MACREADY DANS GUILLAUME TELL
PIBCB EN CINQ ACTES DE 6. 8H. KN0WLB8. ( fi/o»«, 9 iaiUel «8*8. )
Avant la clôture du théâtre anglais, que la saison .fend nécessaire, M. Laurent vient de nous faire jouir de ce nouvel ouvrage de l'auteur de Firginius^ dans lequel Macready a obtenu im grand succès à Londres, et où il est vraiment admirable. La tragédie de Guillaume Tell a été représentée pour la première fois en 1826, et est dédiée au général Mina. On peut, sans injustice, attribuer la plus grande partie de son succès au mérite éminent de l'acteur chargé du rôle de Tell, auquel sont sacrifiés tous les autres rôles. On pense bien qu'ayant Élit de ce drame une pièce à un seul personnage, l'auteur n'a eu ni la volonté ni le pouvoir de tracer un large tableau d'histoire tel que celui de Schiller. C'est une composition, d'un tout autre ordre. Nous n'assisterons donc pas ici, comme dans le drame allemand, à ce mouvement patriotique qui fermente dans toutes les chaumières; nous n'entendrons pas les plaintes des bergers, des pêcheurs, des ouvriers de Schwitz et d'Uri, les doléances confidentielles
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des honnêtes bourgeois qui se visitent^ et ces en** tretiens de famille où l'on murmure les mots de tyrannie et d'insurrection; nous ne verrons pas la forteresse que Gésier, lieutenant de l' Autriche^ fait élever contre le pays par les mains mêmes des habitants; nous n'entendrons pas le piqueur de corvée insulter ce mauvais peuple^ qui n*est bon qu'à traire des vaches et à promener sa paresse sur les montagnes ; nous ne serons pas témoins du dernier soupir du vieux sire d'Attinghausen, ami des franchises nationales à sa manière, qui s'émerveille que les paysans aiait entrepris une si belle chose sans le secours des gentilshommes, et qui se réjouit de ce que la dignité de la nature humaine vient de trouver dans la roture un nouveau et plus ferme soutien; noble figure, belle et équitable personnification de la féodalité^ naguère protectrice , à présent inutile et expirante. Rien, ou presque rien, de ce tableau si naïf et si complet de l'oppression, du soulèvement et de la victoire des cantons de Schwitz, d'Uri et d'Underwald, ne nous est montré dans la pièce anglaise.*
Le poëte nous introduit dans une seule chau* mière , dans celle, il est vrai, du plua intrépide enfant de la Suisse, de Guillaume TelL II se complaît, comme dans FirgùuuSj à nous montrer rameur pat^nel heureux d'abord, pour nous le faire voir ensuite aux prises avec la douleur et le désespoir. C'est à préparer et à exprimer tout le pathétique
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contenu dans la fameuse scène de Tare, c'est à retracer, ayec toutes leurs nuances, les angoisses de ce père, à la fois si courageux et si tendre, que M. Knowles a borné sa tâche, et, sous ce point de vue, il Fa bien remplie. On retrouve dans Guil' laume Tell le même talent pour tracer les scènes d'intérieur, la même familiarité sans bassesse, le même art de prolonger, sans Taffaiblir, une situation déchirante, qui produisent une si vive émotion dans Firgùiius. Mais ces mérites sont-ils suffisants dans une tragédie de Guillcaime Tell? G était une idée heureuse et neuve que d'avoir, dans le sujet tant rebattu de Firginie, rejeté sur Tarrière-plan les intérêts politiques qui nous intéressent assez peu, pour ne nous montrer qu'une touchante histoire domestique. Il en est bien autrement ici. La révolution suisse nous touche de beaucoup plus près que la chute des Décemvirs. Le but, les causes, les résultats de cette révolution sont encore vivants. Aussi n'avons-nous pu voir sans déplaisir M. Knowles employer pour amener cette grande et glorieuse catastrophe , d'où jaillit le premier rayon de la liberté européenne, de misérables moyens d'opéra-comique, et une espèce d'écervelé, amoureux d'une petite Autrichienne, s'introduire dans le château de Gésier afin d'en ouvrir les portes aux conjurés.
M. Knowles ayant réduit son drame au seul personnage de Guillaume Tell, il semblait que cette H. 46
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figure unique dût avoir chez lui bien plus de et de grandeur que dans la tragédie allemande ; cela n'est point cependant. Le Tell de M. Knowles est le chef, l'âme de la révolution, le Procida de son pays; tandis que Schiller, qui n'a fsàt de son héros rien de tout cela, Schiller, qui ne le suppose même pas membre de la ligue des trois cantons , nous donne pourtant de Guillaume Tell une idée bien plus haute. C'est là, il Êiut le dire, une des plus belles conceptions du poète allemand. Tell, dans la pièce de Schiller, comme dans l'histoire, n'est pas un des riches et courageux citoyens, che& de l'insurrection. Il ne prête même pas serment au Rntli, et cependant il domine tout, et sa figure, comme son nom dans les h*aditions populaires, passe avant tout autre. Sa femme lui demande pourquoi il n'est pas allé au Rutli : c'est qu'il n'est pas £sût pour le conseil et qu'il ne saurait discuter et délibérer avec lenteur. U n'a rien juré à SfaufEsicher; il ne s'est engagé à rien ; il n'a rien promis; mais celui qui s'est jeté au secours d'un agneau tombé dans un précipice pourrait-il délaisser ses amis dans le péril? S'il marche isolé, c'est qu'il est assez ferme pour ne s'appuyer que sur lui«-méme, et que le fort est plus puissant tout seul. Loin donc que, dans Schiller, le mouvement sagement concerté, mais un peu prosaïque, de la révolte des Cantons, rapetisse la figure héroïque de Guillaume Tell, ce voisinage la fait grandir; Tell nous apparaît phispoé-
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tique par ce contraste ; car son arc et ses exploits solitaires font plus pour la liberté de la Suisse que les plans combinés des trois cantons.
M. Knowles ne s'est pas contenté de nous pré^ senter son héros comme un chef de parti ; il a fait de lui un libéral de j8a4- Dans Schiller , Tell est un homme simple, ignorant de la poUtique, mais ayant le profond sentiment de la justice et de la liberté, uni à une force d'âme sans égale. Dans te poète anglais, c'est im déclamateur patriote et sentiment tal, apostrophant les rochers et les montagnes, ilont le sourire donne le bonheur {whose smile ma^ kes glad). Il entretient sa femme de la tyrannie des anciens Romains, cite Claudius^ Drusus et Néron. Cette extrême différence dans la manière de peindre leur principal personnage éclate dès la première scène. M. Knowles nous le montre pour la première fois au milieu des paysans que les archers de Gésier mènent en prison. Tell profite, en chef habile^ de cet incident pour essayer de grossir le nombre des conjurés. L'exposition de Schiller est tout autre. On sent que le poète a un caractère tout différent à annoncer. Qu^on nous permette d'insister un moment sur cette remarque et de citer le début de Schiller. Il est si beau !
Un pécheur, un berger, un chasseur, se rencontrent au bord du lac des quatre cantons, cherchant un abri contre T orage. Ils voient accourir vers eux un homme souillé de sang et hors d^haleine. C'est
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Baumgarten, habitant deAlzellen. Ce malheureux prie le pécheur de détacher le bateau et de le passer à l'autre bord. Des cavaliers du gouverneur le poursuivent: s'ils l'atteignent, c'est fait de lui. Il a tué d'un coup de hache le bailli de l'Empereur, qui voulait exiger de sa femme des actions infâmes. Mais l'orage augmente ; le batelier déclare le passage impossible. En vain Baumgarten le supplie à genoux; en vain les asâstants intercèdent : ce serait courir à une mort certaine. Alors parait Tell. Le batelier le prend pour juge :
ff Tell 'qui sait aussi manier la rame , tous dira comme tnoî , à Ton peut risquer le passage. Peut-on s'exposer à cette furieuse tempête ? T a-t-ii un homme sensé qui le voulût faire ?
TfiLL.
* Un brdve homme ne songe jamais à lui-même. Fiez-vous à Dieu et secourez les opprimés.
LB BATBUBR.
On pense ainsi lorsqu'on est tranquille daoas le port. Mats la barque est là , le lac est devant vous : essayez.
TELL
Les flots pourront s'apaiser et seront moins impitoyables que le Gouverneur. Tentez un effort , batelier.
LE GHASSBim BT LB BBBGBa.
Sauvez-le 1 sauvez-le 1
LB BATBUBB.
Quand ce serait mon frère ou mon propre enfant, la chose est impossible C'est aujourd'hui le jour de saint Simon et de saint Jude. Le lac ne s'apaisera pas j il veut une victime.
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TELL
Avec d'mutiies paroles , rien ne se fera. L'heure s'avance; il faut secHNirir cet homme. Parie , batelier; veux-tu le passer ?
I£ BATBUBfi.
Non, pas moi.
TELL
Eh bien ! à la grâce de Dieu 1 Donne-moi ton bateau ; je veux essayer ce que pourra faire mon faible bras. »
Je ne sais si cette ex portion est classique ou. romantique , si elle vaut plus ou moins que celle de Bajazety par exemple ; mais ce que je sais bien , c'est qu'elle est admirable , et que jamais tant de choses n'ont été dites en moins de mots. U n'a £dlu que quelques lignes au poëte pour nous faire connaître la Suisse , le malheur de ses habitants , la cruauté de ses oppresseurs et toute Tâme de Guillaume Tell.
Malgré les imperfections de la pièce anglaise .^ malgré les nombreux défauts qui se rencontrent , soit dans la cbnotption , soit dans le style , elle produit au théâtre un grand effet. Il y a dans la disposition de quelques scènes , dans l'invention de plusieurs détails , dans divers traits du dialogue^ un art et un naturel remarquables. Cest. un mérite analogue à celui de Charles VI; c'est un canevas bien disposé , que Macready , comme Talma naguère , anime , corrige , vivifie. Heureux les auteurs de Londres! ils ont un acteur-poète