire n'a de vérité que pour les yeux ; les oreilles sont blessées à chaque instant par les plus étranges anachronisroes de langage. Le style n'a rien de la simplicité des premiers temps de Rome. Toujours la mâancolie mystique et rêveuse du nord est substituée aux passions franches et ardentes de lltalie. Partout on rencontre des idées et des expressions empruntées au christianisme^ Pour n'en citer qu'un exemple entre cent, voici les paroles que Junius Bnitus prononce (seated in a melancholjr posture on the tribunal) au moment où son fils est entrsdné par les licteurs :

Poor youth ! ihy pilgrimage isatan end ! A ièw sad steps hâve brought thee to the brink Qf that tremendous précipice , whoee depth No thought of man can fathom.

Nous le demandons; est-ce le père Âubry , ou Junius Brutus qui s'exprime ainsi ?

Le jeu de Kean dans Brutus a été , comme la pièce , mêlé de beautés et de défauts ; et , par une singulière ressemblance , l'acteur a , comme le drame, mieux valu pour les yeux que pour l'oreille. Son jeu muet a été presque toujours fort beau. Il est impossible de mieux rendre les scènes de folie. Il nous a montré avec une rare vérité

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cette nature appauvrie d*un malheureux tombé presque au rang d'esclave et devenu le jouet des fils du tyran. Son œil , qui n'est distrait ni par les mouvements de sa pensée ni par aucun mouvement extérieur j est à la fois hébété pour ceux qu'il veut tromper y et plein d'une sublime idée fixe pour le spectateur. Les éclairs qu'il lance , quand l'insulte devient plus forte que son courage, sont admirables. Dans les deux entretiens avec son fils , le mélange de la folie et de la raison est de l'effet le plus tragique. Sa pantomime est belle encore dans la scène mélodramatique de l'orage , quand le tonnerre abat à ses pieds la statue de Tarquin. Mais il a été fort au-dessous de notre attente, dans la scène où Brutus, jetant le masque et redevenant Lucius Junius , saisit le poignard sanglant de Lucrèce et se montre toutà-coup un autre homme. Sa transformation ne nous a pas paru assez sensible , ni sa métamorphose assez complète. L'immense effet qu'il produisit sur l'esprit des Romains vint de ce grand et subit passage de l'idiotisme à la raison sublime. C'était y ce nous semble , sur ce contraste que l'acteur devait porter toutes ses forces. Ce rôle est trop long j trop fatigant pour Kean. Sa voix ne peut suffire aux efforts qu'il exige. Dans la longue harangue du troisième acte, l'épuisement de l'acteur était évident et pénible. Ce rôle confirme plus qu'il ne change l'idée que nous nous étions faite

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du talent de Kean. Ce sont les parties du rôle où des habitudes vulgaires se mêlent à une nature énergique qu'il rend avec le plus d'aisance et de vérité. Mais quand l'âme de Brutus doit se dégager de sa vulgarité d'emprunt, Kean est loin de répondre à l'idéal du rôle. Cependant, à force d'art 9 ses traits ont pris dans de courts instants un caractère antique. Mais il y a effort de sa part et l'on sent qu'il ne se plie qu'avec peine à exprimer la noblesse simple et la gravité romaine. Quant à la scène pathétique du tribunal , il y a produit peu d'effet. Ce rire mêlé de sanglots j qu'il affectionne et qui est un des lieux communs de sa manière, revient ici comme dans toutes les crises de passions violentes quelles qu'elles soient. Dans Othello j cette sorte de modulation contre nature , ou du moins très^rare dans la nature , nous avait peu touché; mais dans Brutus , ce hoquet convulsif nous paraît ce qu'il y a de plus contraire à la mâle douleur d'une âme aussi forte et ausai maitresse d'elle-même. Ce sont des mouvements contenus, involontaires , silencieux, que l'on attend de Brutus , surtout sur la place publique. On ne comprendrait la douleur expansive, que si le poète nous avait montré , comme David , le père dans sa demeure et au milieu de sa famille. Mais , dans cette longue histoire officielle , il n'y a pas une seule peinture d'intérieur.

KE\N DANS NErr WAY TO PJY OLD DEBTS,

(nouvelle MANIÀBE de PATER DE VIEILLES I^ETTES), COMÉDIE DE PH. HASSINGER.

( GM« . 14 jttin i6b6. )

Cette pièce^ dans laquelle Rean vient d'obtenir un succès mérité, n'a guère pour nous d'autre intérêt que de nous £aire connaître l'état de l'art dramatique en Angleterre un peu après Shakspeare. Cette comparaison d'un homme de génie et d'un homme habile qui écrivaient à peu près dans le même temps, fait vivement ressortir ce qui appartient au génie, de ce qui est le fait de l'époque. Dans New ivay to pay old debts, il n'y a ni vraisemblance, ni vérité, ni connaissance de l'art; et ces défauts ne sont pas rachetés, comme dans Shakspeare, par d'éclatantes compensations. Il ne faut chercher dans Massinger ni la poésie, ni la passion, ni la profondeur de Shakspeare; c'est Boursault à côté de Molière. La vie de ce poète fut honorable et longue. U vécut quatre-vingts ans, et fit jouer trente pièces de théâtre. Ses biographes citent comme un fait notable qu'il fîit aimé de tous les auteurs ses confrères. L'idée sur laquelle est fondée

NEW WAT TO PAY OtD DBBTS. ^Sj

sa comédie New way topàjr old debts pouvait être neuve en 1 633, époque où elle fut représentée par les comédiens du Phénix. C'est le stratagème d'un jeune prodigue que ses folles dépenses ont ruiné et qui obtient d'une veuve, belle, sage et surtout fort riche, de lui témoigner publiquement de l'intérêt. La perspective de ce brillant mariage suffit pour rétablir son crédit. Rien de ce qui aurait pu pallier l'invraisemblance de cette historiette n'est employé par l'auteur. La jeune veuve consent, au premier mot, à jouer le rôle assez peu séant qu'on lui offre. Mais si les ressorts sont de la plus extrême faiblesse, les effets sont assez dramatiques. Cette pièce, est, jecrois, le seul ouvrage de l'auteur qui soit resté au théâtre. Elle doit cet honneur moins à son mérite, qaiestassez mince, qu'à l'occasion de briller qu'elle fournit aux acteurs capables debienrendrel'odieux caractère de sir Gilles Overreach, l'oncle du jeune étourdi. K.ean joue admirablement ce personnage, qui ne ressemble en rien aux oncles de comédie. Toutes les nuances d'avarice, de cruauté, d'orgueil, de bassesse et de violence, dont le poëte a gratifié ce personnage, sont rendues par l'acteur avec la plus parfaite vérité. Ce n'est pas sa Êtute si de tous ces traits réunis il résulte un ensemble monstrueux et presque entièrement fantastique. On n'aperçoit pas dans Overreach, comme dans Shylock, la cause cachée de tous ses vices. Une longue et injuste oppression n'explique ni ne jus-

2l38 NEW WAT TO PAY OLD DEMS.

tifie sa méchanceté. La scène avec lord Lowel, son futur gendre, où Overreach expose à nu et sans nécessité, toute la férocité de son naturel, est absurde. La crédulité qui le fait tomber dans deux pièges des plus grossièrement tendus atteste F enfance de Tart. Mais, ces invraisemblances admises, la rage de ce méchant homme désappointé est fort théâtrale. Quand il voit, au cinquième acte, toutes ses espérances déçues, et la fortune dont il avait cru dépouiller son neveu lui échapper; quand il voit sa fiUe^ dont il voulait faire à tout prix une honoura'^ ble, right honourable ladjTy mariée à un simple page, sa surprise, sa stupeur, son désespoir, sa colère d'abord éclatante, et bientôt apoplectique et muette, sont rendus par Kean avec la plus effrayante réalité. Cest dans cet ouvrage et dans le Merchant of Venice qu'on peut prendre une idée juste et complète du talent de ce grand comédien.

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